CHAPITRE XV
apercevoir en quelques endroits la glace étincelante. De larges blocs, charriés avant que la rivière fût prise, parsèment la surface ; çà et là restent encore, malgré l'époque avancée de la saison, des espaces où la violence du courant a empêché les eaux de se congeler. Le fleuve a une largeur de douze cents mètres, son cours est parsemé d'îles nombreuses. Si le lecteur veut se représenter l’Youkon pendant l'hiver,qu'il s’imagine un fleuve long de sept cents lieues et formant comme une seule masse de glace couverte de neige, depuis sa source jusqu’à son embouchure. La plume et le pinceau sont également impuissants à donner une idée du grandiose terrible, de la vaste monotonie, de l'étendue illimitée que nous avons devant nous!.
Quoique les berges de l’Youkon soient d’une largeur considérable, elles offrent des pentes extrèmement rapides; nous nous asseyons confortablement sur nos raquettes, et nous nous laissons glisser avec une vitesse d’un demi-kilomètre à la minute; sur de pareilles rives, il n’est pas rare qu'un traîneau descende plus vite que les chiens, qui s’embarrassent dans leurs harnais ettombent les uns sur les autres. De son côté, le conducteur se jette à bas du véhicule, et s’y cramponne pour faire l’oftice de frein. En Sibérie, on a coutume de se servir en pareil cas d’un bâton ou d’un pieu que l’on enfonce à chaque pas dans la neige et qui ralentit la rapidité de la course.
Au bout d’un quart d'heure, nous arrivons au village Indselèle de Coltog. Nous y sommes reçus dans une habitation souterraine, la plus grande que nous ayons encore vue. Le propriétaire de cette demeure, le vieux Starik, s'empresse de nous offrir du ptarmigan ét des baies. Malheureusement il
1. Les artistes me comprendront quand je dirai qu’il serait nécessaire, dans une esquisse de ce fleuve, d’en figurer la largeur hors de toute proportion avec là longueur; un dessin ne pourrait donner qu’une idée fort inexacte. Aussi n'aije reproduit dans cet ouvrage qu’un très-petit nombre des vues que j'ai rapportées de l'Youkon.
n'a pas ce qui nous serait le plus nécessaire, du saumon pour nos chiens. C'est le revers de médaille de ce mode de voyage. Les malheureux animaux s’affaiblissent promptement, faute de nourriture régulière, et ils rôdent partout, cherchant quelque chose qui puisse apaiser leur faim. Les provisions renfermées dans des bouteilles ou des barils ne sont pus même en sûreté. L'année précédente, nos chiens étaient parvenus à défoncer une caque d'huile; quand nous arrivâmes, il ne restait plus que des douves et des cercles épars; dans ce même voyage, l’un d'eux avait avalé un jambon presque entier, ce qui l’avait rendu fort malade.
Nous passons dans ce village les journées du 12 et du 13, qui, toutes deux, sont extrèmement maussades; le vent souffle avec rage et des rafales de neige obscurcissent l’atmosphère. Starik harangue pendant une heure ses voisins, fait appel à leur générosité; grâce à son éloquence, nous parvenons à réunir une quantité de provisions fort satisfaisante. Le bon vieillard, avec sa taille courbée, son visage couvert de rides, ses longs cheveux épars, sa barbe inculte, sa bouche veuve de dents, est un objet digne de pitié; mais rous avons la satisfaction d'amener un éclair de joie dans ses yeux éteints en lui offrant du coutil, de la poudre et des balles. Nous avons intérêt, du reste, à nous concilier le bon vouloir du patriarche indien; tous les convois de l'expédition doivent, à l'aller comme au retour, faire halte dans ce village.
Plusieurs indigènes dorment sur des bancs placés autour des murailles dans la maison du vieux Starik, dont l'unique chambre sert ainsi de demeure à quatre ou cinq familles. Nous avons donc autour de nous une société nombreuse, où nous ne tardons pas à être fort appréciés. Quand nous avons fini nos repas, nous remplissons le samovar, et chacun des
Indiens qui nous ont rendu quelque petit service reçoit une tasse de thé avec un morceau de biscuit. Plusieurs d’entre eux ont appris des Européens à faire grand cas de la chaude liqueur, tous ont pour le sucre un goût prononcé; mais les
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