CHAPITRE XIII
en plusieurs circonstances, et surtout lors des expéditions qui furent envoyées à la recherche de sir John Franklin.
Dès notre arrivée à Ounalatchlit, nos hommes éprouvèrent, autant par curiosité que par besoin de se garantir du froid, un vif désir d'acheter des vêtements de peaux. La présence de ces enchérisseurs imprévus fit subitement hausser de 200 pour 100 le prix des pelleteries. Cette fièvre, à laquelle nous donnâmes plaisamment le nom de parkamanie (parka en russe signilie tunique de peau), fut une source de bénéfices considérables pour plusieurs trafiquants européens mariés à des femmes indigènes ; tandis que les doigts agiles de leurs mé: nagères confectionnaient du matin au soir, jaquettes, bottes, casquettes et chaussons, ils faisaient le commerce et récoltaient une ample moisson de dollars.
Nous ne tardâmes pas à connaître, aussi bien que les mar: chands, les noms et les qualités des différentes pelleteries ; le renne seul fournit trois variétés bien distinctes : celle du mâle, appelée en russe alany scoura*, qui est garnie d’un poil épais; celle du vederist ou jeune faon, plus fine et plus soyeuse, enfin le veperat, petit mort avant que de naître, et dont la fourrure est fort estimée. En mème temps que nous apprenions le catalogue des trafiquants, nous nous exercions aussi à écorcher le russe, ou plutôt le patois en usage dans la basse classe et parmi les métis de l'Alaska.
Nous avions trouvé en arrivant une construction grossière de bois et de pisé, bâtie l’année précédente pour les explorateurs de la Commission du télégraphe ; mais aujourd'hui que nous amenions avec nous quarante hommes pour commencer les travaux, il devenait indispensable d'élever une habitation plus grande que l'humble maisonnette. Tous les bras se mirent à l'œvvre; chacun, depuis le commandant jusqu'au dernier terrassier, rivalisait de zèle; toutefois, on avait beau
1, L'alphabet russe renfermant beaucoup de lettres qui n’existent pas dans
le nôtre, il est bien entendu que nous reproduisons le son des mots, non leur orchographe.
se presser, l’entreprise exigeait du temps, et nous passâmes bien des nuits à grelotter sous des tentes. Quelques-uns d’entre nous avaient eu la bonne fortune de trouver asile dans le quartier des employés russes; ces derniers, logés déjà si à l'étroit, eurent la politesse de ne rien faire paraître de leur déplaisir, et prirent philosophiquement leur parti de ce surcroît de gène.
Au bout de quelques jours, j'étais passé maître dans la construction des murs de pisé; on me laissa libre de suivre la pente naturelle de mon génie, car on avait décidé sagement que chacun serait chargé du travail pour lequel il montrerait le plus d'aptitude. Enfin nous eùmes la joie de terminer une confortable maison, bien abritée contre le froid du dehors, et composée de deux vastes pièces, dont l’une renfermait le foyer. Nous avions adopté l’usage indigène, qui consiste simplement à laisser la fumée. s'échapper par un trou pratiqué dans la toiture. Notre habitation n'était pas enfouie sous le sol, mais, comme nous eùmes pendant tout l'hiver du bois en abondance, nous pümes, même dans ce climat glacial, nous défendre contre les rigueurs de la saison. La seconde chambre nous servait de cuisine ; elle était pourvue d’un de ces excellents fourneaux américains dans lesquels, à peu de frais, et de la meilleure façon possible, on fait cuire, bouillir, griller, frire toutes sortes d'aliments.
Les officiers ne vinrent pas habiter notre chef-d'œuvre d'architecture; ils continuèrent à occuper, en compagnie des blattes, tous les coins disponibles du fort; plusieurs petites chambres avaient, à leur intention, été tendues de peaux de rennes, ce qui les rendait plus chaudes et leur donnait un air tout à fait coquet.
Le temps fut très-mauvais pendantune grande partie de mon séjour à Ounalatchlit; le vent soufflait du nord, et la neige tombait avec abondance. Le thermomètre montait toujours au moment des tourmentes, je ne le vis jamais plus bas que 15'
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