Le Salmo consuetus ct le Salmo dermatinus
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« En notre absence, un ouvrier avait volé de l'alcool mélangé d’acide arsénieux et destiné à des préparations d’histoire naturelle, Croyant l’eau-de-vie pure et voulant se rendre agréable aux Russes, il leur en fit boire de larges rasades. On devine le résultat. Les pauvres Moscovites éprouvèrent d’atroces douleurs; sans l’énorme quantité de liquide qu’ils avaient absorbée, c'en était fait d'eux. L’excès de la dose les sauva.
« Avant de quitter Noulato, nous nous procurâmes une barque en peau plus grande que la nôtre, et deux Indiens grossirent le nombre de nos rameurs. Le 45 juillet, à 11 heures et demie du soir, nous nous remîmes en route, continuant à descendre le grand fleuve, sans nous arrêter pour camper. Le lendemain matin, avant six heures, nous passâmes devant Coltog, point où, dans notre voyage en traîneau, nous avions pour la première fois aperçu le Youkon. Dans la pensée de rejoindre bientôt nos navires, nous nous sentions le cœur allègre et plein de soleil.
«17 juillet. — A trois heures du matin, nous laissons derrière nous Yakoutzkelignik, village indien inhabité en ce moment.
« Le mème jour, nous passons devant plusieurs bourgades, dont la plus grande, appelée Tchaglouk, est située sur la rive occidentale, en face du confluent de la rivière de même nom. Nous y achetons du saumon frais, et un cygne dont la chair promet d’être excessivement tendre.
« 48 juillet. — Le vent debout s’oppose à notre marche; nous nous arrêtons près du village d’Anvic, à l'embouchure de la rivière de même nom. Cinq aiguilles nous suffisent pour payer un saumon de plus de 143 kilogrammes.
« 19 juillet. — Vent debout. Nous laissons derrière nous trois villages. C’est dans l’un de ces villages, nous disent nos serviteurs indigènes, que sont fabriqués les vases de bois ou contogs dont il se fait une énorme consommation aux en-
virons. Les indigènes qui les fabriquent sont connus sous le nom de Primoskes.
« Le 20, à quatre heures du matin, nous arrivons à la missie ou mission, établissement qui abrite à la fois un prêtre de l'Église grecque et des employés de la compagnie russoaméricaine, dont il forme le dernier poste sur le bas Youkon. Le pope (prêtre) est un homme de haute taille et d'humeur joyeuse, portant une épaisse et longue barbe qui le fait ressembler à un patriarche. La mission est construite sur des rochers criblés de trous, comme ceux de Saint-Michel, mais d’une nature plus friable. Les bâtiments se divisent en deux groupes : l’un comprend la chapelle et deux pavillons latéraux à l'usage exclusif du pope; l’autre se compose de trois maisonnettes de planches où résident les employés de la compagnie. Quant à un fort proprement dit, pourvu de bastions et d’une palissade, il n’en existe pas. Un village de Primoskes, semblable à celui qui avoisine Sitka, groupe ses mäisons tout auprès du poste.
« Après avoir passé trois heures en compagnie des Russes, nous reprenons notre course ; chemin faisant, nous voyons, le long du rivage, plusieurs huttes et une grande bourgade. Les habitations ne sont pas enfouies sous le sol; elles étalent à l'air libre leurs toitures de peau, et nous saluons au passage les indigènes qui accourent pour nous regarder. Quelquesuns nous apportent du poisson, des canards et des oies sauvages; nous leur donnons en échange un canif et un peu de tabac, ce dont ils se montrent très satisfaits. Rien‘n’égale la discrétion de ces sauvages; aucun d’eux ne demande le moindre présent. Ils paraissent cependant fort pauvres. La pèche forme leur unique ressource; mais tout ce qu’ils lui demandent, c’est de fournir la subsistance de leurs familles.
« Depuis Noulato nous suivons la rive occidentale du fleuve. Le thermomètre marque, à l'ombre, 25° au-dessus de zéro. Le rivage ne nous offre que des bois d’un aspect mono
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tone ; des îles encombrent le fleuve et retardent la navigation; le courant devient paresseux. {1 est beaucoup plus rapide au printemps. Un steamer à faible tirant d’eau pourrait s’avancer sur le Youkon jusqu’à une distance de 2400 kilomètres et produire dans la contrée une véritable révolution commerciale.
« Le fort d’Andréavski (Andréas Adanotchke), où nous abordons dans la matinée du 22, ne renferme, pour toute garnison, qu’un blanc et un Indien, qui ont pris possession des bâtiments lorsque la compagnie s’est décidée à les abandonner. L’Indien consent à nous servir de guide jusqu’à l’embouchure de l’Aphoun ou bras septentrional du Youkon, qui se jette dans la mer de Behring en suivant la direction du nord-nord-ouest ; les autres branches inclinent à l’ouest et au sud-ouest.
« Le 23, vers neuf heures du matin, nous voyons le majestueux cours d’eau s'étendre, puis se diviser en plusieurs ramitications dont nous ne pouvons compter le nombre; mais nous savons qu’il en existe cinq principales et que les diverses embouchures du Youkon occupent sur la côte une étendue d'environ 80 kilomètres. L’Aphoun se distingue des autres bras du fleuve par la quantité de saules et de grands arbres qui croissent le long de ses rives ; il est aussi plus étroit, plus profond et plus rapide. La navigation n’y est pas exempte de difficultés.
« Le fleuve dont nous venons de suivre le cours porte différents noms, selon les lieux qu’il traverse : pour les Indiens qui habitent près de son embouchure, c’est le Kouitch-pak ; pour les tribus dont le territoire est voisin de sa source, c’est le Youkona où le Youkon; le premier terme a été adopté par les Russes, le second par la Compagnie de la Baie d'Hudson : tous deux signifient également «la grande rivière ».
« L'un des bras méridionaux du Kouitch-pak, le Kousilvac, a une profondeur très variable; en certains endroits, il me-
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sure 9 brasses, en d’autres 2 et demi seulement‘. Il est donc impossible à un vaisseau d’y pénétrer, et les bouches intermédiaires ayant moins d’eau encore, l’Aphoun paraît être la seule voie navigable. D'innombrables passes rattachent les uns aux autres les différents bras du fleuve ; les glaces entraînées par le courant, au moment du dégel, s’y accumulent et les obstruent jusqu’à la fin de mai. Aux environs du Kouitch-pak, la mer est semée de bancs de sable, et ses flots, mélangés à ceux du grand fleuve perdent leur amertume. Les balougas ou épaulards* y sont fort nombreux. Les indigènes les chassent dans les eaux basses du fleuve et les tuent à coups de harpon. Les baleines de la mer de Behring viennent aussi, disent les Indiens, dans l'embouchure du Kouitch-pak lorsqu'elles veulent mettre bas. Les oies et les canards pullulent sur le fleuve pendant la belle saison ; quelques femelles y couvent et yélèvent leurs petits; mais c’est le petit nombre, les bandes voyageuses ne faisant dans l'Alaska qu’une courte pause avant de se diriger sur le pôle. Les œufs sont en telle abondance qu’on en obtient dix pour une aiguille.
« 23 juillet. — Nous sommes arrivés à Pastolik, village situé sur la côte, près de l’embouchure de l’Aphoun, à 100 kilomètres de Saint-Michel; pour la première fois depuis notre départ de Noulato, nous passons la nuit à terre. Cet endroit est renommé pour la fabrication des bottes de peau; les indigènes font aussi de jolis ouvrages en os sculpté; nous leur en achetons quelques-uns.
« Dans la matinée du 24, nous passons devant le village malemoute de Pigmigtalik. Dans la soirée, nous atteignons le canal ou bras de mer qui sépare l’île Saint-Michel de la terre ferme. Nous avons plusieurs fois recours au halage pendant cette dernière partie de la traversée, et enfin nous
1. La brasse anglaise vaut { mètre 829 millimètres; la brasse française ne représente que { mètre 629 millimètres. Ici il s'agit de mcsures anglaises: 2, Sorte de cétacé,
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DÉPART DÉFINITIF. 171 arrivons au fort Saint-Michel le 25 juillet, à trois heures de l'après-midi,
« Nos amis nous font une cordiale et chaude réception. Mais une nouvelle imprévue nous attend : le major Wright est venu sur la Clara-Bell pour nous donner avis de nous tenir prêts à partir immédiatement, le projet du télégraphe étant abandonné.
« Pendant l'hiver, les hommes employés 4 la construction avaient poussé les travaux avec activité ; ils avaient campé, des semaines entières, sous de fragiles abris, avec une température de 35° à 40° au-dessous de zéro. Dans de telles conditions, l’entreprise présentait d’extrèmes difficultés; creuser un trou pour recevoir le poteau télégraphique devenait une opération compliquée ; le sol étant aussi dur que le roc et la neige le recouvrant à une épaisseur de 4 mètre 50 et plus, le picet la pioche servaient plus souvent que la bèche et, la pelle. L’excavation faite, la neige tombait quelquefois pendant la nuit et cachait l’ouverture, ce qui donnait lieu à des incidents comiques. L'un tombait la tête la première dans cette espèce de piège, l’autre glissait et restait enseveli dans le trou qu'il avait lui-même creusé.
« Les haches et les autres outils s’émoussaient presque immédiatement sur le bois ou sur la terre durcis par le froid; souvent même on les trouvait, au matin, brisés en mille pièces. Cependant les courageux ouvriers ne s'étaient pas laissé abattre par ces difficultés sans cesse renaissantes; ils avaient poursuivi leur travail et achevé une bonne partie de la ligne. Aussi leur désapointement fut cruel quand ils apprirent, à Ounalatchlit, que le gouvernement américain avait donné l’ordre de renoncer à l’entreprise. Avant de partir, ils attachèrent, en signe de deuil, un'drapeau noir aux poteaux du télégraphe.
« Quelques-uns de ces pauvres gens avaient eu les membres gelés, d’autres avaient beaucoup souffert du scorbut. Je cite-
E 27 02 RE SR EE CR ÉSR— * LASRRRE — EE En 2 =
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rai, à propos de cette terrible maladie, un fait curieux.
« Les hommes cantonnés à Port-Clarence, la plus mal approvisionnée de toutes nos stations, s’élaient vus réduits pendant de longs mois au régime des indigènes : chair de morse et graisse de phoque. Cependant le fléau les avait épargnés, tandis que nos ouvriers du golfe de Norton, qui s'étaient procuré dans les postes russes de la farine et du gibier, avaient été cruellement atteints.
« Le 18 août, après plus d’une joie trompeuse produite par le passage d’une voile à l'horizon, nous vimes enfin la Clara-Bell entrer dans le port. Le 29 nous arrivions à Plover- Day, sur le continent asiatique, où nous devions attendre l’arrivée du Nightingale, le plus grand de nos navires.
« Cent vingt hommes qui avaient passé l'hiver, les uns dans l’Anadyr, les autres dans l'Alaska, étaient maintenant réunis à Plover-Bay. Le chef de cette station, le capitaine Kelsey, ne négligea rien pour assurer le bien-être de ceux qui lui étaient confiés. Des voiles, des poteaux, des planches, servirent à improviser le long du rivage de confortables habitations, dont la réunion reçut le nom de Kelseyville.
« Pendant notre séjour dans cet agréable campement, quelques-uns de nos hommes trouvèrent un baril d'alcool qui contenait des préparations d'histoire naturelle appartenant à un des collectionneurs de l’expédition. Ils étaient depuis longtemps privés de boissons réconfortantes : aussi ne résistèrent-ils pas à la tentation et mirent immédiatement le baril en perce.
« Après s'être largement abreuvés, un peu au détriment de leur raisoi, ils jugèrent que ce serait dommage de laisser perdre ce qui restait dans la futaille. Leur exploit leur ayant donné de l'appétit, ils avalèrent, en guise de prunes à l’eau de-vie, les lézards, les poissons et les serpents destinés au musée de l’Institut Smithsonien. Mais la science ne tarda pas à être vengée, car cette singulière infusion ne leur réussit
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DÉPART DÉFINITIF 178 nullement et je ne crois pas que jamais ils soient tentés de renouveler l'expérience.
« Ceux de nos amis qui avaient exploré l’Anadyr m'apprirent que de continuelles tempètes de neige avaient rendu leur tâche très difficile, Les flocons, chassés par le vent, se précipitaient avec une telle violence, que les hommes en étaient aveuglés; il avait fallu tendre des cordes entre des maisons de planches distantes d’une centaine de mètres seulement, sans quoi il fût devenu impossible d'aller de l’une à l'autre.
« Pendant l'automne de l’année précédente, une de nos barques avait péri dans ce même golfe d'Anadyr, Elle donna contre un banc de sable; avant qu’elle-pût s’en dégager, une barrière de glace l’enserrait de toutes parts. Plus tard, un terrible ouragan se déchaîua sur le golfe, secouant avec fureur la malheureuse £mbarcation, la heurtant contre les blocs, jusqu’à ce que sa coque fût entièrement brisée. La tempêts déchira ses voiles, emporta les provisions qu’elle ren‘ermait ; heureusement aucun des hommes de l'équipage ne fut tué ni même blessé. Ils n’eurent pas non plus à souffrir de la faim, car les indigèses leur fournirent des vivres en abondance; ils achetèrent un joùr cent cinquante rennes, et, grâce à la rigueur extrème de la température, ils conservèrent pendant plusieurs mois cette énorme quantité de viande. Les Tchouktchis de ces régions possèdent d'immenses troupeaux ; ils comptent par milliers leurs têtes de Sétail, »
Le 6 septembre, le colonel Balkley arriva sur le Nightingale; le surlendemain, les explorateurs partirent pour San- Francisco, où ils arrivèrent sans accident après une traversée de vingt-deux jours.