‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 55 sur 196 · CHAPITRE VIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIL

à endosser des habits de provenance européenne qui ont vu des jours meilleurs, et qui, après un long voyage, ont été vendus aux indigènes par des matelots.

Les Tchouktchis ont une façon de fumer toute particulière ; ils aspirent les vapeurs du tabac, méthode qui produit

Pipe des Tchouktchis.

un enivrement rapide. J'en ai vu plusieurs chanceler et tomber après avoir absorbé six ou huit bouffées du dangereux toxique. Leurs pipes ont des tuyaux extrêmement larges, tandis que le fourneau, très-petit, ne contient qu'une faible quantité de tabac.

On a dit que ces tribus ont coutume de faire mourir les vieillards et les malheureux d’une constitution trop maladive pour suffire eux-mêmes à leurs besoins; mais ces allégations ne doivent être admises qu'avec réservé, car les Tchouktchis ne paraissent pas capables d’une telle cruauté. Les ménagements dont ils accompagneraient ces sacrifices rendent le fait encore plus invraisemblable, Ils attendraient, assure-t-on, le consentement de la victime pour l’immoler, et même alors ils chercheraient à lui enlever le sentiment de la douleur en lui faisant respirer une substance stupéfiante, Tels furent du moins les renseignements que nous recueillimes de la bouche d’un indigène, rusé compagnon, bien capable d’avoir voulu s'amuser à nos dépens.

Cet homme, appelé Nau-Koum, avait été pris à bord en

qualité d’interprète ; il estropiait l'anglais de la plus burlesque manière, mais il se montrait actif, plein de bonne volonté, il devint notre favori. Ses remarques témoignaient parfois d’une grande ouverture d'intelligence. Un jour que nous l’avions conduit devant la machine du Wright, il demeura longtemps plongé dans une contemplation silencieuse; ses yeux ardents, fixés sur l’appareil, semblaient lui demander le secret de son mystérieux mécanisme; enfin il secoua la tête d’un air songeur, et dit: « Il y a trop de roues, cela passe l'esprit de l’homme. » Sa curiosité était insatiable, il voulait se rendre compte de chaque objet. « A quoi cela sert-il? » telle était son éternelle question. IL fallut lui expliquer tant bien que mal l’usage de toute chose, depuis l’hélice jusqu’au moindre cordage. Au moment où nous quittions le navire, il aperçut deux matelots qui se disputaient avec emportement et semblaient sur le point d’en venir aux coups. Cette vue lui causa une extrême surprise : « Est-ce que ces gens-là sont fous? » demanda-t-il, ne pouvant comprendre qu’on gesticulât ainsi sans nécessité aucune.

Le colonel Bulkley lui avait donné, entre autres présents, une veste de drap toute garnie de boutons de métal. La première fois que nos hommes le rencontrèrent dans cet attiraii :

« Comme vous voilà beau, Nau-Koum! Pour sür, votre tribu va vouloir vous faire roi.

— Que la peste étouffe les rois et toute leur engeance, » répondit ce farouche démocrate.

On devine à quelle école il avait pris de si belles leçons. Les baleiniers américains l'avaient employé souvent comme pilote ou comme interprète; ils s'étaient même servis de son intermédiaire pour trafiquer avec les indigènes. Nau-Koum jouissait dans le pays d'une grande réputation de probité; peu de temps avant notre passage, des matelots venus pour la pêche lui avaient confié cinq barils de whiskey, qu’à leur retour ils avaient trouvés parfaitement intacts, et l'on com-

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