‹ Voyages et aventures dans la Colombie anglaise [microforme]Chapitre 20 sur 72 · CANOT EN PEAU DES TCHOUKTCHIS · texte numérisé non relu

CANOT EN PEAU DES TCHOUKTCHIS

ne le sont d'ordinaire les sauvages. Je dois même reconnaitre qu'ils nous rendirent en plusieurs occasions des services réels.

« Les enfants sont enveloppés d’habits étroits et d’une telle épaisseur que les infortunés marmots ressemblent à des sacs ambulants, Leur costume a, du reste, l'avantage d’amortir les chutes; ils peuvent tomber sans se faire aucun mal. Hommes et femmes portent des vêtements de peaux d’un bout de l’année à l’autre; quelques élégants seuls se hasardent, pendant les chauds jours d'été, à endosser des habits de provenance européenne qui ont vu des jours meilleurs et qui,

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après un long usage, ont été vendus aux indigènes par des matelots.

« Une coutume assez singulière existe dans cette tribu : les indigènes sont grands fumeurs, mais au lieu de rejeter, comme nous, la vapeur du tabac, ils l’aspirent tout entière, méthode qui produit un enivrement rapide. J'ai vu des Tchouktchis chanceler et tomber après avoir absorbé six ou huit bouffées du dangereux toxique. Leurs pipes ont des tuyaux extrêmement larges, tandis que le fourneau, très petit, ne contient qu’une faible quantité de tabac. »

On a prétendu que ces tribus ont coutume de faire mourir les vieillards et les malheureux d’une constitution trop faible pour subvenir eux-mêmes à leurs besoins. Ges allégations ne doivent ètre admises qu'avec réserve, car les Tchouktchis ne paraissent pas capables d’une telle cruauté. D'autre part, les ménagements dont ils accompagneraient ces sacrifices rendent le fait encore plus invraisemblable. Ils attendraient, assuret-on, le consentement de la victime pour l’immoler, et même alorsils chercheraient à lui enlever le sentiment de la douleur en lui faisant respirer une substance narcotique.

Tels furent, du moins, les renseignements donnés à Whymper par un indigène, bien capable d’avoir voulu s’amuser à ses dépens.

Cet homme, du nom de Nan-Koum, avait été pris à bord comme interprète; il estropiait l’anglais de la façon la plus burlesque, mais il était actif, plein de bonne volonté, et il devint bientôt le favori des membres de l'expédition. Ses observations témoignaient parfois d’une remarquable ouverture d’intelligence.

Un jour qu’on l’avait conduit devant la machine du steamer, il s’absorba dans une longue contemplation ; ses yeux, fixés sur l'appareil, semblaient lui demander le secret de son mystérieux mécanisme. Enfin, il secoua la tête d’un air songeur et dit : « Trop de roues ! Cela passe l'esprit d’un homme. »

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LES INDIENS TCHOUKTCHIS. 59 Il demandait la raison de toutes choses et ne se payait que de réponses satisfaisantes. :

Nan-Koum jouissait, dans le pays, d’une grande réputation de probité. Peu de temps avant le passage de l'expédition, des matelots venus pour la pêche lui avaient confié cinq barils de whisky. À leur retour, ils les retrouvèrent parfaitement intacts. Fait digne d’être relevé, si l’on songe à la passion des indigènes pour les spiritueux.

Un Tchouktchi à qui l’on demanderait : « Connaissez-vous le vrai Dieu? Aimez-vous le Christ? » répondrait avec une naïve franchise : « Ce que j'aime le mieux au monde, c’est le whisky. »

Et cependant les trafiquants vendent aux indigènes un alcool de la pire espèce qui, dans son genre, ne vaut guère mieux que le pétrole employé pour l'éclairage.

Les Peaux-Rouges semblent comprendre assez bien l’usage du télégraphe électrique. Un indigène, du nom d’Ensch, expliquait à peu près en ces termes le fonctionnement du système :

« Supposons une ligne de poteaux... Un Mélican (Américain) parlera ici, à Plover-Bay; tout de suite, ce qu’il aura dit sera répété de la même manière par un Mélican de San- Francisco. »

Un paysan Européen n'aurait pas plus clairement répondu.

Le 26 septembre, l’air devint vif et froid ; la glace commença à s'étendre en mince couche sur la baie et à semer ses stalactites sur les cordages et les canots du navire.

Le 29, profitant d’une bonne brise, on mit à la voile pour Pétropaulovski, centre commercial du Kamtchatka!. Des vents

4. Le Kamtchatka est une grande presqu'île de la Sibérie orientale, située entre la mer d'Okhotsk et la mer de Behring. Sa longueur est de 1350 kilomètres et sa largeur de 400. Cette région, connue seulement vers 1690, appartient aux Russes depuis 1706. Son chef-lieu est Nijni-Kamtchatka.

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contraires retardèrent la traversée, et ce ne fut que le 14 octobre que l’on aperçut les grands volcans, qui donnent à la péninsule du Kamtchatka une physionomie particulière. Dans la matinée du 15, le navire pénétrait dans la baie d'Avatcha et jetait l'ancre après avoir reçu la visite de plusieurs résidents étrangers.

Une longue pointe de terre protège la baie de Pétropaulovski; c’est un des traits caractéristiques des côtes du Kamtchatka. Elle est très profonde à l’intérieur, et susceptible de recevoir les plus grands vaisseaux. Le havre est enserré à l’est et au nord par la ville; un haut promontoire le ferme à . l’ouest. La ville s'appuie contre des collines escarpées au delà desquelles se drésse le volcan de Koriatski ; il est éloigné de 40 kilomètres, mais, par un temps clair, il ne semble pas distant de plus de 8 kilomètres.

La ville a un aspect assez mesquin. À part une vingtaine de maisons occupées par des officiers russes et des mar- <hands étrangers, les habitations ne sont que de simples cabanes. Un seul édifice est digne d’attention, une vieille église du culte grec; sa toiture est bariolée de rouge et de vert et son beffroi séparé du reste de l'édifice.

Deux monuments, élevés par les colons, consacrent la mémoire de deux célèbres navigateurs : une colonne de fonte de style fort simple, en l'honneur de Behring; une construction octogonale, couverte de plaques de fer, en l'honneur de la Pérouse !.

« Je suis convaincu, dit Whymper, que le Kamtchatka offrirait à qui aurait le loisir de l’observer en détail, un intéressant sujet d’études; les indigènes (Kamtchadales) sont doux, bienveillants, presque civilisés; les officiers russes et

1. Aucun de ces explorateurs ne repose à Pétropaulovski : Behring est enterré dans l’île qui porte son nom, il en sera question plus loin ; la Pérouse se perdit, “en 1788, sur les îles Vanikoro, archipel de l'Océanie, avec les deux navires qu'il <ommandait, la Boussole et l'Astrolabe.

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les colons se montrent hospitaliers pour les voyageurs. Quant aux beautés alpestres du pays, on:ne saurait trop les vanter; mais pour les apprécier il faut avoir le pied montagnard.

« La péninsule renferme une chaîne volcanique d’un effet grandiose; les pics du Klioutchevskoï atteignent une hauteur de 5000 mètres. Trois sommets fort élevés, le Koriatski, l’Avatcha et le Koseldskaï, dominent la ville de Pétropaulovski; le premier, qui n’a pas moins de 4000 mètres, indique de loin la baie aux vaisseaux et forme un point de reconnaissance très ulile sur ses côtes.

« Du haut des collines escarpées qui entourent la ville on jouit d’une vue magnifique : on a sous les yeux le panorama des montagnes, à la base desquelles s'étendent des plaines couvertes de hautes herbes et de broussailles, sillonnées de cours d’eau. Une quatrième montagne, le Yiloutchinski, élève au sud-ouest de la ville son majestueux sommet. Mais, quoique les volcans donnent au paysage un aspect pittoresque, Pétropaulovski se passerait bien de ce voisinage ; de fréquents tremblements de terre jettent l'inquiétude parmi ses habitants et des pluies de cendres inondent parfois ses rues. Souvent nous voyions le Koriatski vomir des nuages de fumée; sa cime est couverte d’une couche éclatante de neige, et au-dessous, dans le cratère, bouillonne la lave. »

En hiver, on voyage commodément dans le pays, au moyen de traineaux attelés de chiens, de rennes ou de chevaux ue petite taille, d’une espèce particulière au Kamtchatka. Pétropaulovski renferme des meutes nombreuses destinées à cet usage ; chaque nuit, on entend les chiens qui composent ces meutes aboyer avec fureur, ou pousser des hurlements plaintifs, ce qui n’ajoute pas à l'agrément de la ville. On a pourtant le soin de leur distribuer, le soir, leur pitance journalière, à savoir un saumon séché par tête. Les chiens kamtchadales sont, à ce point de vue, beauconn mieux traités que leurs congénères de la compagnie russo-américaine,

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