CHAPITRE VII
Sitka est incontestablement la ville du monde où il tombe le plus d’eau; les pluies cessent seulement à l'approche de la neige, et si par grand hasard on a pendant l'été quelques semaines de beau temps, la fièvre et les affections de poitrine font payer cher aux colons cet avantage passager. Quant aux rhumatismes, nous n'en parlons pas. Il va sans dire qu’un séjour prolongé dans un climat pareil les amène en foule à sa suite, Les miasmes qui s'élèvent de l’humide végétation sont la principale cause de l’insalubrité de Sitka pendant la saison chaude, c'est du moins l'opinion unanime des habitants. L'hiver n'est nullement rigoureux, le thermomètre ne descend guère au-dessous de 7 centigrades.
Beaucoup de fables ont été publiées par les feuilles américaines au sujet des ressources agricoles du territoire nouveau; en réalité, il n’y a dans tout le pays — le lecteur peut m'en croire sur parole — que de maigres champs où l’on se borne à récolter des pommes de terre et quelques autres légumes ; les acres d'orge ou de blé dont on a entretenu le public n'existent que dans la fertile imagination des faiseurs de nouvelles.
Pendant plus d’un quart de siècle, la Compagnie russoaméricaine eut des établissements dans la Californie, à Ross, à Bodega, et dans plusieurs autres villes; ce fut seulement en 1841 qu'un Américain, le capitaine Sutter, lui acheta, moyennant 30 000 dollars, toutes les possessions échelonnées sur ses côtes. La Compagnie n'avait organisé ces postes que pour appprovisionner les colonies de l'Amérique russe; elle les abandonna aussitôt qu'il fut possible de faire venir de Victoria les marchandises et les denrées qui lui étaient nécessaires.
La population de Sitka se compose partie de blancs, partie de métis; elle n'était que de huit cents âmes il y a quelques années; grâce à l'occupation américaine elle dépasse déjà deux mille. Un corps d'infanterie formait la garnison; les soldats étaient libres d'employer leurs loisirs au service de
la Compaguie, dont ils recevaient alors une paye supplémentaire.
La vaste entreprise commerciale qui exploitait l'Amérique russe avait organisé ses établissements sur le modèle de ceux de la baie d'Hudson; la charte qui lui donna une existence régulière ne date que de 1799, mais longtemps avant cette époque une association de marchands se partageait le trafic des fourrures. La station la plus importante de ces régions était sans contredit l’île Saint-Paul, dans la mer de Behring;, là se trouvent en abondance les loutres qui forment la richesse du pays.
Il y avait dans 1” voisinage de Sitka des pècheries considé- “ables qui exportaient de 100 000 à 150 000 saumons chaque année. Le soin de préparer les salaisons était laissé aux fem mes les plus pauvres de la colonie; dès que le bateau arrivait avec sa charge, elles accouraient sur le rivage, se formaient en deux lignes, vidaient le poisson avec une grande prestesse, puis le portaient aux cuves et y versaient la saumure. Chacune d'elles recevait pour sa part un saumon de 20 à 50 iivres et d'une valeur... absolument null: Si l’on en croit les gens du pays, ces animaux abondent tellement au mois de mai dans les rivières qu’ils entravent la marche des bateaux, et que, quand il survient un fort coup de vent du sud-est, ils sont jetés par couches épaisses sur la rive où ils se putréfient.
On rencontre à Sitka beaucoup d'Indiens Kaluches, tribu disséminée sur la côte entre les rivières Siekine et Tchilcat. Ces sauvages dont le nombre, aux environs de la colonie européenne, ne s'élève pas à moins de 2500, habitent en dehors de la ville. Leurs huttes sont assez vastes, de forme circulaire, percées d’une porte basse, et au sommet, d’une ouverture qui donne passage à la fumée. L'idée de ces constructions doit avoir été empruntée aux Russes. Quelques-unes renferment deux pièces, la salle où se réunit la famille et une chambre à coucher, mais c’est là un luxe rare. Le vête-
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