CHAPITRE V
Indiens chargés de la diriger. L'embarcation fut d'abord halée du rivage, mais bientôt nous pümes y prendre place, et nous nous mîmes à pagayer avec vigueur jusqu'à ce que nous eussions dépassé les brisants. Nous fimes alors déployer la voile, puis, laissant la manœuvre aux Indiens, nous nous étendimes au fond du canot pour fumer une pipe et jouir des douceurs du far-niente.
Nous doublämes la pointe sud de l'île Vancouver afin de gagner le port San Juan, ou Patchenah. M. Lawton, négociant dont le nom est bien connu dans les affaires, nous accueillit avec cordialité ; il nous fit aussitôt servir un repas, qui nous parut un festin de princes, après les privations que nous avions endurées. Quelques jours plus tard, nous fûmes rejoints par Leech et ses compagnons. Dans quel équipage, crand Dieu, nous retrouvâmes nos malheureux amis! Ils étaient épuisés de fatigue, à demi morts de faim, couverts de sueur et de poussière, leurs vêtements tombaient en lambeaux. Un trajet qui, d’après une ancienne carte de l’Amirauté, n'était que de six lieues, leur avait demandé dix longs
jours de marche incessante; aussi ne trouvaient-ils pas de
termes assez énergiques pour qualifier le papier menteur qui leur avait été remis au départ, et sur lequel le territoire qu'ils avaient parcouru était désigné par ces seuls mots : « Plaines unies. » Leur voyage, à travers une suite non interrompue de montagnes et d'épaisses forêts, avait été semé de difficultés de toutes sortes. Pour avancer d'une lieue, il avait fallu en parcourir cinq, et quand enfin ils eurent atteint le San-Juan, ils reconnurent que cette prétendue rivière n'était, en réalité, qu’un torrent impétueux, encaissé presque toujours au fond de gorges inaccessibles. Parmi les échantillons minéralogiques que Leech avait recueillis, se trouvait un fragment de plombagine. Nous découvrimes aussi de la houille dans le voisinage, mais seulement en couches fort minces.
M. Lawton, qui depuis fort longtemps habitait le pays,
avait en réserve une provision inépuisable de récits de toutes sortes, légendes indigènes, scènes de la vie sauvage, aventures personnelles, etc. ; mais il n'existait pas dans le pays un seul blanc avec lequel il püt s’entretenir ; aussi était-il enchanté de nous avoir pour auditeurs. Parmi les souvenirs qu'il rappelait avec le plus de complaisance, figure le fait suivant, qui montre combien est périlleuse la situation des colons perdus dans ces solitudes. Pendant qu'il était sur les bords du Patchenah, les Nittinahts avaient fait une razzia chez les sauvages de la côte de Washington, et emporté comme dépouilles opimes vingt-six scalps d'hommes, qu'ils avaient élalés devant leurs huttes avec une joie féroce. Bientôt après ils désertèrent leur village. Lawton savait que les euerriers de la tribu offensée chercheraient à exercer des représailles, et qu'à défaut de leurs ennemis, ils assouviraient leur vengeance sur les blancs. Il s’occupa donc, sans retard, de barricader les portes et les fenêtres de sa maison; puis, ces précautions prises, lui et ses gens firent honne garde. Ayant chez lui un dépôt de carabines destinées à la vente, il était en mesure de recevoir les assaillants. La nuit suivante, on entendit dans la baie un clapotement de rames. C'étaient les Indiens. Ils arrêtèrent leurs pirogues devant le village, dont ils trouvèrent toutes les huttes désertes. Exaspérés de voir que les Nittinahts s'étaient dérobés à leur vengeance, et voulant à tout prix satisfaire leur rage, ils se dirigèrent vers la demeure de Lawton. Mais les défenseurs ne leur laissèrent pas le temps d'approcher. Ils ouvrirent un feu si bien nourri que les assaillants crurent l'habitation gardée par une garnison nombreuse. Saisis d’une panique irrésistible, ils s'enfuirent dans le plus grand désordre en poussant d’affreux hurlements, et jamais depuis lors on ne les revit.
Ayant été ravitaillés par un sloup envoyé de Victoria, nous partimes, montés sur deux canots, pour le bassin ou havre de Souke. Dans le détroit de Fuca, nous fümes favorisés d’a-
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