CHAPITRE IX
au caprice du vent, ni plus ni moins que si c'eût été une simple planche. Les vagues balayaient le pont à chaque minute, et les cabines, dont la violence des lames avait défoncé le plafond, présentaient le plus piteux aspect; meubles, porcelaine, malles et ustensiles de toutes sortes gisaient pêle-mêle au milieu d'une mare d’eau. Les rafales furieuses arrachaient voile après voile, bientôt il ne resta plus que trois ou quatre lambeaux qui pendaient tristement aux mâts. Le 17, un paquet de mer faillit nous engloutir. Les vagues envahirent la cabine d’arrière, puis se précipitèrent dans l'escalier, éteignirent les lampes et le feu, et nous laissèrent dans une obscurité profonde, trébuchant et pataugeant au milieu de deux ou trois pieds d'eau. Le navire était secoué par un tel tangage que plusieurs marins, renversés violemment, reçurent de graves contusions. Le capitaine Marston montra, en cette circonstance, une fermeté admirable; il resta toute la nuitsur le pont, bien que le froid füt très-vif, et qu’il fût à chaque instant assailli par des lames qui, des pieds à la tête, le couvraient d’une eau glacée. Quant à nous, passagers condamnés à l’inaction, nous pensions avec amertume à la terre ferme que nous n’espérions plus revoir. J'ai dans ma vie vu bien des bourrasques, mais jamais une qui fût aussi terrible. Par bonheur, la coque du steamer était solide, et nos pompes en bon état.
La tempète dura une semaine entière, pendant laquelle le navire résista bravement. Le quatrième jour, il se produisit un effet assez bizarre, En se précipitant contre le vaisseau, les vagues déchainées poussèrent l'hélice avec force et lui imprimèrent une vitesse de rotation plus grande que jamais la vapeur ne lui en avait communiqué. Nous marchions avec une rapidité merveilleuse ; mais le capitaine, craignant que l'appareil n’en souffrît, ordonna de démonter l'embrayage.
Un autre incident vint faire diversion aux tristes pensées que nous inspirait notre situation critique. Quelques boîtes de savon avaient été déposées dans la cabine où je me tenais
d'ordinaire avec l'interprète, M. Laborne. Les secousses des vagues, jointes au contact trop fréquent de l'eau, finirent une belle nuit par fondre le tout, et produire une magnifique nappe de mousse qui s’étendit dans toutes les chambres, au grand détriment de nos bagages et de notre mobilier. Quand la rafale, se calmant un peu, nous permit de nous reconnaitre, nous courûmes ouvrir les boîtes. Hélas! les briques de savon, longues de dix-huit pouces, étaient réduites à la dimension d’une petite bougie.
Cependant il devenait indispensable de remplacer, de manière ou d'autre, la cheminée perdue. L'esprit inventif de M. Cover, l'ingénieur en chef, nous fournit un expédient, Il fit couper une portion du réservoir à eau, et ce métal, joint à quelques feuilles de tôle, lui servit à fabriquer un tuyau de dix pieds de hauteur, qui donna un tirage suffisant, La « cheminée Covert » réussit à merveille; elle produisit mème quelque sensation à San Francisco, où nous arrivämes le 30 novembre.
Ainsi se termina l’excursion accidentée de 1865 ; nous avions parcouru plus de 3000 lieues presque sans quitter l'Océan, aussi n’étions-nous pas fâchés de nous retrouver enfin en pays civilisé.
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