CHAPITRE IX
Hivernage à Noulato. — Fète de Noël, — Aurore boréale.
Les voyageurs étaient arrivés au point où ils devaient véritablement commencer l'exploration du bassin du Youkon.
« Noulato, dit Whymper, est, de tous les postes que possédait la compagnie russo-américaine, le plus septentrional et le plus avancé dans l’intérieur des terres. Sa latitude, d’après Zagoskin, est 64° 42’, sa longitude 155? 38’. Il est construit sur la rive nord du Youkon, au milieu d’une sorte de plaine que bor..e au sud-ouest la rivière Noulato, un des affluents du grand fleuve.
« Un courant plus petit forme la limite au nord-est. Des bois, qui renferment des arbres assez grands pour les besoins de la construction, se trouvent à peu de distance du fort; le sol, argileux au fond, recouvert à la surface d’une couche d'humus, est assez fertile; d'innombrables baies mûrissent pendant le court espace de l'été, un épais gazon réjouit partout le regard.
1. Les employés de la compagnie russo-américaine peuvent certainement revendiquer l'honneur d’avoir les premiers exploré le bassin du Youkon. En 1838, Malakoff visita la région même où s'élève aujourd’hui Noulato. Quelques mois après, Derabin reconnut à son tour le pays et commença, trois ans plus tard, la construction du fort Youkon. Enfin, au printemps suivant (1843), Zagoskin, oflicier de la marine russe, s’y rendit par la route du golfe de Norton (voir la carte).
« Le fort ressemble aux postes russes que j'ai déjà décrits; il a de plus deux tours de garde; une palissade l'entoure; la porte est toujours fermée à la nuit et, par surcroît de précaution, les Indiens ne peuvent, même le jour, pénétrer dans l'enceinte s'ils sont en grand nombre. Le bâtiment de planches que nous occupions formait l’une des ailes du fort Les fenêtres de notre chambre avaient, en guise de vitres, des vessies de phoques, et comme la durée des jours était alors de deux heures à peu près, on devine que la lumière dont nous jouissions n’était pas des plus splendides.
« Enveloppés dans nos couvertures fourrées et dans nos pelleteries, nous dormions sur une plate-forme élevée de 60 centimètresau-dessus du sol, que nous avions recouverte de mousse, de paille et de peaux. Quoique la pièce fût assez bien chauffée, la partie la plus rapprochée de terre était parfois excessivement froide. Je suspendis au plafond des vêtements humides que je voulais faire sécher; il s’en échappa aussitôt une vapeur épaisse ; je les ôtai pour les étendre à un mètre du sol; l’eau qu’ils renfermaient se congela, et tout autour je vis se former une frange de glaçons. Surpris d’une telle différence de température, je renouvelai l'expérience avec un thermomètre; il marqua sur le plancher 15° centigrades audessous de zéro, et près du plafond 18° au-dessus.
« Nous tirions chaque jour du Youkon notre provision d’eau; les Russes avaient pratiqué à cet effet dans la glace un trou qu’ils maintenaïient ouvert, autant du moins que le permettait la saison. Un traîneau chargé d’un grand baril s’en allait chercher l'indispensable liquide, puis revenait à la station, tiré tantôt par des hommes, tantôt par des femmes indiennes, car le poste ne possédait pas assez de chiens pour une charge aussi pesante.
« Mais, se demandera le lecteur, ne doit-il pas arriver souvent, dans ce climat rigoureux, que le fleuve gèle jusqu’au fond, en sorte qu’il soit impossible de se procurer de l’eau,
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du moins sous une forme liquide. Ce fut la question qui nous vint naturellement à l'esprit; nous interrogeâmes les indigènes : ils nous assurèrent que le cas ne s’était jamais présenté. La couche de glace n’acquiert pas, même au milieu de l'hiver, une épaisseur moyenne de plus de 1",50, sauf dans les endroits où les blocs ont été amoncelés avant que la rivière fût prise. La masse de neige qui se dépose sur la surface solide tempère sans doute la rigueur du froid et empéche l’eau de se geler à une grande profondeur.
« J'ai déjà parlé de l'adresse des Indiens pour pêcher, à travers des trous pratiqués dans la glace, une quantité prodigieuse de poissons; mais je ne m'attendais pas à voir cette industrie prendre les proportions qu’elle acquiert aux environs de Noulato.
« Dès le commencement de l’hiver, on place, de distance en distance, de gros pieux dont l'extrémité va jusqu’au fond de la rivière et auxquels sont fixés des engins d’une construction fort simple, car ils se composent uniquement d’un entonnoir d’osier débouchant .dans un panier, à peu près comme les nasses employées le long de la Tamise pour la pèche des anguilles, mais de dimensions plus grandes. Autour de chaque poteau on maintient une ouverture oblongue en cassant la glace, toutes les fois qu’elle tend à se former; chaque jour on retire les pièges, qui d'ordinaire sont pleins de poissons blancs assez délicats. On trouve aussi dans le Youkon une espèce fort grande, de couleur noire, que les Russes appellent :.alima. Sa chair, de qualité médiocre, sert habituellement à nourrir les chiens; mais les naturels apprécient beaucoup le foie, et nous finimes, non sans un peu de peine par nous ranger à leur avis.
« Pendant les mois de novembre et de décembre, j'essayai de prendre quelques vues du fort et des environs; mais on comprendra que, par une température de 34° au-dessous de zéro, ce n’était pas chose facile. Je dus quitter bien des fois
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mon travail avant de terminer la moindre ébauche; je n'avais pas donné cinq coups de pinceau, qu’il me fallait me livrer à un violent exercice pour rappeler la chaleur, ou courir me chauffer au poèle. Malgré ces précautions, mes pauvres mains se dépouillèrent plusieurs fois; un jour, je laissai geler mon oreille gauche, qui devint aussi grosse que ma tête; j'étais sans cesse tourmenté de la crainte que mon appareil olfactif ne fût mordu par le froid. On comprend que, dans une telle situation, je ne pouvais entreprendre aucune aquarelle; j'en fis pourtant l'essai; j'emportai avec moi un pot plein d’eau qui chauffait sur un petit réchaud, mais l'expérience ne réussit pas assez bien pour me donner le désir de recommencer. Même dans l’intérieur du logis, le thermomètre placé auprès de la fenêtre marquait toujours plusieurs degrés au-dessous de zéro. Une fois, oubliant le lieu où j'étais, je délayai des couleurs avec de l’eau qui se trouvait près du poële, et, mouillant une petite brosse, je voulus commencer de mémoire un croquis sur mon album. Avant que mon pinceau eût touché le papier, il s'était recouvert d’une couche de glace et ne fit que rayer la feuille sur laquelle je le passai.
« À quelque temps de là, un de nos hommes étant allé sous un hangar pour exécuter un petit travail de menuiserie, mit entre ses lèvres un grand clou, comme font d'habitude les ouvriers; un instant après le froid l'avait collé tellement à sa bouche que, pour retirer le morceau de fer sans arracher la peau, il dut aller se faire dégeler auprès du feu.
« Le froid produisait aussi sur nos provisions des effets curieux : toutes les pommes tapées contenues dans un sac formaient une seule masse que la hache seule pouvait entamer; il en était de même de la mélasse; quant au jambon, il défiait le couteau le mieux affilé, pour en avoir une tranche, il fallait l’approcher du feu. Avec une pareille température, nos conserves de viande se seraient gardées indéfiniment; elles auraient même pu, en cas de siège, servir « de mitraille
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PIÈGES A POISSON SUR LE YOUKON. (Page 99.)
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Les coqs de bruyère ou les lièvres que nous achetions aux Indiens seraient restés pendant un mois ou davantage aussi frais que leipremier jour; on n'avait certes pas à craindre de les voir se faisander.
« La journée la plus froide de toute la saison eut lieu en décémbre. Le 26 novembre, le thermomètre, qui les jours précédents: accusait la température, relativement assez douce, de‘6° centigrades au-dessous de zéro, descendit tout à coup à 27°; puis il continua de s’abaisser sans interruption jusqu’au 5 décembre, où il descendit à 49°; mais le temps était magnifique, le vent ne soufflait pas, il ne tombait pas un flocon de neige; aussi nous souffrions beaucoup moins qu’il ne nous étaitiarrivé par une température de 15 ou 20° seulement.» :
Quelques extraits empruntés au journal de Whymper fevont connaître, sous une forme plus concise et plus frappante, les impressions qu'à cette époque ressentirent les explorateurs.
«48 novembre. — Température au lever du soleil, 26° audessôus de zéro. Labarge prend avec lui deux Peaux-Rouges et part pour aller chercher des provisions à Ounalatchlit. Les Russes l’accompagnent; dix traîneaux lui forment un pompeux équipage. La cour du fort présente une scène animée : les hommesitausent bruyamment, disent adieu à leurs amis, crient, poussent les chiens vers le narla (traineau); les attelages impatients veulent, avant d’en avoir reçu le signal, se
‘précipiter vers le fleuve; d’autres refusent de partir ; on les
saisit pat la peau du cou, et on les traine vers les harnais qu’ils essayent de broyer dans leurs mâchoires. Enfin tout est prêt, la porte du fort s'ouvre, le train s’élance vers la tranchée pratiquée dans la berge, bientôt il a disparu : la légèreté de la cargaison permet aux conducteurs de monter so':vent sur les véhicules et de gagner du temps. Mais le reiu ne sera pas si commode.
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UIVERNAGE A NOULATO, 103 € 19 novembre. — Température, 35° au-dessous de zéro, Larrione, Indien co-youkon, arrive avec un de ses fils, enfant d’une dizaine d'années, qui tient un fusil deux fois grand comme lui; il nous apporte de la graisse fondue dans des boîtes d’écorce de bouleau et du pimartigan; non: lui donnons en payement des objets d’une valeur équivaiente, puis nous lui offrons du pain et du thé.
« Nous avons aujourd’hui invité Ivan, le bida:chik (gouverneur), c{ son lieutenant Jagor à faire connaissance avec notre cuisine,
« Le commandant [van est un métis que ses aptitudes commerciales ont fait élever au poste qu'il occupe aujourd'hui; il n’a du reste aucune instruction, ne sait ni lire ni écrire, ce qui ne l'empêche pas d’être un agréable compagnon. Notre menu se compose de pimarligan cuit au four, de jambon frit, ou, comme on les appelle ici, cher lecteur, d'oreilles de jeannot, de café, de mélasse, baptisée par l’un de nous sucre à longue queue. Jamais nous n’avions mieux réussi un repas; nos hôtes se montrèrent émerveillés de nos talents culinaires; le thé toutefois n’obtint pas leur suffrage, car celui qu’ils consomment est d’une qualité bien supérieure au nôtre. Les Russes sont très difficiles sous ce rapport; un marchand de Pétropaulovski m’assura qu'ayant eu un jour la malencontreuse idée de faire venir du thé de second choix, il avait dû le réexpédier sans en avoir seulement vendu une livre ; aucun Kamtchadale, mème parmi les plus pauvres, ne voulait ni l’acheter ni le recevoir en présent.
« 17 décembre. — Une première troupe d’Indiens est arrivée au fort. Parmi eux se trouve un vieux chef de Noucloukayette, village situé sur les bords du Youkon, à 320 kilomètres en amont de Noulato. Cet homme apporte huit manteaux de fourrures, faits chacun avec vingt-quatre peaux de martre cousues ensemble; aussi est-il considéré parmi les Russes comme un important personnage. Nous lui offrons
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quelques présents,un habit, une poire pleine de poudre, quelques balles, un canif et plusieurs autres menus objets. Incapable de contenir sa joie, et ne pouvant, faute de savoir notre langue, nous exprimer à nous-mêmes sa reconnaissance, il harangue longuement ses compatriotes dans le dialogue criard en usage parmi les Indiens du haut Youkon. Si nous ne savions pas que ce véhément discours célèbre nos louanges, nous pourrions, d’après: la voix de l’orateur, supposer que nous entendons une philippique guerrière destinée à éveiller dans le cœur des assistants la haine et la vengeance. L’Indien n’a cependant pas un extérieur farouche : son visage, au contraire, exprime la bonhomie; il est, disait-on, bien disposé pour les Européens, et les cadeaux que: nous venons de lui faire avaient pour but de nous concilier d’une façon toute spéciale son amitié, dont nous pensions avoir besoin au printemps, quand nous passerions dans son village. Je mis le comble à la jubilation du vieux chef en lui glissant dans la main un paquet de tabac, au moment où il interrompait son discours pour étendre le bras vers moi d’une façon mélodramatique, comme s’il attendait une réponse. À en juger par l'expression de ses yeux, il trouva ma réplique fort satisfaisante.
«21 décembre. — Nous voici au jour le plus court de l’année; le soleil ne s’est levé ce matin qu’à 10 heures 40 pour se coucher à midi 30. Comme nous n’avions aucun almanacb, il est bien entendu que je n’indique pas l'heure astronomique: je donne seulement, d’après mon chronomètre, la durée du temps pendant lequel une faible heure du jour a pénétré dans notre logis.
«€ 25 décembre. — Salut à la joyeuse fête de Noël! Ce n’est pas la première fois qu’il m’arrive de la passer loin de mon pays et de ma famille. Nous avons résolu de bannir toute pensée triste, mais nous ne pouvons y réussir qu’à demi; malgré nos efforts, des expressions de regret et de souvenir
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