CHAPITRE XV
pauvres gens trouvent rarement l’occasion de se procurer
un tel luxe, aucun de ces objets ne figurant parmi les articles
de commerce de la Compagnie russe-américaine.
Nous continuons le 14 à remonter l’Youkon. De distance en distance, un espace libre de glace, où l’eau coule à raison de trois nœuds à l'heure, montre que nous avons sous les yeux une rivière, et nous rappelle qu'une couche peut-être assez mince nous sépare de la masse liquide; nous serions fort disposés à l'oublier, perdus comme nous le sommes au milieu de l'immense champ de neige qui prolonge jusqu'à l'horizon son éclatante monotonie. Le fleuve décrit un grand nombre de courbes, en sorte que notre chemin se trouve allongé de beaucoup; plusieurs fois nous traversons d’une rive à l'autre pour éviter des angles et des détours; nous rencontrons souvent aussi des blocs de glace de forme fantastique et bizarre qui se dressent devant nous et nous barrent le passage; malré tous ces inconvénients, notre route actuelle est plus facile que celle de terre. Des rochers s'élèvent sur le bord du fleuve, des îles couvertes de forèts d'un vert sombre parsèment son lit de taches noirâtres. Après avoir fait un trajet d'environ huit lieues, nous nous arrètons pour camper dans une hutte indigène inoccupée, mais en très-bon état, que les Russes appellent la Barabba d’Alikoff. La température, au coucher du soleil, est de 18° cent. au-dessous de zéro.
Le lendemain de bonne heure, nous nous mettons en route. Nos attelages marchent rapidement, et nous avons déjà parcouru trois lieues, quand, aux premières lueurs de l'aube, nous rencontrons un convoi de traineaux, conduit par une troupe de Russes et d’Indiens. Ils sont, nous disent-ils, envoyés par le bidarchik (gouverneur) de Noulato pour nous venir en aide et en mème temps rapporter les approvisionnements dont le poste a besoin pendant l'hiver. On ne nous croyait pas aussi près; mais comme plusieurs d’entre nous doivent repartir dans quelques jours pour Ounalatchlit, les Russes se décident à revenir au fort, se réservant d'escorter
plus turd nos compagnons et de se procurer à la côte les vivres qu'ils sont chargés d'amener. Vers midi, nous arrivons à Noulato, où nous faisons une entrée aussi pompeuse que bruyante; l'air retentit d'innombrables décharges, des hourras sont poussés en notre honneur, toutes les mains s’avancent pour aider les traineaux à gravir la pente qui conduit à la station; quelques minutes plus tard, assis à la table du bidarchik, nous mangeons de grand appétit du poisson et du pain frais. Ai-je besoin de dire que l’inévitable samovar bout déjà? Le Russe le plus pauvre pratique en toute occasion les saints devoirs de l'hospitalité; en conséquence, des coupes massives, pleines d'un thé excessivement fort, sont mises devant nous, et nous buvons gaiement à la santé les uns des autres. Dans la soirée, on nous sert une liqueur plus capiteuse.
Nous avons mis beaucoup de temps pour nous rendre à Noulato. Le chemin se fait plus rapidement au milieu de l'hiver; la neige durcie facilite la marche, et l'on peut mème se passer de raquettes pendant une partie du chemin.
Le commandant à fait préparer un logement pour nous recevoir; c'est un pavillon peu élevé, mais confortable et de grandeur suffisante, situé à l'extrémité de la cour. Un grand feu flambe dans le pitehka ou poële ; on a, en guise de tapis, étendu sur le plancher une couche de paille; notre hôte, en un mot, n’a rien omis de ce que ses modiques ressources lui permettent de faire. Avant de nous mettre au lit, nous prenons un délicieux bain de vapeur, et nous pensons, en nous endormant, qu'après tout, vivre dans l'Amérique russe a aussi ses charmes.
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