‹ Voyages et aventures de Lapérouse [microforme]Chapitre 14 sur 46 · SR · texte numérisé non relu

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DE LAPÉROUSE, — 1786, 73 mer y roule jusqu'au pied des dunes de sable dont la côte est bordée, avec un bruit qui s'entend de plus d’une lieue. Les terres du nord el du sud de cette baie sont élevées et couvertes d'arbres. On ne peut se faire une idée ni de la quantité de baleines dont les {régates furent environnées, nideleur familiarité, Elles soufllaient à chaque minute à demi-portée de pistolet , et oCCasionnaient dans l'air une Lrès-grande puanteur, Ce phénomène étonna les Francais: mais les habitants leur apprirent que l’eau lancée par les cétacés était imprégnée de cette mauvaise odeur , qui se répand à une assez orande dislance. La mer était Couverle de pélicans, Il parait que ces oiseaux, qui nes’éloignent jamais le plus de cinq ou six licues de terre, sont très-

Comuns sur toute la côte de la Californie.

Les naturels de Monterey, petits, faibles et d’un leint approchant de la couleur des nègres, sont lrès-adroits a tirer del'arc. Les Francais les virent lLucr les oiscaux les plus pelits ; il est vrai que leur patience pour les approcher est InCxprimable : ils se cachent el se glissent en quelque sorte auprès du gibier , et ne le lirent guère qu’à quinze pas. Leur adresse contre les bêtes fauves est encore plus étonnante. Lapérouse vit un

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7h VOYAGES ET AVENTURES

sauvage avec une tête de cerf attache sur la sienne, marcher à quatre pattes, avoir l’air de brouter l'herbe, et jouer cette pantomime avec une telle vérité, que les chasseurs français l'eussent tiré à trente pas, s'ils n’eussent pas été prévenus du stratagème. Ils approchent ainsi des troupeaux de cerfs à la plus petite portée, ct les tuent à coups de flèches.

Lorcio, simple viliage avec un fort, est le seul presidio de l’ancienne Californie, sur la côte de l’est de cette presqu'île. Le pays est malsain. La terre de la province de Sonora, qui borde la mer Vermeille au levant, et la Californie au couchant, est bien plus attrayante. On trouve dans cette contrée un sol fertile et des mines abondantes , avantages bien plus précieux queles pêcheries de perles de la presqu'île , qui exigent un certain nombre d'esclaves plongeurs qu'il est souvent très-difficile de se procurer. Mais la Californie septentrionale offre à ses habitants encore plus d'éléments de prospérité : son premier établissement, San-Diego, ne date que de 1769 : c’estle presidio le plas au sud, comme San-Francisco est le plus au nord. Ces presidios ou missions sont l'ouvrage de la picié des Espagnols,

qui les établirent dans l'unique but de convertir

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DE LAPÉROUSE, — 17S6G. 75 ct de civiliser les indigènes de ces contrées. La salubrité de l'air, la fertilité du terrain , l’abondance enfin de toutes les espèces de pelleteries dont le débit est assuré à la Chine, donnaient à celle partie de l'Amérique une supériorité infinie sur l'ancicnne Californie, dont l'insalubrité et la stérilité ne pouvaient être compensées par quelques perles qu'il fallait arracher du sein de la mer. Nul pays n’est plus abondant en poisson et en gibier de toute espèce, On trouve sur les Élangs et sur le bord de la mer tous les 0ISCaUx aqualiques en lrès-grande quantité. Cette ierre est aussi d’une fécondité inexprimable, Les légumes y réussissent parfaitement. Les récoltes de maïs, d'orge, de blé et de pois ne peuvent ètre comparées qu'à celles du Chili. Le produit moyen du blé est de soixante-dix à quatre vingts pour un. En somme, le climat diffère peu

de celui des provinces méridionales de france.

La terre, quoique très-végétale, est sablonneuse el légère, et doit sa fertilité à l'humidité de l'air, Le courant d'eau le plus à portée du presidio en est éloigné de deux licues. Cette ri= vière, qui qui coule auprès de la mission de San- Carlos, et qui procure une boisson saine et

agréable aux missionnaires et aux sauvages, est

appelée par les anciens navigateurs AÆivière du Carmel ; avec un peu de travail, elle pourrait arroser les jardins de la mission.

Les frégates mouillèrent , comme nous . avons dit, le 14 septembre au soir, à deux lieues au large , en vue du presidio et de deux bâtiments qui étaient dans Ja rade. Le lendemain , Clles apparcillèrent à dix heures du matin, ct mouillèrent à midi dans cette même rade, Elles y furent saluces de sept coups de canon qu’elles rendirent, et Lapérouse Cnvoya un officier chez le gouverneur avec la lettre du ministre d'Espagne, qui lui avait été remise en France avant son départ ; elle était décachetée et adressée au viceroi du Mexique, dont l'autorité s’étendait jusqu’à Monterey, quoique le presidio fût éloigné de onze cents licues de la Capitale.

Le commandant du fort des deux Californies fit aux Francais le même accueil que s'ils eussent été ses compatriotes; ce loyal militaire joignit à ces manitres généreuses les procédés les plus honnôtes : il CRVOYa aux équipages des fré-galcs des bœufs, des légumes et du lait, Sa maison devint bientôt la leur, et il leur fut permis de disposer de tous ses domestiques.

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DE LAPÉROUSE, — 1786, 77 Les Pères de a mission de San-Carlos , éloi

gnée de deuxlieues de Monterey, arrivèrent bien- (6i au presidio, Ces hommes vraiment apostoliques, qui «vaicnt abandonné la vie paisible du cloître , PEUT s5 livrer gux fatigues, aux soins el aux sollicitudes de tous les genres, se montrèrent auss: obligeants pour les étrangers que les officiers du fort et des frégates , et les Cnga- £rent à aller diner chez eux, Les VOYageurs aCceptèvent cctie offre avec empressement , et furent reçus Conime des seigneurs qui font leur première entrée dans leurs terres. Le président des missions, revêtu de sa chape, les attendait sur la porte de l'église , qui était illuminée comme aux plus grands jours de {te ; il les conduisit au pied du Mailre-autel, où il entonna le Te Deum en actions le grâces de l'heureux suc-

cès de leur voyage,

Ïls avaient lraversé, avant d'entrer dans l'église , une place sur laquelle les sauvages des deux sexes étaient rangés en haie; leur physio-

. . . . CE 27 momie annonçait point | lonnement, L'église, quoique couverte en chaume , était fort propre ; elle était dédiée à saint Charles, et ornce d’asscz bonnes peintures, copiées sur les originaux

d'Italie, parmi lesquelles se remarquait un ta-

bleau de l'enfer et un tableau du paradis, très propres à frapper les sens des nouveaux convertis. En sortant de l’église, les Francais traversèrent de nouveau Ja haie des naturels, qui n'avaient point quitté leur poste; les enfants s'étaient seulenrent un peu écartés, et formaient des groupes auprès de Ja maison des missionnaires. Les cabanes de ces sauvages sont les plus misérables qu’on puisse rencontrer chez aucun peuple; huit à dix bottes de paille , arrangées sur des piquets fixés dans la terre, les garantüissent bien où mal de la pluie et du vent, et plus de la moitié de la cabane reste découverte lorsque le temps est beau. Cette architecture, généralement usitée dans les deux Californies, n'a jamais pu être changée malgré les exhortations des missionnaires : les sauvages répondent qu'ils aiment le grand air, qu'il est commode de mettre le feu à sa maison lorsqu'on y est dévoré par une trop grande quantité d'insectes, et d'en pouvoir construire une autre en

moins de deux heures.

La couleur de ces indigènes , qui est celle des nègres, la maison des religieux , leurs magasins bâtis en briques et enduits en mortier , l'aire du

sol sur lequel on foulait le grain, les bœufs, les

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DE LAPÉROUSE, — 1786. 79 chevaux, tout enfin rappelait aux voyageurs une habitation de Saint-Domingue, Comme dans celle colonie, les hommes et les femmes étaient rassemblés au son de la cloche ; un religieux les conduisait au travail, à l'église et à tous les aulres exercices, Les moines , par leurs réponses aux différentes questions qui leur furent adressces , révélèrent aux Français le régime de cette espèce de communauté religieuse, dont ils étaient les supérieurs au spirituel comme au temporel,

Voici comment s'exprime la relation :

« Les Indiens se lèvent , ainsi que les missionnaires, avec le soleil, vont à la prière et à la messe, qui durent une heure ; pendant ce temps on fait cuire au milicu de la place, dans trois grandes chaudières, de la farine d'orge , dont le grain à été rôti avant d’être moule : cette espèce de bouillie , que les naturels appellent atole, et dont ils sont très-friands, n'est assaisonnée ni de beurre ni de sel, Le repas dure trois quarts d'heure, après quoi ils se rendent tous au travail, Les uns vont labourer la terre avec des bœufs, d’autres bécher le jardin ; chacun enfin est employé aux dif'érents besoins de l'habitation, et loujours sous la surveillance d'un ou de deux religieux. Les femmes ne sont guère cha

y ag rzces

que du soin de leur ménage, de celui de leurs enfants, et de faire rôtir et moudre le grain, Cette dernière opération est très- longue et trèspénible, parce que ces femmes n'ont qu'un CYlindre pour écraser le srain sur la pierre. Le Capitaine De Langle, témoin de l'opération , fit présent de son moulin aux missionnaires, [l er fit construire un autre à ailes pour l'usage des frégates , qui fut conservé tout le reste de la

campasne,

» À midi, les cloches annoncent îe diner. On retourne au travail à deux heures, et on ne le quille qu'à cinq. On fait ensuite la prière du soir, qui dure près d'une heure. Après celle prière, on distribue une nouvelle ration d’atole,

pareille à celle du atjeuner,

» Les récompenses sont de légères distributions particulières de grain, dont les sauvages font de petites galettes, qu'ils font cuire sous la braise , et les 1 Jours de fête la ration est en bœuf. On leur permet souvent de pêcher et de chasser pour leur compte , et à leur retour ils font assez ordinairement aux missionnaires quelque présent en poisson et en gibier. I n°y à pas d’exem-

le qu’ils se soient jamais volés entre eux, quoi-

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DE LAPÉROUSE, — 1786, 81 que leur syslème de fermeture ne consisce qu'en une simple botte de paille qu'ils mettent en lravers de l'entrée , lorsque tous les habitants sont

absents.

» Les Indiens Converlis 6nt conservé Lors les anciens usazcs que leur nouvelle relision ne prohibe Pas 3 mêmes cabanes, mêmes jeux , mêmes habillements : ils se peignent aussi Je Corps en noir , lorsqu'ils sont en deuil, Les missionnaires ont été obligés de tolérer cette cou- Lume, parce que ces peuples sont vivement attachés à leurs amis, Les liens de la famille ont moins de force Pour Cux que ceux de l'amitié. Les enfants reconnaissent à peine leur père: ils abandonnent sa cabane dès qu'ils sont capables de pourvoir à leur subsistance: mais ils conservent un plus long attachement pour leur mère, qui les à élevés avec une douceur cxlrême, et ne les à battus que lorsqu'ils ont montré de la licheté dans leurs pelits combats contre les en-

fants du même âge,

» Les vicillards qui ne son! plus en état de chasser vivent aux dépens de tout le village, et Sont assez considérés, Les Sauvages indépendants sont fréquemment en guerre; mais Ja

crainte des £spagnols leur fait respecter les mis-

sions. Îls ne pratiquent pas habituellement l’anthropophagie ; cependant , lorsqu'ils ont vaincu et mis à mort sur le champ de bataille des hommes ou des chefs courageux, ils en mangent quelques morceaux , moins en signe de haine ct de vengeance que comme un hommage qu'ils rendent à leur valeur, et dans la persuasion que cette nourriture est propre à augmenter leur courage. [ls enlèvent la chevelure des vaincus, et arrachent leurs yeux, qu'ils ont l’art de préserver de la corruption, et qu'ils conservent précieusement , comme des marques de leur vic- 1h toire. Leur usage est de brûler les morts ct ac déposer leurs cendres dans des morais (tombeaux). Ils n’ont aucune connaissance d’un Dicu ni d’un avenir, à l'exception de quelques peuplades du sud, qui en avaient une idée confuse avant l’arrivée des missionnaires, Ils placaient leur paradis au milieu des mers, où les élus jouissaient , suivant leur croyance, d'une fraicheur qu'ils ne rencontrent jamais dans leurs sables brûlants, et ils sunposaient l'enfer dans le

creux des montagnes.

» Les missionnaires, persuadés que la raison

Ï ] ” 1 ré É de ces hommes n’est presque amas dévelapnée, À i j E À à

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DE LAPÉROUSE, — 1786. 83 n'en admettent qu'un très-petit nombre à la communion, Ils sont respectés des Indiens, comme des êtres supérieurs qui sont en communicalion immédiate et Continuelle avec Dieu , etils vivent au milieu des villages dans la plus grande sécurité ; leurs portes ne sont pas même fermées la nuit pendant leur sommeil *, ,

La Calilornie septentrionale, ou nouvelle Californie, dont l'établissement le plus au nord est San-Francisco, n'a de bornes que celles de l'Amérique ; et les frégates françaises , en pénétrant jusqu'au mont Saint-Elic, n’en atteignirent pas les limites, Tout le long de cette côte, la loutre, cet amphibie si précieux pour sa fourrure, est

aussi abondante que les loups Marins sur la côte

* Fepuis l’époque où Lapérouse écrivait ces lignes, l'état des deux Californics a subi de grandes modifications, Ces P'ovinces ont été entrainées dans le mouvement insurrectiouncel qui a séparé l'Amérique espagnole de la mère patrie, Touleiois, les missionnaires qui consacrent leur vie à fonder la prospérité et la Civilisation de ces hommes plongés dans les ténèbres de l'ignorance Coniinuent leur œuvre évangélique dans ces con'rées. Aujourd'hui, les deux Cülifornies font partic de la confédération mexi, dine, Sans néanmoins jouir des avantages accordés aux États confédérés, La petite ville de Monterey, dont la population ne dépasse pas un millier d'habitants, et dont le Bort est join de mériter !a célébrité que les Espagnols ont voulu lui faire, est le chef-lieu de CC gouverhciment,

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