CHAPITRE XV
ces dépôts. Quelle confiance robuste ne faudrait-il pas avoir dans la probité de l'espèce humaine pour faire la mème expérience à Paris ou à Londres!
Notre route est aujourd'hui plus difficile et plus fatigante que jamais; une neige épaisse, tombée le matin même, couvre le sol, nos traîneaux enfoncent et se renversent. Afin de frayer la voie à nos malheureux attelages, nous marchons en tête avec le guide, nous revenons sur nos pas, puis nous repartons de nouveau, parcourant ainsi trois fois le chemin, dans l'espérance d’affermir la molle couche au milieu de laquelle chiens et bagages disparaissent presque tout entiers. Les courtes heures du jour se passent à cette tâche ingr'te: la nuit vient; nous nous trouvons devant un ruisseau que le froid n’a pas encore congelé ; nous le traversons, ayant de l'eau jusqu'aux genoux, et nous arrivons enfin à une masure indienne, ouverte à tous les vents, que les Russes appellent Barabba (maison) d’Ivan. Ce misérable réduit est momentanément occupé par une famille indigène; un regard jeté autour de nous suffit à nous convaincre qu'en fait de meubles et de provisions, les pauvres diables n’ont pas de quoi rendre jaloux le plus dénué des mendiants. En dépit de leur indigence, ils paraissent heureux; ne savent-ils pas que, le lendemain, ils pourront prendre au piége le lièvre et le ptarmigan (espèce de coq de bruyère), chasser le renne sauvage, et que, si la proie leur échappe, les habitants du prochain, village ne leur refuseront pas un peu de nourriture. Nous leur faisons présent d’une petite quantité de tabac et de quelques bagatelles, puis nous leur achetons un traineau, qui, à la vérité, n’est pas très-solide, mais qui nous sert à transporter nos couvertures et nos bagages les nius légers.
Le 8, la neige continue de tomber en grande abondance; la marche est si laborieuse que, malgré nos efforts, nous n'avons pas avancé de plus de trois lieues, quand le soir nous nous arrètons, épuisés, pour la halte de nuit. Les raquettes sont une ingénieuse invention; grâce à elles, on n’enfonce
que de quelques pouces, au lieu d’être englouti à mi-corps; aussi rendent-elles les voyages possibles dans une saison où, autrement, on ne saurait faire un pas; mais elles deviennent à la longue très-fatigantes. Parfois aussi, elles se chargent de neige et de glace, en sorte que l’on porte à chaque pied un poids de douze à quinze livres; il faut constamment avoir le soin de les secouer, ou d'enlever, par un moyen quelconque, la couche qui les alourdit.
Le jour s'annonce brillant et froid, le 9 novembre. Le thermomètre marque — 15° cent. ; nous avançons allègrement à travers une plaine, accidentée çà et là par de légères ondulations, du haut desquelles nous voyons l'aube poindre derrière les montagnes de l'Youkon. Notre Indien, qui marche le premier, tue trois ou quatre ptarmigans, destinés à notre repas du soir. Le froid cependant devient plus vif, le vent souffle du nord, nos vêtements nous protégent mal contre ses attaques; avec une subtilité infernale, il s’insinue par les coutures et les fentes de nos habits; nous frissonnons sous son souffle glacial, mais ce sont surtout les oreilles, le nez, les mains qui souffrent de ses morsures. Après avoir parcouru cinq à six lieues, n°us arrivons dans une région montagneuse, dont les ravines et les vallées renferment des sources thermales. Je vais en examiner une; des bulles de gaz s'élèvent à sa surface et un thermomètre plongé dans la nappe liquide marque 1° au-dessus de zéro, tandis que dans l'air environnant, il descend à 12° au-dessous.
Nous continuons à marcher dans la direction de l’est-nordest; le 11, vers midi, nous apercevons du sommet d’une petite colline une mince bande brillante qui se dessine au milieu d’une éclaircie de la forêt. Cette vue stimule notre courage, et nous redoublons de vitesse; avant le coucher du soleil, nous arrivons à la lisière des bois, nous descendons une rive escarpée; devant nous se déroule. pareil à un immense ruban d'une éblouissante blancheur, le magnifique Youkon. Un manteau de neige le recouvre, laissant à peine
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