‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 76 sur 196 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

de l'ile est nauséabonde; nos hommes croyaient toujours y sentir une saveur sulfureuse, qui provient sans doute de la décomposition des roches éruptives. Toute l’eau consommée dans le fort pendant les chaleurs est apportée d'une source située sur la terre ferme. L'île est revètue de mousses épaisses, qui recouvrent, en quelques endroits, un lit d’argile; les baies y sont abondantes en été, on peut même, en hiver, s'en procurer de fraiches en écartant l’épaisse couche de neige qui les cache. IL n’y croit aucun arbre, le fort est approvisionné par l’Youkon ou Kwich-Pak qui charrie et jette sur la côte voisine de son embouchure une quantité considerable de bois mort.

Un jardin du fort (de 10 pieds de long sur 3 de large) produit des radis et des turneps, ce qui montre clairement que le sol pourrait être cultivé avec succès.

Dans le golfe de Norton, la glace se forme dès le commencement d'octobre, mais elle ne prend de consistance que vers le milieu de l'hiver. La veille de Noël, plusieurs employés du télégraphe arrivèrent d'Ounalatchlit à Saint-Michel; ils avaient constamment voyagé sur la glace, bien qu'ils se fussent souvent éloignés de terre de plus d’une demi-lieue. En arrivant ils furent invités par les Russes à chipit, c'est-à-dire à boire le thé. Puis ils sortirent pour fumer, et donner un coup d'œil à leurs chiens. Quelle ne fut ‘s leur surprise de voir que la glace voisine du rivage s'était rompue et que le courant l'avait entraînée à une grande distance! S'ils se fussent mis en route une heure plus tard, ils auraient pu prendre, bien

malgré eux, une direction tout opposée et flotter vers le détroit de Dehring, portés par une banquise.

Bien que le thermomètre descende habituellement moins bas sur la côte que dans l’intérieur des terres, le climat est en réalité plus rigoureux. Plusieurs de nos hommes eurent des membres gelés pendant que nous explorions le golfe de Norton, et ces accidents furent extrèmement rares dans nos excursions loin du rivage. A l’âpreté de l’air se joint encore

une autre circonstance qui rend fort dangereux les voyages sur la côte. Tandis que la glace pure, c'est-à-dire celle qui n'est pas recouverte de neige, est rare sur les cours d'eau, si

ce n'est au commencement de l'hiver, on la trouve en grande

quantité le long de la plage.Lorsque le traineau remonte ces

surfaces polies, l'attelage, qui tout à l'heure s’avançait péni-

blement, part avec une grande vitesse. Incapable de le suivre

plus longtemps à pied, le voyageur s’installe d'ordinaire au

milieu des bagages, et ses coursiers de race canine l'empor-

tent avec la rapidité de l'éclair. Mais il faut dans ce cas beaucoup de circonspection. Quelque chaleur que l'on puisse avoir acquise par la marche, on se refroidit très-promptement si

le vent souffle avec force. Un jour, arriva au fort Saint- Michel un traîneau chargé de marchandises; un indigène, la tète droite, le bras armé du fouet, se tenait immobile au milieu des fourrures. Quand l'attelage se fut arrêté, les Russes, surpris de ne pas voir descendre l'Indien, s’approchèrent de lui. Il était mort. Le malheureux n'avait sans doute pu arrèter ses chiens pour descendre lorsqu'il s'était senti gagner par le froid; en quelques minutes, il avait été complétement gelé. De pareils malheurs sont rares; mais on rencontre souvent des Indiens au visage mutilé, les uns ont perdu leur nez, les autres leurs oreilles. Les voyageurs s'accordent sur ce point, qu'un froid relativement modéré, lorsqu'il est accompagné de vent, est plus dangereux qu'une température rigoureuse avec un air calme.

Le 2 octobre, à midi, notre petite troupe, repartie sur trois embarcations, un baidarre (canot indigène), un bateau baleinier et un petit vapeur, le Wilder, se mit en route pour Ounalatchlit, qui se trouve à une distance de vingt lieues.

Le steamer était déjà tellement encombré de passagers et de provisions qu’il semblait impossible d’y rien introduire de plus. Je réussis pourtant à y trouver place avec mes bagages. Il était long d'environ soixante pieds, mais il n'avait pas de

profondeur et les cabines couvraient les deux tiers du pont.

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