‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 30 sur 196 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

son embouchure un étroit goulet; mais nous n'élions pas sûrs que le cours d’eau dont nous suivions les bords füt bien celui-là, et l’état inquiétant de nos provisions nous obligeait à ne pas perdre une minute pour nous en assurer.

Dans la matinée du 27, Brown et Barnston montèrent sur le vieux canot délabré, qui prenait l’eau comme un crible; quant à Mac Donald et à moi, nous les suivimes sur un radeau de notre façon; nous l’avions improvisé à l’aide de planches et de poteaux enlevés à la hutte indienne, et maintenus ensemble par les cordes qui nous avaient servi à lier nos couvertures; à défaut de tarières, nous avions percé les trous indispensables pour placer les chevilles en tirant sur la pièce de bois avec nos pistolets chargés à balles. Nos compagnons, Buttle et Lewis, préféraient prendre la route de terre dans l'espérance, plus vive que fondée, de couper au court. Nous leur souhaitämes bonne chance, et nous partimes joyeusement, après nous être armés de deux perches en guise d'aviron.

Mais la rivière n'était qu’une suite de rapides, séparés les uns des autres par des nappes d’eau stagnante qui mirent à une rude épreuve notre patience et nos muscles. Nous ne pouvions presque nulle part toucher le fond vec nos perches, et nous éprouvions une difficulté non moins grande à maintenir le radeau près dn rivage. Quand nous arrivions aux courants, notre excursion nautique, bien qu'elle ne füt pas exempte de péril, prenait une tournure des plus risibles. Mac Donald, sorte d’hercule aux membres trapus, et qui ne pesait guère moins de trois cents livres, faisait l'office de timonier ; or, le courant ajoutait sa force à la charge déjà trop lourde qui dérangeait l'équilibre de notre frèle esquif; il en résultait que l'arrière s’enfonçait sous l’eau à une prolondeur de plusieurs pieds, tandis que l'avant se dressait d'une façon tout à fait extravagante. Un spectateur placé sur la rive eùt été plusieurs fois témoin d’un spectacle curieux, celui d’un radeau emporté par le courant à raison de deux à

trois lieues par heure, et se tenant presque debout sur les eaux, tandis que deux explorateurs s'accrochaient à ses flancs, l'un à demi noyé, l’autre suspendu en l'air, tous deux s’évertuant, avec un désespoir comique, à reprendre une position plus raticnnelle. Pas n’est besoin de dire qu’à chaque minute notre radeau tournoyait dans les tourbillons, de sorte que l'avant devenait l'arrière, et vice versa. Nous fûmes, à deux reprises, violemment jetés sous l’eau; une fois même nous nous sentimes entrainés sous un immense amas de bois mort dont nous ne pümes nous dégager sans quelques meurtrissures. Rendus prudents par cette fâcheuse expérience, nous mîimes tous nos soins à éviter de semblables chocs, dont le danger se présentait fréquemment, car la rivière était encombrée de troncs d'arbres.

Souvent aussi nous allions donner sur des bas-fonds pleins de cailloux ; nous étions alors obligés de descendre pour alléger 1c canot, puis, comme le courant était fort rapide, nous devions nous élancer, avec l’agilité de chats sauvages, sur la capricieuse embarcation qui s’en allait bondissant au milieu des eaux sans nous attendre. À chaque minute retentissait sur notre bord ce cri d'avertissement : « Baissez la tête, » ce qui ne nous empèchait pas d’avoir le visage égratigné par les branches qui s’avançaient indiscrètement, comme pour nous saisir au passage. Cette course folle me rappelait d’enfantines promenades à âne, alors que le patient, mais vicieux animal, avait fourré dans sa cervelle de meurtrir mes jambes à tous les murs et de s’élancer sous des arbres qui lui permettaient bien de passer, mais qui m'obligeaient à me coller contre son dos, sous peine d’être jeté par terre. Notre radeau semblait animé du même esprit de contradiction; ses incartades ne réussissaient cependant à troubler ni la bonne humeur de Mac Donald ni la mienne; elles eurent même pour effet de changer en amitié véritable la sympathie qui déjà existait entre nous. Deux ou trois fois nous allàmes à terre pour prendre nos repas; la chère que nous ‘ions à notre dispo-

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