‹ Voyages et aventures dans la Colombie anglaise [microforme]Chapitre 51 sur 72 · REMONTE DU YOUKON EN CANOT · texte numérisé non relu

REMONTE DU YOUKON EN CANOT

près des Russes, sur la rive orientale du fleuve; la place est passablement humide, mais nous en avons vainement cherché une meilleure.

« 28 mai. — Nous nous mettons en route à une heure du matin. Les blocs et les amas de bois continuent à entraver notre marche; trois fois nous sommes obligés de traverser le Youkon, entre autres sur un point où il a près de 3 kilomètres de large. Une légère brise gonfle notre voile, ce qui diminue de beaucoup la fat'zue du pagayage. Plusieurs grands peupliers croissent le Jung du fleuve; ils élèvent fièrement leur tronc élancé que cache à demi le naissant feuillage ; presque tous présentent une particularité curieuse : leur tige droite et souple se courbe vers le sommet, de manière à décrire une sorte d'arc. Nous laissons successivement derrière nous des tombeaux et des campements indiens; quand nous approchons des villages, les Russes annoncent leur arrivée par la décharge d’un fusil à pierre de gros calibre, pareil à ceux dont on se sert dans la pêche à la baleine. Vers deux heures de l'après-midi, nous campons sur une rive escarpée. La pluie tombe dans la soirée; nous la saluens presque avec joie, car elle tient les moustiques à distance.

« La journée du 30 se passe à graisser de nouveau le baicarre, qui commence à être imprégné d’eau. Les Russes se livrent à la même opération, et xos amis indiens enduisent de résine les jointures de leurs cancts d’écorcs. Notre chantier de réparation est donc fort étendu, chacva de nous, stimulé par l’exemple, travaiile activement, malgré les torrents de pluie qui tombent sans interruption.

« 31 mai. — Nous sommes arrivés ce soir à un village de pêcheurs nommé Sacherteloutin. Là s’est arrêtée l’exploration de Zagoskin, dont la carte est jusqu'ici le seul document scientifique qui ait paru sur le pays. J'aurai done soin, à mon tour, dans l'intérêt des voyageurs futurs, de mesurer «pproximativement les distances, de relever les longitudes et les lati-

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tudes. Quoique le Youkon décrive, jusqu’au fort qui porte son nom, des sinuosités innombrables, il coule néanmoins constamment vers le nord-est ; c’est à peine si, dans quelques endroits, il remonte au nord ou se dirige à l’est.

€ 1" juin. — Nous voici devant une grande lagune formée par lei lle estlarge d'environ 8 kilomètres et longue de 19, parse:. W’iles verdoyantes, avec des rives hautes, très abruptes et bordées çà et là de rochers à pic. Le pays offre un aspect d’une grandeur imposante et sauvage; ses immenses solitudes renferment peu de gibier; dans l’espace de trois jours, nous n’avons réussi à prendre qu'un héron, deux canards, quelques œufs et un castor. La chair du héron est fort coriace, même pour des dents de voyageurs; celle du castor aune saveur de musc peu appétissante, à l'exception de la queué, qui est vraiment délicieuse et forme le plus grand régal des trappeurs du Youkon. Ces pauvres gens ne sont du reste pas difficiles. Lorsque les vivres deviennent rares, ils mangent des martres, des faucons, des hibous; cette chère n’est pas à leur goût, mais ils se soumettent à la nécessité. « Nous savoir nous contenter de corbeaux et de corneilles, disent-ils en riant ; malgré cela, nousaimer mieux autre chose, »

« J'ai regret d'ajouter que ce maigre gibier forme la nourriture ordinaire des vieillards. Il est triste, dans ces régions, de voir ses cheveux blanchir.et de perdre ses forces, Les indigènes ne maltraitent pas leurs parents lorsque l’âge les rend incapables de rendre des services; mais is les abandonnent à leur faiblesse, ce qui équivaut presque à un arrêt de mort.

« À l'endroit du fleuve où nous sommes parvenus, la végétation semble prendre une vigueur inaccoutumée ; les sapins noirs croissent en plus grand nombre, et presque tous sont d’une grande hauteur. Le Youkon est couvert d'énormes radeaux qui ne sont pas faits de main d'homme, mais formés par l'assemblage capricieux des troncs d’arbres et des morceaux de bois. La flottille s'avance avec une grande rapidité au

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