CHAPITRE VII
Voyage en traineau sur l’Ounalatchlit, — La rivière Ouloukouk. Les Indiens Indgelètes.
Depuis longtemps Whymper éprouvait le désir de visiter la région inconnue qui avoisinait le fleuve Youkon. Ce désir, il lui fut enfin permis de le réaliser, le colonel Bulkley lui ayant gracieusement accordé le privilège de se joindre à l'expédition qu’il lui plairait de choisir; et justement il s’en organisait une pour le bassin du Youkon.
Le commencement de l'hiver est une époque peu favorable aux voyages; la neige n’est pas encore durcie, les rivières ne sont pas complètement prises. On le savait; mais les préparatifs du départ n’en furent pas moins poussés avec activité. Ces préparatifs étaient assez compliqués; il fallait se pourvoir de traîneaux, de chiens, de harnais, acneter des vèternents de fourrure, se partager les provisions de bouche, farine, thé, sucre, lard, fèves, ete.
Le 26 octobre, tous les arrangements étaient terminés, et le lendemain, dans la matinée, l'expédition quittait Ounalatchlit, pour se diriger, par le chemin le plus court, vers le fleuve Youkon. La partie de ce fleuve qu’elle se proposait d'explorer se trouvait à 800 kilomètres de son embouchure ; mais, au lieu de remonter le Youkon, on prit une route de traverse pratiquée par les Russes et qui, à partir du port Saint-Michel, ne «épasse pas une longueur de 300 kilomètres.
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VOYAGE EN TRAINEAU SUR L'OUNALATCHLIT. 87
La petite troupe se composait, sans compter Whymper, de huit personnes : le capitaine Ketchum, joyeux américain du Nouveau-Brunswick'; le lieutenant Labarge, Canadien ayant passé la plus grande partie de sa vie aux États-Unis, mais qui gardait de son origine française une gaieté communicative, un irrésistible entrain; M. Dale, natif de Boston, collectionneur de l’Institut Smithsonien*; M. Francis, mécanicien du petit steamer; un serviteur du nom de Pickett, et trois Peaux- Rouges. Les moyens de locomotion comprenaient quatre traineaux attelés chacun de cinq chiens et chargés de boîtes, de barils, d'instruments, de fourrures, de couvertures, etc. Le poids de chaque véhicule ainsi garni dépassait trois quintaux (150 kilogramines}.
Au moment du départ, la température était de 14° centigrades au-dessous de zéro; mais elle descendit beaucoup plus bas dès ce même jour
Pendant toute la journée les traîneaux suivirent la rivière Ounalatchlit, complètement prise et couverte de neige. En quelques endroits où le vent avait balayé la neige, on pouvait observer l'aspect de la glace : tantôt elle était sombre, opaque, incolore; tantôt d'un vert vitreux et si transparente que l’on distinguait les cailloux du fond. La largeur de l’Ounalatehlit est médiocre, et sa profondeur, sauf pendant les premières crues du printemps, ne dépasse pas 3 mètres.
Le 98 octobre au matin, on constata la disparition de quatre chiens qui, dégoûtés sans doute de servir des maîtres
1. Une des possessions britanniques de l'Amérique du Nord, faisant partie de la Confédération canadienne. Le Nouveau-Brunswick, qui, avec la Nouvelle- Écosse, constituait l’Acadie, a été cédé par la France en 1763. Il a pour capitale Frédéricton, ville fondée en 1784.
9, Cet Institut, établi à Washington, capitale fédérale des États-Unis, est célèbre par les immenses travaux qu'il produit sur les sciences mathématiques physiques, historiques ct économiques. Sa fondation est due à l'Anglais James Smithson, mort en 1820, qui légua dans ce but, aux États-Unis, 100 000 livres sterling (2 500 000 francs),
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qui ne les nourrissaient pas, avaient déserté pendant la nuit. On partit sans eux et, le 2 novembre, on arriva à un village nommé Igligalik par les indigènes, et Novo-Ouloulouk par les Russes. Les indigènes qui l’occupaient appartiennent à la tribu des Indgelètes. Les femmes sont jolies, les hommes grands, bien faits, intelligents et d’une bonne humeur intarissable.
Une grande animation régnait dans toutes les demeures, car l'entrée de l'hiver est l’époque où l’on tresse les paniers destinés à recevoir le poisson, où l’on fabrique les pièges, les raquettes (souliers à neige) et les traîneaux.
Whymper visita une de ces huttes. Tous les indigènes, très occupés de leur besogne, sont réunis autour du foyer. Une flamme claire s’en élève; mais bientôt il ne reste plus que quelques tisons fumants. Le chef de la famille quitte alors son ouvrage, prend le bois à demi éteint et le jette par l'ouverture du toit, qu'il referme aussitôt à l’aide d’une peau de renne. Ce procédé conserve, il est vrai, la chaleur, mais les cendres dégagent encore de l'acide carbonique et de la fumée qui se répandent dans la chambre; pas un atome d’air n'arrive du dehors; l’entrée du couloir souterrain est close elle-même par une épaisse fourrure. Whymper sentit sa tête se serrer, son cœur bondir sous l'influence combinée d’odeurs nauséabondes : poisson à demi gâté, vieux vêtements de cuir, chiens, graisses, etc,
Quelques heures plus tard arriva le moment du repas. L'hôtesse ralluma le feu pour procéder aux apprèts culinaires. Tout à coùp un grahd bruit se fait entendre au dehors. Des chiens se balléhl BH üboyant avec fureur; dans leur acharnement, ils n'apérçoivent pas l'ouverture béante qui laisse échapper la füiiée ; deux ou trois d’entre eux tombent sur le brasier ardetl, renversant dans leur chute poële et mariile. Voilà le diner de la famille par terre; une nouvelle odeur, celle du poil roussi, vient s'ajouter aux émanations
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déjà signalées. Inutile d'ajouter que les auteurs du dégât s’enfuient de toute la vitesse de leurs pattes, en hurlant d’une façon plus bruyante encore qu’au moment de leur ar parition.
Hommes et femmes fument; ces dernières néanmoins ne le font qu’en certaines occasions. Beaucoup d'Indgelètes avalent la fumée, comme les Tchouktchis et les Mameloutes. Ils prisent aussi le tabac, qu’ils réduisent en poudre à l’aide d’un pilon et d’une écuelle grossièrement taillée; d’une main ils tiennent l’écuelle, de l’autre, armée d’un lourd bâton dont le bout est muni d’une pierre, ils frappent à coups redoublés les feuilles sèches de la plante narcotique. Leurs tabatières n’offrent rien de particulier; elles sont de forme ovale, en écorce de bouleau ou en os de renne; mais leur manière de priser est assez curieuse : au lieu de prendre la poudre entre le pouce.et l'index, ils l’aspirent délicatement à l’aide d’un petit tube de bois.
A l’occasion, Whymper donnait aux indigènes des consultations médicales. Un jour, un homme, qui se plaignait de vives douleurs à la poitrine, vint lui demander un remède. Le cas semblant exiger un vésicatoire, Whymper en appliqua un très actif, recommandant à l’Indgelète de le garder toute la nuit. Le lendemain, le malade se présenta de nouveau; la peau devait s’être levée sous l'influence du caustique. Le patient découvrit sa poitrine et le docteur improvisé y aperçut … une place grande comme la main d’une irréprochable propreté. Le seul effet du vésicatoire avait été d'enlever l’épaisse couche de crasse qui recouvrait l’épiderme. L'homme, du reste, se déclarait complètement guéri.
Avant de se remettre en route, Ketchum et Whymper achetèrent, à frais communs, un petit canot indigène qui leur servit plus tard, sur le Youkon, et avec lequel ils firent 1600 kilomètres. Son propriétaire n’avait demandé pour payement que 25 francs et une hache valant 12 fr. 50 ; l’embarcation ne revenait pas cher.
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Le 3 novembre, les voyageurs arrivèrent à la rivière Ouloukouk, qui n'était pas encore prise; les rapides abondent sur son cours, et les sources thermales, qui sont nombreuses dans le voisinage, ne lui permettent pas de geler aisément. Cette circonstance, très favorable à la pêche, a décidé les Indgelètes à s'établir près de là. Leur village est très heureusement situé, dans une clairière au milieu des bois. Le saumon, la truite, le renne font d’Ouloukouk un pays de cocagne; aussi ne craignait-on pas de voir déserter les chiens.
Le #4, une terrible tempète de neige força les explorateurs à chercher un abri dans une maison souterraine où ils firent, devant les voyageurs ébahis, l’exhibition de leurs richesses : boussoles, pinceaux, albums, etc. Le voyageur, affirme Whymper, ne perdrait ni son temps ni sa peine à se munir d’une pacotille de jouets et d'instruments élémentaires, au lieu de ces rebuts qu’il est d'usage de prendre pour trafiquer avec les Peaux-Rouges. Les verroteries, certainement, plaisent aux indigènes, mais des lentilles qui allument le feu, des loupes qui grossissent les objets, les kaléidoscopes, les sifflets, les articles de coutellerie les charment davantage. En général, ils préfèrent les articles utiles aux objets de pur ornement ; les haches, les couteaux, la poudre, les capsules, les pierres à fusil et les balles constituent les meilleurs objets d'échange. Cependant, lorsqu'ils se passionnent pour un produit même sans valeur, il n’est pas de prix qu'ils refusent d'y mettre. Le voyageur, qui naturellement recherche les marchandises d’un transport facile, peut, s’il réussit dans le choix de ces bagatelles, s’épargner le transport de colis embarrassants,