‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 3 sur 196 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

presque pour rien une multitude de bimbelots, bijoux passés de mode, colifichets de femme, habits râpés, souliers hors d'usage, etc. « C'était, disait-il, tout brofit pour le fendeur de les céder au brix qu'il en tonnait, puisque ces fieilleries n'avaient aucune faleur. » La pacotille ainsi réunie lui servit pourtant à monter une petite boutique dans la ville de Victoria. Comme Shylock, Moïse se trouvait en butte à d'impitoyables sarcasmes, à des railleries incessantes; comme Shylock aussi, ce sage n’y répondait que par un mouvement d’épaules plein d’indifférence.

Mais notre cargaison la plus intéressante était un assortiment de soixante jeunes filles destinées au marché matrimonial des colonies. Envoyées par une société anglaise, elles étaient placées sous la garde vigilante d’un clergyman et d'une matrone, et ces trois mois de traversée doivent compter sans doute parmi les plus ennuyeux de leur existence, car elles étaient tenues dans une reclusion rigoureuse; c'était seulement de loin qu’elles pouvaient assister aux plaisirs des autres voyageurs, il leur était sévèrement défendu d'y prendre part. Toute intention philanthropique est digne de respect ; mais, d’après mes observations personnelles, je ne saurais en conscience recommander ce moyen expéditif de répondre aux besoins d’une colonie. Dix ou douze de ces jeunes filles se marièrent peu de temps après leur arrivée; d'autres se mirent en service ; la plupart tournèrent mal, et très-probablement elles étaient déjà fort compromises dans leur pays lorsqu'elles l'avaient quitté. Admettons cependant que presque toutes fussent irréprochab'es au départ : cinq ou six Madeleines . à repentantes, mêlées pendant de longs mois à une société d'honnètes filles, suffisent pour répandre autour d'elles la contagion. La vérité me force aussi à dire, quoique cette remarque soit peu galante, que beaucoup n'étaient ni jeunes ni belles. A cela on répondra qu'il y avait de la cha-

2 rité à donner aux pauvres créatures une chance de trouver

un mari, mais il n’en demeure pas moins indubitable qu’en

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laissant les choses suivre leur cours naturel, la colonie s’approvisionnerait beaucoup mieux de l'élément féminin. Le settler dont les affaires auraient prospéré ferait venir la fiancée de son choix, ou bien il irait la chercher lui-même dans la mère patrie ; quant aux domestiques, ses amis d'Europe lui en enverraient ; il n'aurait qu’à les recevoir au port de débarquement. Il faut se rappeler aussi qu'un pays nouveau renferme toujours une nombreuse population flottante; si les uns sont parvenus, grâce au hasard ou à leur propre travail, à économiser une petite fortune qui les rend désireux d'avoir une famille, les autres, aventuriers sans aveu, ne songent qu'à s'amuser aux dépens des pauvres filles attirées par d’'imprudents conseils.

Nous comme:cions cependant à trouver notre existence passablement monotone, quand survint à bord un incident qui nous tira de l’engourdissement où nous étions plongés. Notre bâtiment avait cela de commun avec beaucoup d’autres, que le nombre des matelots était insuffisant, si bien qu’un beau jour, l'équipage, surmené, se révolta. Une scène violente eut lieu, et les propos les plus malsonnants, les ‘plus grossières injures furent adressés au capitaine. Excité par la chaleur de la dispute, un des mutins assena sur le visage de l'officier un coup de poing qui fit jaillir un flot de sang. « Qu'on jette ces brigands au cachot, » cria le blessé furieux; mais il était plus facile de donner l’ordre que de l'exécuter. Enfin le lieutenant, secondé par quelques passagers, réussit à mettre les menottes aux rebelles, qui furent arrimés tous ensemble non loin de la machine, et laissés à leurs réflexions en attendant que l'influence salutaire d'un bain de vapeur prolongé eût calmé ces esprits irritables.

Le capitaine se trouvait dans un embarras extrême; pas un souffle d'air ne se faisait sentir, les voiles retombaient paresseuses le long des vergues, et le navire était disposé de telle sorte qu’il fallait beaucoup de bras pour fournir à la machine le combustible dont elle avait besoin: Le charbon,

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