CHAPITRE XIV
compagnon était un Bostonien, nommé Dale, collectionneur de l'Institut smithsonien, admirateur passionné de la nature, et — qualité que nous estimions bien davantage — le plus serviable des hommes; M. Francis, mécanicien de notre petit steamer, partit avec nous, charmé de faire cette excursion; un serviteur nommé Pickett et trois Peaux Rouges complétaient la liste. Nous avions quatre traîneaux attelés chacun de cinq chiens, et chargés de boites, de barils, d'instruments, de fourrures, de couvertures et de raquettes. Le poids de chaque véhicule ainsi garni dépassait trois quintaux.
La température au moment du départ était de 14° centigrades au-dessous de zéro, mais elle descerdit beaucoup plus bas pendant la journée. Comme il fallait fréquemment courir le long du traineau, je trouvaicependant que mes épaisses fourrures, si confortables tant que je restais immobile, devenaient fort incommodes quand je me livrais à un violent exercice ; aussi je ne tardai pas à en ôter une bonne partie.
Les détails que je vais présenter au lecteur sur ce voyage sont extraits presque textuellement de mon journal. Nous suivions la rivière Ounalatchlit qui, sur ce point, était complétement prise. Pendant tout le jour, nous voyageämes sur la glace couverte de neige. En quelques endroits, où le vent l'avait mise à nu, nous pouvions observer son aspect : tantôt elle était sombre, opaque, sans couleur; tantôt d'un vert vitreux et si transparent que nous distinguions les moindres objets de son fond bas et caillouteux. L'Ounalatchlit a une largeur médiocre, à peu près comme la Tamise à Hampton, et sa profondeur, sauf pendant les premières crues du printemps, ne dépasse pas une dizaine de pieds. À quelques milles de la station russe d'où nous étions partis le matin. nous trouvâmes beaucoup de sapins noirs et de bouleaux sur les bords de la rivière; en outre, lors de la débâcle, les eaux grossies apportent du bois mort, débris de grands arbres arrachés à la lisière des forêts par la violence du courant,
Quc'ques accidents rompaient la monotonie du voyage; le timon d’un de nos traineaux se brisa, nos chiens eurent la fantaisie d'aller faire une excursion dans le bois. A quatre heures ce l'après-midi, nous nous arrêtons, nous allumons un bon feu de broussailles à la surface de la glace, pour cuire un morceau de lard et préparer du thé. Nous reprenons notre course à la clarté des étoiles, espérant atteindre le soir même le village indigène d’Igtigalik. A six heures, halte forcée; la glace cesse de couvrir le fleuve et nous ne poüvons découvrir de passage. Nous nous efforçons de continuer notre route en nous tenant près de la rive, mais nos traineaux sont à moitié enterrés dans la neige; la nuit est profonde, nous prenons la résolution de camper. Nous déchargeons les traîneaux, nous attachons les chiens, et nous allurions sur la berge un feu magnifique. Des broussailles nous servent de lit, nous nous endormons serrés les uns contre les autres et couverts d'une grande peau de renne.
Nous avions compté nous pourvoir dans le prochain village de provende pour les chiens. Le poste russe que nous avions quitté le matin est renommé pour la préparation de loukali, saumon séché qui forme la nourriture ordinaire des meutes ; mais nos compagnons devant y passer tout l'hiver, nous n'avions pas voulu dégarnir la place d'approvisionnements qui pouvaient leur être utiles. On nous avait assuré d’ailleurs que nous n’aurions aucune peine à nous procurer en route l'indispensable denrée; nous nous étions d'autant plus volontiers laissé convaincre, que nos traîneaux regor geaient déjà de bagages. Nous n'avions donc pas la moindre bouchée de nourrilure à donner à nos chiens, et les pauvres bêtes hurlèrent toute la nuit de la façon la plus lamentable. N'ayant emporté pour nous-mêmes que juste ce qu’il nous fallait, nous ne pouvions céder une part de nos victuailles sans nous exposer à la disette; en conséquence nous fimes bonne garde pour empècher notre attelage de dévorer nos provisions. Ce n’était pas chose facile, et nous passèmes une
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