‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 5 sur 196 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

le digne homme étant fermement convaincu qu'il devait avoir le monopole de toutes les substances alimentaires.

L'unique vache que nous eussions à bord était morte quelques jours auparavant; la pauvre bête avait éprouvé une si grande frayeur lors de la tempête qui nous avait assaillis au Rio de la Plata, qu'elle n'avait pu survivre à cette émotion; quant à nos poules, il n’en était plus question depuis longtemps; c'était donc pour nous une véritable fète de descendre à terre, de nous régaler de lait, d'œufs, de provisions fraiches, sans compter le plaisir de pouvoir reprendre, en marchant, notre allure habituelle. Une compagnie anglaise a créé en cet endroit un entrepôt de fourrures et de cuirs. Elle emploie cent cinquante personnes dans ses magasins, et un nombre encore plus considérable au dehors. Notre navire vint se pourvoir de charbon dans cet établissement.

Plusieurs jours se passèrent en excursions dans l'île; nous nous amusions à tirer les oies et les canards sauvages, à observer les pingouins, qui sont très-abondants sur ces côtes. Que de fois il nous arriva de rire aux éclats quand nous les voyions fuir à notre approche, se bousculant les uns les autres, et rappelant de la façon la plus bizarre la démarche d'une vieille femme qui glisse et tombe à chaque pas sur des galets humides. Nous visitâmes le beau phare du cap Pembroke, à la pointe orientale de l'île Soledad. Là vivait, dans une solitude profonde, une famille composée du gardien, de sa femme et de plusieurs enfants; les plus jeunes n'avaient même pas vu les splendeurs de Port Stanley, pourtant tous semblaient heureux, Le phare, haut de 110 pieds, s'élève à l'extrémité d'une longue plaine; rien de plus triste que le paysage, une épaisse couche &e soude a stérilisé le sol; la seule végétation que l’œil fatigué puisse apercevoir, ce sont les algues, d’une grosseur prodigieuse, qui couvrent la plage voisine, on dirait des arbres.

Nos rebelles, jugés en bonne forme, furent condamnés aux travaux forcés, peine qui dans les Malouines consiste simple-

ment à cultiver le jardin du gouverneur, et à répandre du sable sur le plancher de son appartement. Ils ne paraissaient pas fort tristes de passer quelques mois dans un lieu où ils étaient assurés de trouver toujours une nourriture bien préférable à celle du bord; d'ailleurs, ils savaient qu'un jour ou l’autre arriverait un navire qui, manquant de bras, les enrûlerait à des conditions avantageuses.

Le mauvais temps nous retint une douzaine de jours à Port

Stanley; enfin, le ciel s'étant éclairci, nous partimes à toute vapeur. Le soir même, nous laissions derrière nous l’île des États, dont les plages couvertes de rochers disparaissaient à demi dans les teintes vaporeuses du brouillard qui les enveloppait. La neige, suspendue encore aux flancs des vallées, formait çà et là de capricieuses arabesques. Le lendemain matin, à notre réveil, nous étions entrés dans le Pacifique; devant nous se dressait la côte abrupte et sombre du célèbre cap Horn. Il faisait un temps superbe; la mer, paisible comme un lac, nous berçait doucement; nulle part nous n'apercevions la moindre trace des terreurs proverbiales de ce passage redouté. Je le regrette fort pour le lecteur, mais nous éprouâmes tous, je l'avoue à notre honte, une joie inexprimable d'échapper aux dangers qu'on nous avait prédits. Bientôt nous nous trouvâmes dans le courant des vents alisés ; toutes voiles furent mises dehors, et la machine se reposa de son laborieux service.

Par malheur, le vent ne tarda pas à tomber ; nous n'avions pas encore atteint les côtes de Californie qu'il nous fallut de nouveau appeler la vapeur à notre aide. Cependant le charbon s’épuisait; on enleva du pont tout le bois inutile, et l'on brisa même des espars pour alimenter la machine. Si notre arrivée à San Francisco avait été retardée seulement d’un jour, nous nous serions vus réduits à dépouiller les cabines de leurs boiseries et de leurs meubles.

Notre séjour aux Malouines avait été pour nous une véritable joie; ce fut bien autre chose quand, débarqués à San

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