LES GLACIERS DE LA COTE DE BUTE
plusieurs pouvaient rivaliser avec les arbres géants de la Californie. L'un d’eux, mesuré par Whymper, avait 13 mètres de circonférence.
De temps en temps, on rencontrait des Peaux-Rouges couverts de peintures bizarres et enveloppés dans l’inévitable couverture de laine blanche; d'énormes anneaux pendaient à leur nez. Mais, à cela près, leur costume n'avait rien de bien caractéristique; les uns portaient une chemise et point de culotte; les autres, une culotte et point de‘chemise, Deux seulement étaient vêtus de peaux de loup, dont le poil était tourné en dedans; des queues de martre et d’écureuil, attachées tout autour de cette espèce de tunique, formaient une frange d’un effet assez pittoresque. Tous semblaient en proie au dénuement le plus complet. Ils se pressaient autour des voyageurs quand il les voyaient prendre un repas et disputaient à leurs chiens, avec une avidité qui attestait de longues privations, les débris de la table, os, couennes de lard, feuilles de thé, croûtes de pain, etc.
On en employa plusieurs en qualité de porteurs. Ces hommes avaient une singulière façon de porter les bagages; ils les plaçaient sur leur dos, mais, au lieu de les fixer aux épaules, ils les assujettissaient à leur front à l’aide d’une courroie. Comme ils ne craignaient pas de prendre de la sorte des fardeaux de 15 kilogrammes et plus, on peut affirmer, sans craindre de leur faire tort, qu’ils doivent avoir la tête passablement dure.
Whymper voulait visiter le grand glacier de la côte de Bute. Il lui fallait un guide. Malheureusement, le dialecte chinouk!, le seul que comprennent les indigènes, n’a pas d’équivalent pour rendre le mot glacier. Il réussit enfin à mettre
tanistes. Le pin Douglas (Abies Douglasii), le sapir: (Abies Briegei), l'érable (Acer macrophyllum), l’aune (Alnus oregana), le pin blanc, sont également très communs sur les plages de la Colombie britannique. 1. Mélange de français et c’idiome indigène.
18 FRÉDÉRICK WHYMPER.
la main sur un vieux chef, nommé Teller, qui parut l’entendre, et il partit avec lui le lendemain.
« Il est difficile, quand on ne les a pas vues de ses yeux, dit-il, de se faire une idée juste des antiques forêts que nous parcourions. La vie s’y mêle à la mort, la végétation la plus majestueuse surgit du sein de la destruction amassée-par le temps. Ici, nous étions obligés d’escalader un énorme tronc brisé qui barrait le passage ; là, nous devions ramper sous un autre, qu'un obstacle avait arrêté dans sa chute; plus loin, nous trouvions un amas d’arbres renversés sans doute par la tempête. Ils peuvent demeurer pendant des siècles à l’endroit où ils sont tombés sans que la main de l’homme essaye de troubler leur repos. La mousse les recouvre, et cache sous son manteau de verdure l’action lente de la décomposition. »
On raconte une foule de drames lugubres dont les forèts de Vancouver et de la Colombie britannique ont été le théâtre ; des malheureux, incapables de retrouver leur route, ont péri lentement de froid et de faim.
En 1865, un marchand d’Esquimalt, voulant fèter l’anniversaire de la naissance de la reine Victoria, résolut de faire une joyeuse excursion avec quelques-uns de ses amis. Ils débarquèrent tous à un endroit où la forêt est d’une épaisseur prodigieuse. Le marchand eut l’imprudenr: de quitter ses compagnons et s’égara. Plusieurs personnes, au nombre desquelles se trouvait Whymper, allèrent à sa recherche, marchant avec précaution, interrogeant chaque buisson et appelant, de temps en temps, le malheureux à grands cris.
La battue se poursuivit pendant plusieu : jours ; mais sans résultat. Ce fut le hasard qui vint en aide à celui que l’on cherchait. Sa course errante le ramena vers le chemin tracé au milieu de la forêt et-des chasseurs le recueillirent.
Depuis. six jours il n'avait eu pour nourriture que des fruits sauvages. Il avait entendu les cris de ceux qui le cherchaient; mais sa faiblesse l'avait empêché d’y répondre. Se
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LES GLACIERS DE LA COTE DE BUTE. 19 croyant condamné à mourir dans ce lieu, il avait fait son testament et, faute de papier, l'avait écrit au crayon sur un mouchoir.
Avec un guide indigène, de pareils accidents ne sont pas à craindre, et Whymper en avait un, le chef Tellot. L’excursion présentait des difficultés. On longeait les rives de l’Homattico, et pendant toute une journée il fallut se frayer un chemin à travers une couche de neige épaisse de près d’un mètre, amollie déjà et qui ensevelissait sous son blanc linceul le sol et les arbres renversés. Le soir, on arriva au premier glacier; bientôt après, on aperçut le « Grand Torrent » et les pics imposants qui l'entourent.
Le lendemain, laissant Tellot surveiller les pièges qu’ilavait installés près du campement, Whymper se dirigea seul vers la montagne. Il avait quatre kilomètres à faire. La plaine était semée de bois mort et de pierres rondes, polies, glissantes; çà et là s’étendait une bande de sable; le tout était couvert d’une neige fine et molle sur laquelle il était très difficile de tenir le pied. Plus d’une fois l'explorateur enfonça jusqu'aux épaules dans des fentes de rochers ou tomba dans un ruisseau coulant sous une couche de glace. Des courants larges et rapides, trop profonds pour être passés à gué, sillonnaient le sol; des bois de pins et d’aunes fermaient de tous côtés cette vaste clairière.
« À mesure que j'avançais, écrit Whymper, des craquements répétés, le déplacement des pierres annonçaient le voisinage immédiat du glacier. Le bruit et le mouvement étaient continuels. Tantôt une piuie de cailloux descendait des flancs de la montagne, tantôt de lourds galets se frayaient lentement un passage au milieu des rochers; parfois, c'était seulement une poignée de sable qui se trouvait entraînée par les eaux; mais toujours on voyait quelque chose s’agiter; cette froide nature semblait prendre vie.
« L: glace revêtait presque partout l'apparence au roc
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grisâtre, tant les années avaient accumulé à sa surface de poussière et de boue. On ne pouvait cependant se méprendre sur la nature véritable de ces masses énormes, car de profondes crevasses montraient par endroits leur éclatante blancheur et des franges de stalactites pendaient à chaque bloc. Le glacier avait à sa base environ 300 mètres, mais il s'élargissait considérablement par le haut.
« Pendant que je m’arrêtais pour en prendre une esquisse, le silence solennel qui enveloppait les montagnes rendait plus sensible le mouvement des glaces. Rochers et cailloux se précipitèrent un moment avec une si grande violence, qu’ils auraient pu écraser un observateur trop absorbé par ce magnifique spectacle. La neige couvrait le glacier, mais elle fondait rapidement et formait des ruisseaux qui étincelaient au soleil; enfin, des fentes caverneuses qui séparaient les blocs jaillissaient des torrents limpides comme le cristal. Une extrême chaleur imprimait au travail des eaux un redoublement d'activité. Au loin, les derniers rayons du jour doraient les pics majestueux, dont les neiges alimentent le glacier.
« Les moraines! placées à la base formaient des pyramides ou des îles entre lesquelles couraient de larges ruisseaux; quelques-unes projetaient leurs masses de cailloux sur le plateau, à 3 ou 400 mètres en avant des autres rochers, Le glacier touchait, en certains endroits, à la verte forêt de pins; sa surface était semée de galets, les moraines latérales et médianes étaient fortement accusées. Çà et là un jeune arbre, détaché sans doute du bord d’un ravin, ou né sur un rocher flottant, s’acheminait, debout encore, vers l’abîme qui devait
. l'engloutir. Partout s’ouvraient de béantes crevasses ; d’autres
s'étaient refermées, et les blocs qu’elles avaient brisés ou
1. Amas de pierres que les glaciers déposent sur leurs bords et à leur extrémité inférieure,