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CHAPITRE XI

Suite de la remonte du Youkon. — Noucloukayette, — Les Indiens Tananas. Chasse à l'élan, — Arrivée au fort Youkon.

Le 5 juin, les explorateurs partirent dès l'aube et continuèrent leur route jusqu’au moment où la chaleur de midi les força de s'arrêter. Sous cette latitude presque polaire le thermomètre montait jusqu’à 28° au-dessus de zéro! Cette température paraît d'autant plus accablante qu’elle succède

sans transition aux froids rigoureux de l'hiver. S'ils avaient suivi leur penchant, nos explorateurs n'auraient voyagé que de nuit; mais ils ne voulaient pas se séparer des Russes, et ceux-ci, par des raisons peu compréhensibles, préféraient le jour.

« L'air s'étant rafraichi dans l’après-midi, écrit Whymper, nous reprenons notre marche, et bientôt, à notre extrême surprise, nous apercevons sur le rivage un grand feu. Les Indiens en allument rarement d’aussi beaux; ils aiment mieux, même en hiver, grelotter auprès de quelques chétifs branchages qui brûlent sans donner de chaleur. La flamme brillante qui frappe nos regards révèle sans doute la présence de quelque voyageur blanc. Vivement intrigués, nous débarquons aussitôt, et nous nous trouvons en présence, non pas d’un explorateur comme nous, mais d’un déserteur de la Compagnie de la Baie d'Hudson.

« Il descendait le fleuve avec un Indien, quand son canot

SUITE SE LA REMONTE DU YOUKON. 145 | s'était renversé; tout ce qu’il possédait, y compris sa carabine, était allé au fond de l’eau. Les deux hommes avaient réussi à gagner la rive en s’accrochant à l’'embarcation, et ils faisaient tranquillement sécher leurs habits, sans trop s’inquiéter de leur situation précaire, Nous leur exprimons notre sympathie, d’abord par de bonnes paroles, puis par le don de quelques vivres. L'Européen, dont le teint, bistré par la

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déba n’a pas fait un repas semblable. Ivan, qui campe près de ébar- ; pl . nous, lui donne une couverture.

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d & « Nous essayons de lui persuader de venir avec nous au fort ur de la j ‘ soon é ; LE - à Youkon; il y aurait consenti, s’il n’avait craint d’être puni comme déserteur. Ayant contre le commandant de ce poste on cano COLOMBIE ANGLAISE, 10 { } j

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146 FRÉDERICK WHYMPER.

un grief réel ou imaginaire, il s'était enfui, et depuis plus'eurs années avait mené vue bien rude existence. Il est encore dans la force de l’âge, quoiqu'il soit resté bien longtemps au service de la grande compagnie anglaise; mais lorsqu'il y entra, il sortait à peine de l'enfance’. Comme, dans sa vie errante, il a parcouru toute l'Amérique du Nord, depuis la baie d'Hudson jusqu'au détroit de Behring, il a peut-être trouvé aussi le fameux passage du nord-ouest, si longtemps cherché. Quoi qu’il en soit, notre homme ne s’en inquièle guère; peu soucieux de la science, il n’est poussé par aucun autre mobile que le soin de sa sécurité per:onnelle.

« 6 juin. — Après avoir dit adieu au fugitif, nous reprenons notre route dans l'après-midi, et nous continuons à remonter le fleuve jusqu’au lendemain vers quatre heures. Le jour n’est plus maintenant suivi de ténèbres, la nuit n’est pas la nuit ; un pâle crépuscule la remplace, '2s derniers rayons de soleil dorent encoré l'horizon au couchant, que déjà l’aube apparaît radieuse du côté opposé. Les Indiens rameut courageusement — pour des Indiens; nous nous efforçons de les tenir en belle humeur, et sachant combien ils sont amoureux de l'harmonie, nous leur apprenons une foule d’airs européens. Les Indiens ont la fibre musicale et apprennent vite les motifs qui ne sont pas trop compliqués.

« Le fleuve s’est maintenant abaissé d'environ un mètre et le halage devient possible, Nous disposons les cordes et nos Indiens descendent sur la rive. Les uns vont nu-pieds, d’autres portent la chaussure d’été en usage dans le pays, c’est-àdire de longues bottes en peau de phoque, rendues imperméables par une épaisse couche de graisse. Le travail dont ils sont chargés n’estrien moins qu'agréable; ici, la berge offre

14. Whymper apprit plus tard que cet individu était parvenu à gagner Saint- Michel et qu'il s’y était embarqué sur un navire mouillé dans ce port.

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NOUCLOUKAYETTE, 147

une boue profonde dans laquelle on enfonce jusqu'aux genoux; plus loin, des troncs d’arbres et des rochers barrent le passage; nos hommes ont à franchir ces obstacles, tandis que la corde de halage leur meurtrit les épaules et que la violence du courant, qui agit en sens contraire, les oblige aux plus pénibles efforts. Le timonier a, lui aussi, une rude besogne, car il n’est pas facile d'empêcher le canot de toucher la terre ou de donner contre les bas-fonds.

« Bientôt nous arrivons à une nouvelle lagune formée par le fleuve ; elle remonte vers le nord et sa longueur est d’environ 32 kilomètres. Des rochers escarpés bordent sa rive occidentale; à sa surface, s'élèvent des îles nombreuses, fort grandes pour la plupart. L'une d'elles est tellement longue que Dall croit avoir quitté le Youkon pour entrer dans un de ses affluents, et il veut à toute force nous persuader de retourner en arrière. Enfin nous atteignons le bout de l’interminable côte, et le fleuve déploie de nouveau à nos yeux sa majestueuse largeur. L’île que nous venions de dépasser a une étendue de 20 kilomètres.

« Le lendemain, nous suivons un rivage marécageux et bas qui ne parait guère produire autre chose que des moustiques. Le 8 dans la matinée, nous arrivons à une grande rivière qui, venant de l’ouest, se jette dans le Youkon et que les Indigènes nomment Tohtchécargout. Au confluent des deux cours d’eau s'élève une large pyramide de bois mort accumulé par les siècles et d’une hauteur de 45 mètres.

« Une bonne bise du sud-ouest pousse le canot, et le fleuve continue à être très large et parsemé d'îles. Le soir, nous voyons miroiter à l’est les eaux de la Tanana : c’est à l’endroit où elle se jette dans le Youkon que s'élève, sur une langue de terre, le village de Noucloukayette, principale place de commerce du pays. Nous dépassons à dessein la bourgade, car le courant est trop rapide pour nous permettre d'y aborder; arrivés à la distance d’environ 2 kilomètres,

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nous traversons le fleuve en compagnie des Russes et de la flottille de canots indiens; nous n'avons plus qu’à nous laisser aller à la dérive pour débarquer juste devant Noucloukayette. Ivan donne le signal de la décharge d'usage; de notre côté, nous faisons un magnifique feu roulant avec toutes les armes que nous avons sous la main. »

Ce village, situé à 320 kilomètres de Noulato, est l'endroit le plus éloigné où se soient jamais rendus les trafiquants russes. Il y a deux ou trois ans, les employés de la Compagnie de la Baie d'Hudson se sont rencontrés à Noucloukayette avec leurs concurrents moscovites. On y trouve rassemblés des Indiens de toutes les tribus, Co-Youkons, Néhouicargouts, Tananas, voire des Kotch-a-Koutchins du fort Youkon. Cette espèce de foire a réuni souvent plus de 600 indigènes.

C’est parmi les Tananas que se trouve le type Peau-Rouge le plus pur. Ces Indiens se peignent le visage de couleurs éclalantes et ornent de plumes leur longue chevelure; des morceaux d'argile rouge, fixés derrière la tête, retiennent de petites aigrettes; leur court vêtement de cuir, leur pantalon de peau de renne, sont frangés de perles. La fière stature de ces indigènes rappelait à Whymper l’Indien de l’Amérique du Nord dont il avait lu de nombreuses descriptions, mais qu'il n'avait pas encore eu la bonne fortune de rencontrer sur son chemin.

« Avant d'entrer dans le village, dit Whymper, il nous fallut subir une sorte d’épreuve maçonnique : les naturels veulent s'assurer que nous avons le « cœur fort ». Ils se précipitent à notre rencontre en poussant des cris furieux, en brandissant leurs armes, comme s'ils avaient l’intention de nous livrer un combat à outrance. Arrivés près de nous, ils déchargent en l’air leurs fusils. Nous répondons au compliment de la même façon; après quoi, le vieux chef que nous avons vu à Noulato s’avance pou: nous souhaiter la bien-

LES INDIENS TANANAS. 149 dela

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venue. Cet indigène s’est montré fort hospitalier envers Ketchum et Labarge lorsque, deux mois auparavant, ils se sont arrêtés dans son village; aussi nos compagnons lui ontils remis pour nous une lettre où il nous prient de lui faire présent de divers objets, entre autres d’un paquet de poudre.

En ce moment, Noucloukayette est totalement dépourvu de ndroit

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