CHAPITRE Il
L'ile Vancouver et ses habitants. — Les légendes indienncs. Les rivières Cohouitchan et Souk.
Quoique la fondation de Victoria, capitale de l’île Vancouver !, ne soit pas d’origine récente, les colons, dont les regards reposaient sur les mines du Caribou, ne s’étaient pas aventurés à plus de 12 kilomètres au delà de la côte orientale.
Au commencement de l'été de 1864, une expédition organisée par les citoyens et encouragée par le gouvernement, partit de Victoria pour explorer l’i2. Elle avait pour chef un naturaliste écossais, M. Robert Brown ; M. P. Leech, ingénieur de l’État, en était l’astronome, et Whymper y était attaché comme dessinateur. La bande comprenait neuf personnes, sans compter les Indiens.
Le 7 juin, on arriva à la colonie de Cohouitchan, située sur la côte orientale de Vancouver, à 20 kilomètres de Victoria. Le surlendemain, on arrêta un canot dans lequel furent déposés les bagages et qui devait remonter la rivière Cohouitchan, tandis que l’expédition gagnerait àpied le village de Soménos.
1. L'ile Quadra-Vancouver tire son nom, comme il a été dit dans une note précédente, des deux marins, l’un Espagnol, l'autre Anglais, qui s'y réunirent, en 1799, lors de la cession de cette île par l'Espagne à l’Angieterre. Comprise entre 48° 21’ et 50° 54 de latitude nord, 125°9' et 130° 41° de longitude ouest, elle a une longueur de 490 kilomètres sur une largeur de 130,
30 FRÉDÉRICK WHYMPER.
Grâce à l’appât d’un salaire très élevé, on envoya comme guide un tyhi ou chef, du nom de Kakalatza. C'était un vieillard au maintien grave et imposant, malgré le chapeau en forme de tuyau de poêle et horriblememt bossué qui surmontait sa tête vénérable. Ce chapeau, présent de quelque Européen coureur de bois, était l’orgueil, la préoccupation constante de l’Indien. Avant de partir, il stipula expressément qu’il pourrait emporter l'énorme boîte où chaque soir il déposait soigneusement la précieuse parure. On eût plus facilement séparé l'ombre du corps que Kakalatza de son chapeau.
Une recrue plus utile encore fut celle d’un métis nommé familièrementTomo (son nom était Thomas Antoine). Cet homme parlait plusieurs dialectes indiens, passait pour un habile chasseur, quoiqu'il eût perdu un bras, et il excellait à disposer les bagages; il n’avait qu’un défaut, sa passion pourle whiskv, liqueur spiritueuse qui le transformait en véritable forcené.
Le voyage était rude. Chargés de lourds fardeaux, les explorateurs se frayaient un chemin à travers les: forêts, tandis que le canotremontait à l’aviron les rapides, petits ou grands, formés par le Cohouitchan. Parfois il fallait haler la pirogue et la porter à bras jusqu’à un endroit plus praticable. Presque partout une épaisse végétation couvrait les rives : fouillis de broussailles s’enchevètrant parmi les troncs d’arbres, les uns debout et pleins de sève, lesautres renversés par le temps ou les orages. Seuls le pin Douglas, le sapin noir et le sapin du Canada laissent, à leur ombre, des espaces libres; quand ils se sont développés dans des conditions favorables, la contrée ressemble à un beau parc.
Mais si la fatigue était grande, le ciel était clément. Whymper assure qu’il n’y a pas de pays au monde, sans en excepter la Californie, qui jouisse d’un climat meilleur que l’île Vancouver. En outre, presque chäque jour on abattait des coqs de bruyère, des oies sauvages, quelquefois un daim.
Le soir, on avait de joyeuses veillées autour du feu de cam-
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pement. Mac Donald disait les péripéties de.sa vie aventureuse, et Tomo racontait des légendes ; quelques-unes n'étaient que des contes fabuleux, à peu près dépourvus de bon sens; d’autres, pleines de verve et de gaieté, témoignaient des facultés inventives des sauvages.
En voici une qui semble être la version indienne de l’histoire de Jonas.
Un Peau-Rouge s'était risqué sur «son frèle kanim au milieu de la vaste mer. Mal lui prit de cette témérité : homme, tanot, pagaie, tout fut englouti par un énorme poisson. L’Indien, enseveli au fond des entrailles du monstre, songeait tristement que sa dernière heure était venue, que jamais il ne reverrait son peuple. Tout à coup une pensée traversa son esprit, un espoir vint adoucir l’amertume de sôn affliction : la vengeance, si douce au cœur du sauvage, brillait dans ses yeux, et, sans tarder, il se mit à exécuter le projet qu'il avait conçu.
Il réduisit sa pagaie en copeaux, mit son canot en pièces et alluma un grand feu sur le sol de sa prison, c’est-à-dire l'estomac de l’amphibie. L'animal ne tarda pas à montrer par de violentes contractions que cette expérience n'était nullement de son goût, puis il essaya, en avalant vagues; sur ya-, gues, de calmer la douleur qui le dévorait, mais il ne parvint pas à l’éteindre.
Notre héros n’était guère plus à son aise; il tira son couteau, fendit les parois du compartiment où il était captif, et mit ainsi dans un état déplorable l'appareil digestif de son ennemi. L'animal, blessé à mort, vint s’'échouer sur le rivage...
Pendant qu'il se débattait dans les tortures de l’agonie, le Peau-Rouge se glissa dans sa gorge avec précaution.et, prof:
tant d’un instant où la gueule était entr’ouverte, il en sortit:
|, juste à temps pour éviter le choc desmâchoires qui claquaient avec un bruit formidable. Quelques minutes plus tard, le monstre marin expirait,
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ILE VANCOUVER 33 Le Cohouitchan a une longueur d'environ 60 kilomètres ;
en plusieurs endroits, il traverse des cañons, petites gorges resserrées où l’eau, frappant contre des rochers, bouillonne
et forme des rapides.
Le 45 juin, la forêt apparut plus épaisse, la végétation plus robuste, le sol plus riche ; évidemment on approchaïit du lac où la rivière prend sa source. Le jour même, on campa près de ses eaux calmes.
A peu de distance s'élevait un cèdre quiavait dix mètres et demi de circonférence. Les bois de construction ou d’ébénisterie n’ont pas encore été exploités, faute de moyens de transport, la rivière ayant un cours tortueux et se trouvant obstruée par un amas de bois. D’après Whymper, une seule industrie serait praticable dans l’intérieur de ces forèts, l’ex-
ploitation du térébinthe !.
Le lac Cohouitchan, nappe d’eau fort belle et fort paisible, se nomme Kaalza en langue indigène; la longue péninsule qui le termine s’élargit à sa pointe et forme un tertre couvert de gazon; elle a reçu le nom de Kanalze, « île amarrée au rivage ». Un cours d’eau fort large et plusieurs ruisseaux viennent se jeter dans cette mer intérieure.
Après diverses excursions, l'expédition se divisa en deux troupes : l’une, dirigée par l'ingénieur Leech, devait se rendre à Port-San-Juan par la ligne la plus courte; l’autre, dont Whyper faisait partie, était chargée d’explorer la rivière Nittinaht, sous la conduite de Brown.
Ici se terminèrent les fonctions de guide de Kakalatza : Whymper et ses compagnons dirent adieu au chef, ainsi qu’à son majestueux chapeau; chargeant leurs bagages sur leurs épaules, ils s’engagèrent dans la forêt et aperçurent bientôt un cours d’eau qui leur sembla être celui qu’ils cherchaient. C'était en effet le Nittinaht.
1. Pistachier térébinthe, type des térébinthacées, COLOMBIE ANGLAISE. 3
Un canot de cèdre, abandonné par les sauvages, se trouvait sur la rive. Brown s’y embarqua avec un de ses compagnons, Whymper et Mac Donald le suivirent sur un radeau improvisé à l’aide de planches et de poteaux enlevés à une hutte déserte et maintenus ensemble par les cordes qui avaient servi à lier leurs couvertures; à défaut de tarière, ils avaient percé les trous indispensables pour placer les chevilles en tirant sur la pièce de bois avec leurs pistolets chargés à balle. Les autres explorateurs préférèrent prendre la route de terre, dans l'espoir de couper au court. Whymper et Mac Donald leur souhaïitèrent bonne chance et partirent joyeusement, après s’être armés de deux perches en guise d’avirons. ‘
Mais la rivière n’était qu’une suite de rapidés qui mirent à une rude épreuve leur patience et leurs muscles.
« Nous ne pouvions, dit Whymper, presque nulle part toucher le fond avec nos perches, et nous éprouvions une difficulté non moins grande à maintenir le radeau près du rivage. Quand nous arrivions aux courants, notre expédition nautique, bien qu’elle ne fût pas exempte de péril, prenait une tournure des plus risibles.
« Mac Donald, sorte d'Hercule aux membres aus et qui ne pesait guère moins de 90 kilogrammes, faisait l'office de timonier,; or le courant ajoutait sa force à la charge déjà trop. : lourde qui dérangeait l'équilibre de notre frêle esquif; il en résultait que l'arrière s’enfonçait sous l’eau à une profondeur de plusieurs pieds, tandis que l'avant se dressait d’une façon tout à fait extravagante. Un, spectateur placé sur la rive eût été plusieurs fois témoin d’un spectacle curieux, celui d’un radeau emporté à raison de.4 à 5 kilomètres à l'heure, et se. tenant presque debout sur les eaux, tandis que deux explorateurs s’accrochaient à ses flancs, l’un à demi noyé, l’autre suspendu en l'air, tous deux s’évertuant, avec un désespoir comique, à reprendre une position plus rationnelle.
€ À chaque minute notre radeau enfonçait dans les tour-
DESCENTE DES RAPIDRS SUR LA RIVIÈRE NITTINAHT} (ILB VANCOUVER).
billons, de sorte que l’avant devenait l’arrière et l'arrière le devant. Nous fûmes à deux reprises violemment jetés sous l’eau; une fois même nous nous sentimes entraînés sous un immense amas de bois mort, dont nous ne pûmes nous dégager sans quelques meurtrissures. Rendus prudents par cette fâcheuse expérience, nous mîmes tous nos soins à éviter de semblables chocs, dont le danger se présentait fréquemment, car la rivière était encombrée de troncs d'arbres.
« Souvent aussi nous allions donner sur des bas-fonds pleins de cailloux; nous étions alors obligés de descendre pour alléger le canot, puis, comme le courant était fort rapide, nous devions nous élancer, avec l’agilité de chats sauvages, sur la capricieuse embarcation qui s’en allait bondissant au milieu des eaux sans nous attendre.
« À chaque minute retentissait à notre bord ce cri d’avertissement : « Baissez la tête, » ce qui ne nous empèchait pas d’avoir le visage égratigné par les branches qui s’avançaient indiscrètement: comme pour nous saisir au passage. Cette course folle me rappelait d’enfantines promenades à âne, alors que le patient mais vicieux animal avait fourré dans sa cervelle de meurtrir mes jambes à tous les murs et de s’élancer sous des arbres qui lui permettaient bien de passer, mais qui m'obligeaient à me coller sur son dos, sous peine d’être précipité à terre.
« Notre radeau semblait animé du même esprit de contradiction; ses incartades ne réussissaient cependant pas à troubler ni la ‘bonne humeur de Mac Donald ni la mienne; elles eurent même pour résullat de changer en amitié véritable la sympathie qui déjà existait entre nous. Deux ou trois fois nous allâmes à terre pour prendre nos repas; la nourriture que nous avions à notre disposition était, à vrai dire, plus délicate que substantielle, car elle se composait uniquement de saumon mal cuit et de quelques baies.
« Nous désespérions d'arriver ce jour-là au campement