CHAPITRE XVI
un trou qu’ils maintenaient ouvert, autant du moins que le permettait la saison. Un traineau, chargé d'un grand baril, s'en allait chercher l'indispensable liquide, puis revenait à la station, tiré tantôt par des hommes, tantôt par des femmes indiennes, car le poste ne possédait pas assez de chiens pour une charge aussi pesante. Mais, demandera le lecteur, ne doit-il pas arriver souvent, dans ce climat rigoureux, que le fleuve gèle jusqu’au fond, en sorte qu'il soit impossible de se procurer de l'eau, du moins sous une forme liquide? Ce fut la question qui nous vint naturellement à l'esprit; nous interrogeàmes à ce sujet les indigènes, et ils nous assurèrent que le cas ne s'était jamais présenté. La couche de glace n'acquiert pas, même au milieu de l'hiver, une épaisseur moyenne de plus de cinq pieds, sauf dans les endroits où les blocs ont été amoncelés avant que la rivière füt prise. La masse de neige qui se dépose sur la surface solidifiée tempère sans doute la rigueur du froid et empèche les eaux de se geler à une grande profondeur.
J'ai déjà parlé de l'adresse des Indiens pour pêcher, à travers des trous pratiqués dans la glace, une quantité prodigieuse de poissons; mais je ne m'attendais pas à voir cette industrie prendre les proportions qu’elle acquiert aux environs de Noulato. Dès le commencement de l'hiver, on place de distance en distance de gros pieux dont l'extrémité va jusqu'au fond de la rivière, et auxquels sont fixés des engins d'une construction fort simple, car ils se composent uniquement d'un entonnoir d'osier débouchant dans un panier, à peu près comme les nasses employées le long de la Tamise pour la pèche des anguilles, mais de dimensions plus grandes. Autour de chaque poteau, on maintient une ouverture oblongue en cassant la glace toutes les fois qu’elle tend à se former; chaque jour on retire les piéges qui, d'ordinaire, sont pleins de poissons blancs assez délicats. On trouve aussi dans l'Youkon une espèce fort grande, de couleur noire, que les Russes appellent nalima. Sa chair, de qualité médiocre, sert
habituellement à nourrir les chiens; mais les naturels apprécient beaucoup le foie, et nous finimes, non sans un peu de peine, par nous ranger à leur avis.
Pendant les mois de novembre et de décembre, j’essayai de prendre quelques vues du fort et des environs; mais on comprendra que par une température de 34° au-dessous de zéro, ce n’était pas chose facile. Je dus quitter bien des fois mon travail avant de terminer la moindre esquisse ; je n’avais pas donné cinq coups de pinceau, qu’il me fallait me livrer à un violent exercice pour rappeler la chaleur, ou courir me chauffer au poêle. Malgré ces précautions, mes pauvres mains se dépouillèrent plusieurs fois; un jour, je laissai geler mon oreille gauche, qui devint aussi grosse que ma tête ; j'étais sans cesse tourmenté de la crainte que mon appareil olfactif fût mordu par le froid. On comprend que, dans une telle situation, je ne pouvais entreprendre aucune aquarelle; j'en fis pourtant l'essai; j'emportai avec moi un pot plein d’eau qui chauffait sur un petit réchaud, mais l'expérience ne réussit pas assez bien pour me donner le désir de recommencer. Même dans l’intérieur du logis, le thermomètre placé auprès de la fenêtre marquait toujours plusieurs degrés au-dessous de zéro. Une fois, oubliant le lieu où j'étais, je délayai des couleurs avec de l’eau qui se trouvait près du poêle; et mouillant une petite brosse, je voulus commencer de mémoire un croquis sur mon album. Avant que mon pinceau eût touché le papier, il s'était recouvert d’une couche de glace et ne fit que rayer la feuille sur laquelle je le passai. À quelque temps de là, un de nos hommes étant allé sous un hangar pour exécuter un petit travail de menuiserie, mit entre ses lèvres un grand clou, comme font d'habitude les ouvriers; un instant après, le froid l'avait collé tellement à sa bouche que, pour retirer le morceau de fer sans arracher la peau, il dut aller se faire dégeler auprès du feu.
Le froid produisait aussi sur nos provisions des effets curieux : toutes les pommes tapées contenues dans un sac for-
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