CHAPITRE X
Un chirurgien altéré. — Notre flotte, — Retour à Pétropaulovskr, — Un mariage russe. — Un pique-nique international, — Excursion au Nord, — Exploration de Behring, — Sa mort. — Golfe d'Anadyr. — Les Tchouktchis nomades.
Nous passâmes à San Francisco l'hiver de 1865-66, et ce temps ne fut pas trop long pour permettre au capitaine Bulkley de préparer les explorations de la saison suivante. Il fallait organiser sur nouveaux frais le personnel de l’expédition, un grand nombre de nos hommes se souciant peu d’entreprendre un nouveau voyage, d'autres ayant donné de graves sujets de plaintes.
A cette occasion, je me rappelle une aventure assez plaisante. Un de nos aide-chirurgiens avait pour les liqueurs fortes une insurmontable passion. Dépenser sa solde fut pour lui l'affaire d'un instant; après quoi, la bourse vide, il chercha dans sa tête les moyens de satisfaire son désastreux penchant. Chacune des caisses pharmaceutiques renfermait des flacons de vin et d’eau-de-vie destinés à des usages médicaux; en s'acquittant de ses fonctions, il les découvrit et les emporta pour faire avec elles ample connaissance. Sa soif
cependant n'était pas calmée. Notre héros de la bouteille dénicha un petit bidon d’esprit-de-vin, qui, légèrement, trèslégèrement étendu d'eau, devint à peu près potable. Le lecteur suppose sans doute que, ces provisions épuisées, l'apprenti chirurgien dut se résigner à laisser son gosier à sec. Il n’en fut rien. Les caisses ne contenaient-elles pas de l'éther, des teintures, des solutions de toutes sortes? Essences de lavande, de vyulnéraire, de menthe poivrée allèrent rejoindre, flacon après flacon, fiole après fiole, le bidon d'’esprit-de-vin. Restaient encore le camphre, les teintures de myrrhe, de rhubarbe, d’aloès, mais tout cela ne dura pas longtemps ; notre homme aux abois finit par s'attaquer au laudanum, qui lui procura un sommeil insolite dont le chirurgien en chef dut rechercher la cause. Ses méfaits furent découverts et on le congédia.
Le colonel Bulkley avait engagé un nombre considérable d'ouvriers. Cinq cents hommes, sans compter les bandes de Cosaques de la Sibérie orientale, les Chinois de la Colombie anglaise, les Indiens de toutes les tribus, furent employés, pendant la campagne de: 1866, à construire le télégraphe, à explorer les routes ou à transporter les bagages.
Un commissaire du gouvernement russe, M. Paul Anasoff, et un correspondant bien connu d’un journal de New-York, M. Knox, arrivèrent en Californie à la fin de mai. Tous deux se joignirent à nous pendant notre seconde expédition.
Le 23 juin 1866, nous quittâmes San Francisco pour nous rendre une fois encore à Pétropaulovski. La traversée dura trente et un jours, durant lesquels l'Océan sembla tenir à honneur de justifier son nom de Pacifique. Notre steamer, réparé, pourvu d’espars solides et d’une voilure neuve, avail l'allure coquette d’un yacht à vapeur; de plus, nous étions en agréable compagnie, de sorte que le voyage, au rebours de ce} ui que nous avions fait pour revenir à San Francisco, fut une véritable partie de plaisir.
Notre flotte présentait un aspect imposant; nous avions
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