‹ Voyages et aventures dans l'Alaska (ancienne Amérique russe) [microforme]Chapitre 90 sur 196 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

l'humanité, celui des haricots contre le riz. Francis, qui arrivait de Pékin, soutenait que le riz est la base par excellence de l'alimentation; car, disait-il, des millions de Chinois ne mangent pas autre chose. De mon côté, je défendais avec ardeur les droits du haricot, plus nourrissant, plus tonique, et j'en appelais au témoignage de tous les ouvriers des mines et de tous les voyageurs des côtes du Pacifique. — Le riz est bien plus facile à cuire, ripostait Francis, sa préparation est aussi simple que rapide.

Oui, répondais-je, mais les haricots sont bien plus appétissants. Frits à la mineur, cuits à la yankee, bouillis et préparés à la maître d'hôtel, ils forment des mets succulents et variés, tandis que votre riz est tout simplement insipide.

Arguments sur arguments étaient réfutés tour à tour, nous devenions des foudres d’éloquence; mais, je le crains bien, tous nos frais de dissertation furent dépensés en pure perte; chacun de nous, orateurs et auditeurs, garda comme devant, ses opinions personnelles,

A nos talents de cuisiniers et d'avocats, nous joignions encore l’art médical, etnous acquimes parmi les indigènes une immense réputation. Une anecdote mettra en relief notre habileté dans la science d’Esculape, et les habitudes hygiéniques des naturels. Un homme, qui se plaignait de vives douleurs de poitrine, vient nous demander un remède. Nous n'avions point avec nous de chirurgien; mais le cas semblait exiger un vésicatoire, nous en donnâmes à l’Indgelète un très-actif, en lui recommandant de le garder toute la nuit. Le lendemain,

notre malade se présente de nouveau; nous pensons naturellement que la peau doit avoir levé sous l'influence du caustique. Le patient découvre sa poitrine et nous apercevons... une place, grande comme la main, d'une irréprochable propreté. Le seul effet du vésicatoire avait été d'enlever l'épaisse couche de crasse qui recouvrait l’épiderme. Notre homme, du reste, se déclarait complétement guéri.

Le lendemain, un petit Peau Rouge, jouant avec d’autres

enfants, avait eu la joue balafrée d'un coup de couteau ; il eut recours à nos soins, un large emplâtre fut appliqué sur la blessure, et recommandation faite au malade qu'il eût à s'abstenir de pleurer, de parler ou de manger, afin de ne pas détruire le charme du remède. Il se soumit docilement, n'articula pas une parole, fit toute la semaine une diète sévère; rien n'ayant troublé l'action réparatrice de la nature, la blessure guérit promptement; notre réputation fut dès lors parfaitement établie.

Hier, 2 novembre, Dale et Francis nous ont quittés pour retourner à Ounalatchlit, dans l'espérance d'y retrouver nos chiens déserteurs. Plusieurs de ces animaux nous avaient été prètés par les indigènes, et naturellement ils préféraient le {ur niente dont ils y jouissaient près de leurs maîtres au rude travail auquel nous les soumettions. Je n’ai vu dans l’Amérique russe rien de comparable aux excellents attelages de Pétropaulovski; à la vérité, ils avaient été choisis dans les meilleures races de la péninsule.

Avant de nous remettre en route, Ketchum ét moi, nous achetâmes à frais communs un petit canot indigène qui nous servit plus tard sur l'Youkon, et avec lequel nous fimes quatre cents lieues. Son propriétaire ne nous avait demandé en payement que cinq dollars, et une hache valant deux dollars et demi; ainsi l'emharcation ne nous revenait pas cher.

Le 3, nous partons avec nos quatre traineaux pour le village d'Ouloukouk-le-Vieux, situé sur l'Ounalatchlit à une distance de cinq lieues et demie. Bientôt nous arrivons devant un poronèse (portage) et nous sommes obligés de faire à pied une grande partie du chemin sur un sol couvert d’une épaisse couche de neige molle, au milieu de laquelle disparaissent presque hommes, chiens et traîneaux. Plusieurs fois, il nous

faut traverser de petits courants, qui ne sont gelés qu’à demi, et dont l’eau nous vient jusqu’à la ceinture. Nous avons grand soin alors de charger les bagages sur nos épaules, atin d’empêcher les provisions d'être mouillées. Sur quelques affluents

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