‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 66 sur 196 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

hommes, on résolut de retourner à la côte du Kamtchatka. La plupart des malheureux marins n’y devaient jamais atteindre. Pas un n'avait échappé à l'épidémie; celui qui dirigeait le gouvernail était obligé de s'appuyer sur deux de ses camarades, à peine capables eux-mêmes de se tenir debout, Quand il était épuisé, un autre, des moins malades, venait reprendre sa place. La manœuvre des voiles était devenue impossible, personne n'ayant assez de force pour monter aux mâts. Un morne désespoir se lisait sur tous les visages; seul, Behring s’efforçait, par son exemple et ses exhortations, de relever les courages abattus. Enfin le cri « terre » retentit, comme une promesse de délivrance. Les officiers tinrent aussitôt conseil, et il fut décidé que l’on aborderait sur la côte inconnue qui venait d’être signalée. Mais un surcroit d'infortune les attendait. Une violente tempête poussa le navire contre les rochers; on jeta aussitôt une seconde ancre, le câble se rompit; les marins, battus par les rafales, faillirent cent fois être brisés sur les écueils; [a fureur du vent finit néanmoins par se calmer, on mit les chaloupes à l'eau, et quelques hommes gagnèrent le rivage. L'ile ne renfermait aucun arbre, il était donc impossible de construire des cabanes ; les matelots furent réduits à s’abriter du mieux qu'ils purent dans de petits ravins situés à peu de distance de la mer. Le 8 novembre, on essaya de transporter les malades dans ce misérable campement. Hélas! le nombre ne larda pas à en être bien réduit. Quelques-uns, trop faibles pour supporter l'air libre, moururent dès qu'ils furent amenés sur le pont; d’autres expirèrent pendant la courte traversée ; beaucoup rendirent le dernier soupir en débarquant sur là plage.

Cependant Behring était lui-mème atteint du terrible fléau; il fut placé sur une civière et conduit à la terre ferme le lendemain 9 novembre. Il languit pendant un mois, supportant avec une héroïque fermeté les plus vives souffrances ; exposé au froid, manquant de tout, et cependant plus oc-

cupé du sort de ses hommes que du sien propre. Mais sa robuste organisation était depuis longtemps minée par les fatigues, l'ile où Behring avait abordé lui servit de tombeau. On peut même dire qu'il fut presque enseveli vivant, car le sable, chassé par le vent et la marée, s’amoncelait dans le fossé où il gisait, couvrait ses pieds et menaçait de l’engloutir. Plusieurs fois on avait voulu l'enlever; Behring s'y opposa toujours, l’épaisse couche le préservait un peu du froid glacial de ces régions désolées. Quand il mourut, le lourd linceul s'élevait jusqu’à sa poitrine; on dut creuser pour retirer son corps afin de lui rendre les honneurs funèbres.

Le vaisseau, abandonné sur la plage, ne tarda pas à être brisé dans une tempête, et les survivants se virent privés des provisions qui formaient leur seule ressource; pendant les rudes mois d'hiver, ils n’eurent pour nourriture que des baleines mortes rejetées par les vagues. Enfin, au printemps, ils construisirent avec les débris du navire échoué une petite chaloupe ‘qui leur permit de quitter la funèbre plage où ils laissaient leur infortuné commandant. Quelques jours plus tard, ils arrivaient sur la côte du Kamtchatka. Un des compagnons de Behring, le capitaine Tschirikoff, avait pu revenir à Pétropaulovski vers le milieu de l’automne précédent ; son équipage avait cependant souffert aussi des ravages du scorbut, vingt et un matelots avaient péri; le professeur de la Croyère, atteint l’un des premiers, avait succombé la veille du jour où le vaisseau entrait dans le port.

Tels étaient les tristes souvenirs que réveillaient en nous les lieux que nous visitions. Le 13 août, fort tard dans la soirée, nous arrivämes au golfe d’Anadyr, à l'entrée duquel nous jetâmes l'ancre. La plage était basse, et, malgré la chaleur de l'atmosphère, la neige et la glace couvraient le sol en maint endroit. Le lendemain, dès que les premières heures de l’aube nous permirent de nous diriger, nous remontâmes lentement le golfe; çà et là, nous voyions accou-

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