CHAPITRE I
renfermé dans une des soutes de l’avant, devait être monté, puis traîné dans une brouette sur toute la longueur du pont, enfin déposé près de l'appareil.
Deux jours s’écoulèrent, il fallait prendre un parti. On convoqua les passagers et l'on demanda s'il n’y avait point parmi eux des hommes de bonne volonté pour remplacer l'équipage rebelle. Tous les jeunes gens s’offrirent avec empressement, joyeux d'un incident qui rompait l'uniformité du voyage. Nous voilà donc remplissant les sacs de houille, manœuvrant les poulies, lavant les ponts, en un mot faisant l'apprentissage du métier de matelot à bord d'un navire à vapeur. Il est douteux qu'aucun de nous partageût le sentiment du poëte lorsque, par la bouche d’un de ses héros, il dit:
« Du fond du cœur, Bill, remercions la Providence Qui tous deux nous a faits marins. »
La profession nautique n'avait pas à nos yeux autant de charmes, mais l'exercice nous sembla chose agréable et nous travaillâmes à l’envi. Un autre motif encore stimulait notre zèle; les regards de soixante jeunes filles étaient fixés sur nous; nous y lisions clairement une vive approbation, car nos efforts les rapprochaient de la terre promise où elles devaient trouver l’accomplissement de leurs plus chers souhaits. Ainsi encouragés, nous ne ménagions pas nos peines ; le clergyman lui-même paya de sa personne, et donna des preuves non équivoques de la force de ses muscles autant que de l’ardeur de sa charité; il est vrai que ce fut aux dépens de son irréprochable tenue : en un clin d'œil, il se trouva souillé des pieds à la tête. Quand le travail desséchait nos gosiers, nous avions pour nous rafraîchir des pintes de bière et des baquets entiers de limonade : plus favorisés en cela que l'équipage régulier, qui ne connaissait guère de parcilles délicatésses. A la fin cependant, la chaleur des tropiques se joignant à celle de la chaudiè,e, les rebelies trouvèrent que leur position n’était plus tenable; ils aimè-
rent mieux reprendre leur labeur accoutumé que de cuire auprès de la machine. Trois seulement des plus mutins furent laissés aux fers.
Après avoir essuyé, à l'entrée du Rio de la Plata, une bourrasque qui brisa nos lisses d'appui et nous enleva une
chaloupe, nous atteignimes les Malouines, et le capitaine fit
jeter l'ancre dans le port Stanley. C'est un bassin situé sur les côtes de Soledad, l’île orientale, et profondément encaissé dans les terres; il a une longueur de deux lieues environ sur une largeur d'à peine un quart de lieue. Nous arrivâmes en août, c'est-à-dire au commencement du printemps de l'hémisphère austral. La neige ne couvrait plus les basses terres, mais l'humidité qu'elle avait laissée en fondant n'avait pas encore disparu; les plaines offraient l'aspect d'un vaste marécage. L'ile renferme un grand nombre de tourbières : circonstance fort heureuse pour les habitants, car ils n'ont pas d'autre combustible; le sol ne produit d'arbres d'aucune espèce, et les tentatives faites pour en acclimater n'ont jusqu'à ce jour amené aucun résultat.
Les Malouines ont, tour à tour, appartenu à la France et à l'Espagne avant de devenir colonie anglaise, mais on ne croyait pas alors qu’elles dussent jamais acquérir de l'importance. Stanley est une jolie petite ville de 7 à 800 âmes ; elle a une église, une école, et des bâtiments fort convenables où sont installés le gouverneur et les hauts employés de l’administration. Ces iles se trouvant sur la route de la Chine, de l'Australie et de la Californie, les vaisseaux s'y arrêtent souvent pour se radouber, faire de l’eau, du charbon, ou s’approvisionner de vivres. On y trouve en abondance des légumes, la viande se vend à très-bas prix, 20 ou 30 centimes la livre. Les bestiaux sont fort nombreux; ils ont été apportés par les Espagnols, mais la plupart vivent à l’état sauvage. A l’époque de notre arrivée, Stanley était un port libre; plusieurs de nos compagnons en profitèrent pour acheter du genièvre et de l’eau-de-vie : procédé qui exaspéra notre commis aux vivres
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