‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 51 sur 196 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

sait sans relâche ses flots brülants. Plusieurs fêtes — bals, soupers, concerts — furent organisées à notre intention; chaque jour un nombre considérable de curieux venait contempler les quatre vaisseaux que nous appelions pompeusement notre flotte; cette vue paraissait émerveiller les habitants, quoique un tel spectacle ne fût pas bien nouveau pour eux, la Compagnie possédant des navires à voiles et des steamers. Mais ce qui nous recommandait à l'attention de ces Américains de fraîche date, c'était le pavillon étoilé qui flottait sur nos mâts.

Dans nos visites aux colons, une chose choquait singulièrement mes oreilles anglaises; je ne pouvais comprendre la familiarité que les Russes tolèrent chez leurs domestiques ; partout j'entendais les valets appeler leurs maîtres et leurs maîtresses par leurs noms de baptème, souvent même ils employaient les abréviations que se permettent seuls d’ordinaire les parents ou les amis intimes. Ainsi M. Ivan Sabanoff est pour ses domestiques Ivan tout court; une jeune femme nommée Maria ou Hélène ne sera jamais appelée par ses serviteurs que Molly ou Nell, s’il arrive que son mari emploie ces diminutifs familiers.

Sitka, territoire américain, avait déjà un tout autre aspect que Sitka, colonie moscovite; un journal anglo-russe, imprimé dans les deux langues, devait paraître au printemps de 1868. En mème temps que la vie politique s'organise, que l'industrie prend de l'essor, le prix de toutes choses s'élève d'une façon prodigieuse. Les terrains centuplent de valeur, des chalets modestes sont mis en vente au prix énorme de 10 000 dollars; je ne serais même pas étonné d'apprendre qu'aujourd'hui le saumon se paye un dollar la livre, qu’une douzaine d’auberges, de tavernes, de boutiques de barbier se sont ouvertes, qu’entin les rues et les maisons sont abondamment pourvues d’eau, ce qui serait une amélioration fort souhaitable,

Dans le bon vieux temps de la possession russe, il y avait,

dit-on, cent quatre-vingts fèles chômées par an; le nombre n’en est plus que de quatre : Noël, le 1‘ janvier, le jour de la naissance de Washington, et le 4 juillet, anniversaire ce la Proclamation de l'indépendance. Ceux qui regretteraient l'ancien état de choses pourraient se dédommager de la réduction des jours fériés, en célébrant deux dimanches par semaine. En effet, pour se rencontrer à Sitka, les Russes et les Américains partis tous d'Europe, ont marché, les premiers dans la direction de l’est, les seconds dans celle de l’ouest: il en résulte vingt-quatre heures de différence entre leurs calendriers respectifs; le dimanche des uns est le samedi des autres. L’habitant de San Francisco, qui, d'après sa manière de calculer, arrive à la Nouvelle-Arkhangel le vendredi soir, n'est pas médiocrement surpris de trouver à son réveil toutes les boutiques closes et les affaires suspendues; force lui est de perdre non-seulement ce jour-là, mais encore le suivant, s’il a une conscience rigide et des habitudes enracinées. Le dévot marchand d'Alaska, élevé dans les rites de l’Église grecque, ne peut, de son côté, considérer sans une pieuse horreur l'étranger qui cherche à poursuivre le dimanche son trafic ordinaire, vient offrir ses marchandises, et propose d'échanger contre des fourrures les menues bagatelles de sa pacotille; il hausse les épaules lorsqu'il voit le lundi matin ce même trafiquant revêtir un habit noir sous lequel s'étale une chemise d’une irréprochable blancheur, et prendre du même coup le ton nasillard, la démarche compassée, l’air d'intime satifaction personnelle qui, selon les idées yankees, sont la manifestation extérieure du véritable sentiment religieux Comme je l’ai dit déjà, Sitka ne livre au commerce qu’une faible quantité de pelleteries, c’est un dépôt plutôt qu'un pays producteur; les juifs et autres marchands qui, en 1867, y vinrent pour acheter des fourrures, croyant les avoir à bas prix, firent donc une lourde méprise. On ne les paye pas aujourd’hui beaucoup moins cher à la Nouvelle-Arkhangel

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ibre qu'à San Francisco, et l’on sait que cette dernière ville n’a r de 3 pas la réputation de vendre à bon marché. En conséquence, 'e la 1 quelques mois plus tard, les navires regorgeaient de spécul'an- 4 lateurs désappointés qui revenaient en Californie après avoir duc- É fait inutilement un coùteux voyage. Le nord de l'Alaska r se- É cependant offre encore au commerce un champ vaste et féet les à cond, et l'on peut compter sur l’énergie du peuple américain miers 4 pour en exploiter les ressources, si les difficultés de transport vues: % ne sont pas insurmontables.

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n rent facilement, grâce au voisinage des grands lacs, mais la ve k. . . . . , .

hang + Californie, le plus chaud des territoires de l'Union, se trouve

dans des conditions beaucoup moins favorables, et doit s’approvisionner au dehors. Les hommes employés à extraire la glace dans l'ile Kodiak sont presque tous natifs des îles Aléoutes ; on les engage pour trois ou quatre mois à l'entrée de chaque hiver; la récolte faite, de nombreux navires vont porter à San Francisco, dans les ports du Mexique et des États du Sud, la denrée si chère aux Américains.

Ce fut le 18 octobre 1867 que l'Alaska passa officiellement des mains du gouvernement russe à celles des autorités américaines. On dit que le drapeau moscovite montra une grande répugnance à quitter le poste d'honneur qu'il occupait; il se tenait obstinément fixé au mât qui l'élevait dans les airs et servait à soutenir la hampe. Il lui fallut pourtant céder la place à son rival, il tomba, enveloppant de ses plis les soldats russes, ses défenseurs légitimes, qui s'étaient placés au-dessous pour le recevoir.

Le dessin ci-contre est la reproduction d’une pierre sculptée par les Indiens et qui représente l'un des braves de la garnison de Sitka. Bien qu'on soit peut-être tenté d'abord

de le prendre pour une caricature, je puis donner au lecteur l'assurance que c'est la copie exacte des traits rudes et de l'antique uniforme des guerriers qui protégeaient encore récemment l'Amérique russe.

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