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Le premier soin de M. ville, quand lAs- Lrolabe se trouva affourché sur ses ancres , fut de chercher se conciliertles naturels à Paide de quelques présents. En Loute autre occasion, fes objets qui leur furent offerts auraient été regardés par ces insulaires comme des choses de fa plus grande magnilicence ; mais Dillon les avait cales par ses prodisalites : ils recurent Lout «ee une froideur marquée, En vovant leur air de déliance el leur mauvais vouloir, on dut croire à des préventions semces d'avance, à des Lerreurs adroilement jelées dans leur esprit, En effet, ces hommes avouerent plus tard qu'on les
availavertis que les Francais étaient compatriotes
des naufragés, et qu'ils viendraient sans doute
rer vengeance du funeste événement dont leurs
cotes avaient été le théâtre.
Malgré tous ces obstacles, M. d'Urville ne se rebula point: des embarcations furent expédites sous les ordres des officiers de l'Astrolabe pour faire le tour de l'île. On devait recueillir à Ja fois, le long de la côte, et les objets provenant du sauvelage et les traditions du désastre, relever la earte de l'ile et en étudier l'histoire naturelle,
Tout allait ainsi marcher de front.
La premitre expédition, commandée par M. Gressien, ne valut à l'Aslrolabe qu'un petit
nombre de débris peu importants Nul rensei- |
cnement n'en résulta; à toutes les questions qui
leur étuent adressées, les imsulaires opposaient un profond silence , ou des réponses éyasives, [l était évident que la peur leur avait fait adopter de concert un systime de dénégation absolue touchant le naufrage des frégates, Quand lun d'eux, plus communicalifet plus accessible aux présents, s'apprétait à donner quelque détail, à
psiant ses camarades Fentouraient d'un air micontent et effravé, l'engageaient à se laire ou
L forcaient à la retraite,
La seconde expédition , comimandée par
Jar
APPENDICE, 251 M. Jacquinot, éprouva d’abord des obstacles semblables, À Vanou, l'approche des Français mit l'alarme dans la petite population de ce village ; les femmes s'enfuirent dans les bois , emportant leurs enfants et leurs cflets les plus précieux : les hommes s’approchtrent seuls du canot, mais avec un air qui annonçait l'inquiétude et l'effroi, On les interrogea, ils nièrent tout : ils finirent cependant par avouer que longlemps ils avaient eu en leur pouvoir des crânes de Haras (ils nommaient ainsi les Européens),
wais qu'ils les avaient ensuite jetés à la mer.
Le chef Valie, celui dont parle Dillon, fut le seul qui montra le plus de confiance et de sincérité, À plusieurs reprises , il fut sur le point de faire desrévélations complètes ; mais ses COMIpatriotes Farrétèrent par des menaces, A Nama, même silence, même dissimulation, Nulle off ne pul d’abord décider les naturels à signaler le lieu du naufrage; mais M. Jacquinot s'étant mis à déployer à leurs Yeux un morceau de drap rouge, la vuc de cet objet produisit un tel effet sur l'esprit d'un des sauvages , qu'il sauta à l'instant dans le canot, témoignant par des gestes qu'il conduirait au lieu voulu si on lui donnait
l: précieux morceau d’étoffe. Le marché fut
aussitôt conclu, et M. Jacquinol arriva bientôt
sur le récil où s'était passée la catastrophe.
La chaine de récifs qui environne Vanik ore à la distance de deux ou trois milles au large ; devant Paiou et Ambi, se rapproche beaucoup de la côte, dont elle n'est guère alors éloignée de plus d'un mille, Ce fut là, dans une sorte de passe à travers des brisants, que le sauvage fit arréler le canot, montrant du “este Le fond de l'eau. Les Francais y regardtrent, et, à une profondeur de douze à quinze pieds, ils distinguèrent, disséminés ch et à et empâtés de coraux, des ancres, des canons, des boulets et de nombreuses plaques de plomb. Ce spectacle dissipa tous leurs doutes : sur les pointes de cet écueil, s'était perdu Fun des navires de Lapérouse,
Tout le bois, détruit sans doute par le temps ci ies lames, avait disparu ; le métal seul restait, plus durable et plus résistant. La disposition des ancres faisait présumer que quatre d'entre elles avaient coulé avec le navire, tandis que les deux autres auraient pu être mouillées. Enfin, l'aspect
des licux permettait de supposer que Je navire
avait donné dans cette passe pour avoir voulu
APPENDICE. 253 S'introduire en dedans de la chaîne des brisants, qu'il y avait échoué et qu'il n'avait pu se dégager de cette position, Quelques sauvages affirmaient que c'était ce navire dont l'équipage débarqué à Païou avait construit un petit bâtiment , tandis que l’autre navire avait échoué en dehors du ré
cif où il s'était complètement englouti.
Arrivé sur le lieu du désastre, M. Jacquimot chercha à Pinstant méme à en arracher quelques débris, 1 fit élinguer une ancre; mais elle adhtrail si fort au fond qu'on fut obligé de renoncer ù l'entreprise Hour ne pas Ccompromeltre le salut du canot. Plus tard, M. Guilbert fut plus heureux; chargé à son tour de draguer les objets provenant du naufrage, il parvint, après de vioients forts qui firent craquer Parrière de sa chaloupe, à extraire de la croûte des coraux qui lapissait Ja mer, une ancre de 4,800 livres environ , un canon court en fonte du calibre de 5, lortement oxidés et empâtés à 2 pouces d'epaisseur, Un pierrier en bronze, une espingole en cuivre, un saumon et une grande plaque de plomb, des fragments de porcelaines , tels furent les autres résultats de ce sauvetage fiut à
quarante ans d'intervalle,
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254 APPENDICE, A la vue des débrisrapportés par la chaloupe, personne ne douta plus qu'ils n’eussent appar-
ienu aux frégates de Lapérouse, Toutefois, pour
écarter toute imputation d’avoir cédé aux illusions d’une imagination prévenue, M. d'Urville rassembla toutes les personnes de l'état-major de l’Astrolabe pour avoir leur opinion. Toutes déclarèrent qu'à leurs yeux le naufrage sur les brisants de Vanikoro était un fait désormais établi.
Cependant l’Astrolabe souffrait dans ce mauvais havre d'Ocili, La houle fatiguait ses chaînes ct menacait de le jeter à toute heure sur une côte aux rochers verticaux, contre les parois desquels il aurait coulé par quinze brasses de fond, Le commandani songea à changer de stalion. À l’aide de grelins et d’ancres à jet, il se hala jusque dans la vaste baie de Manevai, bassin calme et abrité contre tous les éléments. Là , du moins on rencontra des hommes plus sociables. Les naturels, ennemis de ceux de Tenevai , aCCoururent à bord de l’Astrolabe. Les chefs salutrent le Capitaine à la manitre du pays, en baisant le dos de leur main, et l’un d'eux, premier aligui et chef religieux de Manevai, nommé Moembe , se déclara son ami particulier. C'était
APPENDICE, 255 un homme de cinquante ans environ, petit de iaille, laid même parmi les siens, bon homme au demeurant, d'un caractère doux, d'humeur paisible, et de manières réservées et polies. Moembe, devenu l’ami de M. d'Urville, vint le visiter souvent; il répondait de son mieux à ses questions , n interrogêait pas, attendait patiemment les cadeaux qu'on voulait lui faire, et les
r'ecevail avec reconnaissance,
Nélo, chef de Tevai, ne s'était pas conduit ainsi; insatiable quêteur, maussade, désobligeant , il recevait tout de fort mauvaise grâce el continuait de demander après avoir reçu. Un jour, ces fatigants procédés faillirent dégénérer en une scène fort sérieuse, Le capitaine d'Urville était allé lui rendre visite à Tevai, accompagné de quelques officiers sans armes. Le vieux Nélo recut, d'un air assez bourru, les visiteurs dans la Maison des esprits etentouré de ses guerriers armés d’arcs et de flèches. Comme à son ordinaire , il se plaignit d'abord qu'on ne lui donnât rien ; il demanda , à diverses reprises , des haches, disant que Piüta (Dillon ) lui en donnait beaucor:p, beaucoup. À quai le commandant francais répondit que, s'il envoyait des vivres frais
à bord ct surtout des cochons, ii aurait des ha-
ches. Il stipuia même que trois haches seraient livrées en retour d’un cochon, marché que Nélo agréa. Les cochons n'arrivant pas, le conmmandant voulut retourner à bord ; les sauvages prirent alors une attitude si menacante, qu'on sentil bien qu'il y avait eu imprudence de s'engager sans armes au milieu d'eux. Pour #vitcrun malheur, il fallut user de ruse: M. d’Urville offrit au chef une grosse hache et un beau collier, en Jui disant que c'était un à-comple sur le marché des cochons promis ; puis il se leva et s'en alla. Nélo, surpris et charmé du cadeau, ne s'oppost plus à sa retraite. Le capitaine s’estima fort heureux d’être sorti de cette espèce de guet-apens à aussi bon marché.
Cependantles travaux scientifiques marchaient avec activité, Le naturaliste Gaimard avait obtenu du commandant de débarquer seul sur la partie occidentale de l'ile, Par prudence on lui avait donné pour compagnon l Anglais Hambilton, qui
parlait tant bien que mal Ja langue vaniko-
rienne, Les habitants de Nama parurent enchan-
Lés de voir ces Étrangers ; Mais , pendant les cinq Jours que M. Gaimard ct l'Anglais restèrent parmi cux, ils ne se montrè rent pas toujours
d’un caractère facile ct hospitalier, Cette excur-
APPENDICE. 257 sion , du reste tort périlleuse et bien méritante, ne produisit aucun résultat utile; au bout de cinq jours, le naturaliste revint avec une fièvre intense, ayant eu toutes les peines imaginables à se défendre contre des hommes irritables ct turbulents. Aucune confidence ne pui être obt&nue, et le village même de Nama resta interdit au Français débarqué.
Après avoir recueilli l'opinion de ses compaunons de voyage sur les débris du naufrage de Lapérouse, le capitaine d'Urville leur communiqua son projet, depuis longtemps formé , d'élever un mausolée aux mânes de compatriotes morts pour la science, en attendant que la France pût un jour leur consacrer un monument plus durable et plus digne de sa puissance. Cette ouverture fut accueillie avec enthousiasme, et chacun voulut concourir à l'érection du cénotaphe.
Comme il était impossible de l’élever à Païou, sur le lieu même de la catastrophe , on choisit
comme emplacement une toufle de mangjliers ,
située sur Je récif qui ceignait en partie Je mouillage de Mancvai. La forme adoptée pour
le tombeau fut celle d’un prisme quadrangulaire
258 APPENDICE, de six pieds sur chaque arête , surmonté par une pyramide quadrangulaire de même dimension.
Des plateaux de corail , contenus entre des pieux
solides fichés en terre , formèrent le massif du mcaument, et le faite fut recouvert d'un petit chapiteau en planches de Koudi, achetées à la Nouxeile-Zélande, Poar préserver le pieux édifice de la cupidité des sauvages , on eut soin de n'y employer ni clous ni ferrures, Une fois commencé, le mausolée marcha vite, malgré les travaux du bord et malgré les fléaux qui fondaient déjà sur le nouvel Astrolabe, dans un lieu si fatal à l'ancien.
La fièvre du naturaliste Gaimard avait empiré; le capitaine lui-même, à la veille d'aller visiter l'emplacement où les naufragés avaient Construit leur petit navire, fut saisi par des accès violents et dangereux. Le Lemps, de sec qu'il était, étant devenu tout à coup pluvieux et malsain, celte fièvre prit un caractère épidémique, et frappa successivement plusieurs personnes de
l'équipage.
Cependant , ie 14 mars, le mausolée fut terminé ; son inauguration eut licu Je même jour,
en présence d’une partie de l'équipage descen-
due sur le récif, Un détachement de dix hommes
bn. armés défila par trois fois, dans un silence so- “UX lennel et respectueux, à l'entour du cénotaphe, du elle salua d'une triple décharge de mousquetieil rie, Landis que du bord une salve de vingt-un la coups de canon faisait retentir les montagnes de di- Vaninoro, Quarante ans auparavant les échos de de ces mêmes montagnes avaient probablement n- répélé les cris de nos compatriotes expirant sous 1 les les coups des sauvages, Tout était deuil sur cette n- terre néfaste, deuil dans cette scène commémoun ralive, deuil dans le présent lugubre et plein de craintes. La fièvre tenait alors cloute sur les hamacs la moitié de l'équipage de l'Astrolabe, et n- semblait menacer l’autre moitié, Les bras allaient ler anquer à la corvelle pour se tirer de passes nl difliciles et dangereuses, Encore quelques jours C- de retard , et le mausolée élevé sur le récif allait | lil ervir à constater deux catastrophes, Le capi- À al- taine d'Urville sentit l'imminence du danger, 1 C, Frappé lui-même, il eut encore la force de donde ner des ordres pour sortir de cet endroit fatal. Chaque tentative augmentait le nombre des ma- k | . lades ; enfin, le 17 mars, on redeubla d'efforts, | 4 Il faut laisser M. d'Urville rendre compte de
celle critique opération :
« Quarante hommes sont hors de service , el si nous laissons passer cette journée (17 mars) sans bouger, demain peut-être il ne sera plus temps de vouloir quitter Vanikoro. En conséquence, je suis décidé à tenter un dernier effort; à six heures du matin on commence à lever les ancres, ct on les retire les unes après les autres, manœuvre longue et pénible, attendu que le câble, la chaire ci le grelin s'étaient entortillés les uns avec les autres, ct que nous avions peu de bras valides,
» Sur les huit heures, tandis que nous étions le plus occupés à ce travail, j'ai été fort {tonné de voir venir À nous une demi-douzaine de pirogues de Tevai, d'autant plus que trois ou quatre habitants de Mancvai, qui se trouvaient à bord , ne paraissaient en aucune manière cffravés à leur approche, bien qu'ils m’eussent dit que ceux de Tevai étaient leurs ennemis mortels. Je Lémoignai ma surprise aux hommes de Mancvai : qui se contentèrent de rire d’un air équivoqre, en d’sant qu'ils avaient fait la paix avec les habitants de Tevai, et que ceux-ci m'apportaient des cocos, Mais je vis bientôt que les nouveaux venus n'apporlaient que des arcs ct des flèches en fort bon état. Deux ou trois d'entre cux monti-
Les
APPENDICE. 261 rent à bord d'un air déterminé, sc rapproch?rent du grand panneau pour regarder dans l’intérieur du faux-pont et s'assurer du nombre des hommes malades. Une joie maligne percait en même temps dans leurs regards diaboliques. En ce moment, quelques personnes de l’équipage me firent remarquer que deux des trois hommes de Manevai qui se trouvaient à bord faisaient ce même manége depuis trois ou quutee jours. M. Gressien, qui observait depuis le miatin leurs mouvements, avait cru voir les guerriers des deux tribus se réunir sur la plage, ct avoir entre eux une longue conférence.
» De pareilles manœuvres annoncaient les plus perfides dispositions , et je jugeai que le danger était imminent. À l'instant j'intimai aux naturels l’ordre de quitter la corvette et de rentrer dans leurs pirogues ; ils eurent l'audace de me regarder d’un air fier ct menaçant, comme pour me deficer de faire mettre mon ordre à exécution. Je me contentai de faire ouvrir la salle d'armes, ordinairement {fermée avec soin , et, d’un front sévère, je la montrai du doigt à mes sauvages, tandis que de l'autre je leur désignais leurs pirogues. L'aspect de vingt mousquets étincelants, dont ils connaissaient la puissance, les fit tressaiilir et nous débarrassa de leur présence.
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» Il est plns essentiel qu'on ne pense de conlenir ces hommes grossiers par la seule terreur des armes à feu; elle est plus nécessaire pour
l'Européten que l'effet inême, La vue seule d’un
pistolet pourra mettre en fuite vingt sauvages,
tandis qu'ils seraient capables de se rucr comme des bêtes féroces sur un détachement qui vien-
drait de faire feu sur eux.
» Du reste, nous venions, pour ainsi dire, de rompre la paille avec ces barbares, et notre départ devenait plus indispensable que jamais.
d'exhortai donc l'ésuipage à redoubler de courage et d'efforts, & je pressai le moment de l'appareillage autant que le permettaient mes faibles moyens. Les malades eux-mêmes prétient leurs débiles mains à Pouvrage, et nous pümes enfin élonger une ancre à jet dans l’est par trente brasses de fond; quoiqu'elle fût surjalée , nous fûmes assez heureux pour qu'elle
tint jusqu’au bout.
» Ce fut sur ce frêle appui que, le 17 mars 1828 , à onze heures quinze minutes du matin, l’Astrolabe déploya ses voiles, et prit définitivement son essor pour quitter Vanikoro. Nous serrâmes d’abord le vent le plus près qu’il nous
Lo
APPENDICE. 2635 fut possible, avec une bonne brise d'est S, E. assez fraiche ; puis nous laissämes porter sur la passe; mais an moment même où nous donnions dans l'endroit le plus scabreux, celui où elle est semée d'écueils, un grain subit vint borner notre horizon à un rayon de soixante à qua-
lre-vingts toises.
» Accablé par la fièvre , je pouvais à peine me soutenir pour commander la manœuvre, et mes veux affaiblis ne pouvaient se fixer sur les flots d’écume qui blanchissaient les deux bords de la passe ; mais Je fus secondé par l’activité des officiers, surtout par l'assistance de M. Gressien , que j'avais chargé de diriger notre route, Il nous servit de pilote, et le fit avec tant de sang-froid, de prudence et d’'habileté, que la corvette franchit sans accident la passe étroite et difficile par où nous devions gagner le large. Ce moment décidait sans retour du sort de l'expédition , et la moindre fausse manœuvre jetait la corvette sur des écueils d’où rien n’aurait pu la retirer. Aussi, malgré notre détresse, après quelques minutes d’anxiété, nous éprouvâmes tous, en nous voyant délivrés des récifs de cette île funeste, un sentiment de joie comparable à celui qu'éprouve un prisonnier qui échappe aux hor-
po Da FD a in << ZT
264 AFPENDICE,
reurs de la plus dure captivité; la douce espérance vint ranimer notre courage abattu, et nos regards se tournèrent encore une fois vers les rives de notre patrie, à travers les cinq ou six mille lieues qui nous en séparaient, »
Toutclois ce séjour, si tristement prolongé,
eut de beaux résultats pour la science ; d’utiles travaux furent réalisés, des observations importantes furent faites ; M. Gressien leva le plan le plus exact et le plus complet de toute l'ile ; su configuration, ses récifs, ses accidents de terrain y furent minutieusement décrits. La carte qui résulta de ces longues opérations est un des morceaux Capitaux du voyage. Naguère inconnue, Vanikoro est à l'heure actuelle un des points les mieux décrits de l'océan Pacifique. Les règnes de la nature y ont été étudiés, et des échantillons existent dans les salles du Muséum. En dehors de ces recherches, utiles et générales, il en était une plus spéciaie au pays, celle du naufrage même, objet de la mission. Gette question fut traitée à fond par M. d'Urville, et son travail curieux et plein de faits mérite d'être reproduit.
«a Dès le moment de notre arrivée, dit-il, les
sieurs objets provenant du naufrage, Enfin, artel ,
rivé le 7 près de Vanikoro, Le iesearch , après six
jours consacrés à la rec onnaissance d'un mouil.. lage, jeta l'ancre sur le petit havre d'Ocili, dans la baie de l’est,
À peine établi sur ce point, Dillon s s'occupa de recueillir tous les objets du naufrage qui restaient dans |’ ile, et, gräce aux instruments en ler, aux étoffes et aux verrolcries dont il se montra prodigne, il parvint à en ramasser une quantité prodigicuse, La plus grande partie consistait en crocs, chevilles, anneaux de chaines Ct'autres morceaux de fer ; en roucts de poulies , casseroles, cuillères, plateaux, entonnoirs en cuivre; en divers fragments d'instruments astronomiques ct d’ustensiles de cuisine. L'un des objets les plus importants fut une grande cloche cn bronze d'un pied de diamètre. Sur l’un de ses côtés se trouvait un crucifix entre deux figures : de l’autre rayvon'iait un soleil , le tout cstampiilé au moyen d'une espèce de légende : Bazix m'a FAIT. Les recherches faites en France à ce sujet ont prouvé que ces marques étaient celles € l'arsenal de Brest vers 1785. On réussit en outre à retrouver, sur les récifs de l’ouest, quatre
pierriers en bronze, un boulet de 18, un dollar
espagnol, des fragments de cristaux, porcelaines, faïence, bouteilles etverres, enfin divers débris en fer, cuivre et plomb.
Mais une trouvaille plus précieuse encore, fut celle d’un morceau de sapin de quatre pieds de long sur quatorze pouces de large, décoré d'une fleur de lis ct de plusieurs ornements sculptés. Cette sculpture, rapportée en France, fut reconnue pour un débris du couronnement d'un des navires de Lapérouse. A Vanikoro, les naturels en avaient fait un panneau de porte. Une pierre meulière, qui avait dû servir À un moulin à bras, fut trouvée aussi dans le même enclos.
Les naturels, d’ailleurs, ne niaient pas le naufrage, Ils le racontaient chacun à sa manière, ct le capitaine du Aesearch cite plusieurs versions qu’on jui en fit. Voici la plus précise et probablement la plus exacte de toutes, Elle fut donnée par Valie, second aligui (chef) de Vanou.
QI y a longtemps, dit cet indigène , que les habitants de cette île, sortant un matin de leurs cabanes, aperçurent la moitié d’un vaisseau sur le récif, en face de Païou. Il y demeura jusqu’au
milicu du jour, heure vers laquelle la mer achev:
APPENDICE. 2143 de le mettre en pièces. De grandes portions de ces débris flottèrent le long de la côte, Le vaisseau avait été jeté Ja nuit sur le récif à la suite d’un ouragan terrible, sui brisa un grand nombre de nos arbres à fruits. Nous n'a ions pas vu le vaisseau Ja veille, Quatre homines échappèrent, et prirent terre près d'ici : nous allions les tucr, quand ils firent présent de quelque chose à notre chef, qui leur sauva la vie. Ils résidèrent parmi nous pendant un peu de temps, après quoi ils allèrent rejoindre leurs Compagnons à Païou.
Là, ils bâtirent un petit vaisseau, et s’en allèrent dedans, Aucun de ces quatre hommes n’était chef, tous étaient des inférieurs, Les objets que nous vendons proviennent d’un vaisseau qui échoua sur le récif à basse-mer : nos gens avaient coutume d'y aller plonger et d'en rapporter ce qu'ils pouvaient. Plusieurs débris vinrent à la côte, cEnous en tirâmes diverses choses : mais, depuis quelque temps, on n'a rien retiré du vaisseau, parce qu'il est pourri et qu'il a été emmené par la mer. Nous ne tuâmes aucun des hommes de ce vaisseau, mais il vint hla côte plusieurs cadavres qui avaient les bras et les Jambes mutilés par les requins. Dans la même nuit, un autre
vaisseau touchà sur un récif près de Vanou et
coula à fond. I y eut plusieurs hommes qui se sauvèrent. Is bâtirent un petit vaisseau, ct par-tirent cinq lunes après que le grand se fut perdu. Pendant qu'ils bâtissaient le petii vaisseau, ils avaient planté autour d'eux une forte palissade pour se garantir de l'approche des insulaires. Ceux-ci, de leur côté, les craignaient, de sorte qu'il y eut peu de communicalions entre eux.
Les hommes blancs avaient coutume de regarder le soleil, au travers de certaines choses que je ue puis dépeindre ni montrer, parce que nous u'avon: eu aucune de ces choses. Deux hommes blancs restèrent après le départ de leurs compagnons, L'un était chef, l'autre un homme qui servait le chef. Le premier mourutil y a environ trois ans : une demi-année après, le chef du canton où résidait l’autre homme blanc, fut obligé de s'enfuir de l'ile , et l’homme blanc partitavec lui. Le district qu'ils abandonnérent se nommail Paukori: mais nous ne savons pas ce qu'est deveaue Ja tribu qui l'habitsit alors. Les seuls blancs que les habitants de l'ile aient jamais vus sont premièrement ceux du vaisseau naufragé, puis
Ceux que nous VOYONS aujourd'hui. »
Dillon fit plusieurs excursions dans l'île, sans
que les naturels, vaunés par ses Jargesses , l'in- Le Le D Le
APPENDICE, 2h53 quiélassent en aucune manière. Le résultat de celie reconnaissance , consigné dans sa relation, n'offre qu'un intérêt assez médiocre. Un prétendu plan de Vanikoro , dressé par lui, est fort inexact ct incomplet.
Dans les premiers jours d'octobre, craignant que les vents d'est ne le retinssent dans la baie, il franchit heureusement la passe dangereuse de l'estet mouilla sur la baie tranquille de Mane vai, où il stationna trois jours; puis, sortant par le chenal du nord, ilcingla vers Touboua ct Nitendi, et ensuite vers la Nouvelle-Zélande. Après une relâche assez longue, il passa à Port-Jackson , ct mil ensuile à la voile pour Calcutta, où il arriva le 7 avril 1828, Récompensé géntreusement, il obtint de ia Compagnie la permission d'aller en France avec les objets qui devaient faire foi de sa découverte, Arrivé à Paris , il recu l'accueil le plus flatteur; il fut présenté au roi Charles X , qui luiaccorda la croix de la Légiond'Honneur, dix mille francs pour l'indemmiser des frais de son voyage et une pension de quatre mille francs, et lui promit que tous les objets qu'il avait recucillis seraient placés dans un céno-
laphe qu'on érigerait à cet effet dans une des
lors son plan fut arrêté; il résolut de chercher salles du Muste de la marine, qui allait se former sous le nom de Musée Dauphin *.
Ce fut devant Hobart-Town, le 20 décembre 1827, que le capitaine d’'Urville cut connaissance des travaux de Dillon , dont quelques journaux
avaient donné des apercus pleins de réticences.
Dillon avait parlé de Tikopia et de Vanikoro, mais sans préciser leur gisement, C'était Là son secret. I fallait donc chercher à tâtons l’île problématique. Le capitaine d'Urville ne se laissa pas vaincre par cette difficulté, Sondant les ré-
ticences de Dillon, il vit que Tikopia était l’ancienne Barweil des cartes anglaises, etque Vani-
koro ne pouvait être qu’une des îles situées au sud-est de £anta-Cruz, ou le groupe découvert par Bligh , au N. des Nouvelles-Iébrides. Dès
* Cette promesse a reçu son exéculion. Les débris provenant du naufrage de Lapérouse sont disposés sur une pyramide à l'entrée du Musée de la marine au Louvre, et forment un monument destiné à perpétuer le souvenir de la gloire et du malheur du chef d’escadre. On remarque entre autres 0objets, sur selle pyramide, quatre petits canons qui lui servent de pilastre, un fragment de cuillère en argent, plusieurs pierriers et deux cloches , dont la plus grosse est placée en haut, et la plus petite en bas.
APPENDICE. 217 Tikopia dans Barwell, et là, de savoir par les naturels quelle était l’île du naufrage.
Pendant que le capitaine d’Urville organisait son départ, arrivèrent à Hobart-Town deuxlettres de Dillon complètement contradictoires : l’une parlant d'ajourner son voyage à cause d’une prétendue mousson; l’autre annonçant qu’il venait de le réaliser avec les plus beaux résultats. Quoique ces dépèches Ctranges dussent redoubler l'embarras du commandant francais, iln'en per-
sista pas moins dans ses résolutions.
L'Astrclabe mit à la voile le 6 janvier 1828 ; il reconnut l'île Norfolk et le volcan Mathew, les îles Fataka et Anouda, et parut le 10 février devant Tikopia. La corvette était à peine en vue, qu'une pirogue l’accosta. Elle portait le Prussien Bushart, qui avait accompagné Dillon à Vanikoro. Cet homme confirma la réalité du voyage de ce marin et tira enfin le capitaine d’Urville de sa longue incertitude, @était déjà beaucoup que d'avoir oblenu cette preuve ; mais il restait à la compléter par une reconnaissance; il restait aussi à accomplir un devoir pieux vis-à-vis d'hommes morts pour le progrès de la science
et de la navigation.
Quelques officiers et naturalistes mirent pied à terre à Tikopia et furent recus dans une case publique des indigènes : c'était Bushart qui les conduisait, Cet homme avait promis d’accompagner l’Astrolabe à Vanikoro, à la condition toutefois, que sa femme, jeune Ztlandaise, serait du voyage; mais il ne tarda pas à retirer sa promesse. L'une des raisons alléguécs pour justifier son refus était l'insalubrité de Vanikoro. Les naturcls auxquels on s’adressa firent la méme réponse, Le lascar Joe , prié à son tour, ne se montra jas moins intraitable. Il prétendit n’avoir jamais dit au capitaine Dillon qu'il y fût allé,
Alors le capitaine d’Urville se contenta de prendre à bord deux Anglais, fixés depuis neuf mois à Tikopia, ct dont l’un qui parlait assez bien la langue des naturels, pouvait servir d'inierprète. Cinq Tikopiens furent aussi compagnons de voyage involontaires des Français. On les trouva oubliés à bord, quand toutes les pirogues se furent éloignées.
Le capitaine d’Ürville tira droit sur Vanikoro,
dont il avait deviné le gisement malgré les ré-
licences de Dillon. Quelques calmes l'ayant attardé en route , il n’accosta l'ile que le 14 , en
prolongea les récifs, envoya un canot pour reconnaître le mouillage, profta d'un vent contaire du N. O. pour aller chercher Taumako , indiquée par Quiros près de Santa-Cruz, et perdue depuis cette époque ; emplova trois jours à cette croisière, sans pouvoir trouver cette île ; puis rebroussa chemin vers Vanikoro, et jeta l'ancre le 21 dans la dangereuse et petite rade d'Ocili, où le Research avait mouillé, et qu'avaient indiquée les naturels du village de Ma-
Nneval,
Le premier soin de M. d'Urville, quand l’4strolabe se treuva affourché sur ses ancres , fut de chercher à se concilicrles naturels à l’aide de quelques presents. En toute autre occasion, Les objets qui leur furent offerts auraient été regardés par ces insulaires comme des choses de Ia plus grande magnificence ; mais Dillon les avait gatés par ses prodigalités : ils recurent tout avec uuc froideur marquée, En voyant leur air de défiance et leur mauvais vouloir, en dut croire à des préventions semées d'avance, à des ierreurs adroitement jettes dans leur esprit, En eflet, ces hommes avouèrent plus tard qu'on les availavertis que les Français étaient compatriotes des naufragés , et qu'ils viendraient sans doute
rer vengeance du funeste événement dont leurs côtes avaient été le théâtre.
Malgré tous ces obstacles, M. d'Urville ne se rebuta point : des embarcations furent expédiées sous les ordres des officiers de l'Æstrolabe pour faire le tour de l'île. On devait recueillir à la fois, le long de la côte, et les objets provenant du sauvetage et les traditions du désastre, relever la earte de l’île et en étudier l'histoire naturelle,
Tout allait ainsi marcher de front.
La première expédition, commandée par M. Gressien, ne valut à l’Astrolabe qu'ur petit
nombre de débris peu importants. Nul rensei-
nement n'en résulta ; à toutes les questions qui
leur étaient adressées, les insulaires opposaient un profond silence , ou des réponses évasives, Il était évident que la peur Jeur avait fait adopter de concert un système de dénégation absoluc touchant le naufrage des frégates, Quand lun d'eux, plus communicatif et plus accessible aux présents, S’apprétait à donner quelque détail, à l'instant ses camarades lentouraient d'un air mécontent et efravé, l'engageaient à se taire ou
le forcaient à la retraite.
La seconde expédition, commandée par
APPENDICE. 201 M. Jacquinot, éprouva d’abord des obstacles semblables, À Vanou, l'approche des Français mit l'alarme dans la petite population de ce village ; les femmes s'enfuirent dans les bois , emportant leurs enfants et leurs effets les plus précieux : les hommes s’approchèrent seuls du canot, mais avec un air qui annonçait l'inquiétude et l'effroi. On les interrogea, ils nièrent tout ; ils finirent cependant par avouer que long- Lemps ils avaient eu en leur pouvoir des crânes de Maras (ils nommaient ainsi les Européens),
mais qu'ils les avaient ensuite jetés à la mer.
Le chef Valie, celui dont parle Dillon, fut le seul qui montra le plus de confiance et de sincérité, À plusieurs reprises , il fut sur le point de faire desrévélations complètes ; mais ses COMpatriotes l'arrétèrent par des menaces. À Nama, même silence, même dissimulatior, Nulle offre ne put d’abord décider les naturels à signaler le lieu du naufrage; mais M. Jacquinot s étant mis à déplover à leurs yeux un morceau de drap rouge, la vue de cet objet produisit un tel effet sur l'esprit d'un des sauvages, qu'il sauta à l'instant dans le canot, témoignant par des gestes qu'il conduirait au lieu voulu si on lui donnait
le précieux morceau d'étoffe. Le marché fut
aussitôt conclu, et M. Jacquinot arriva bientôt
sur le récif où s'était passée la catastrophe.
La chaîne de récifs qui environne Vanik oro à la distance de deux ou trois milles au large ; devant Païou et Ambi, se rapproche beaucoup de la côte, dont elle n’est guère alors éloignée de plus d’un mille, Ce fut Jà, dans une sorte de passe à travers des brisants, que le sauvage fit arrêter le canot, montrant du geste ie fond de l'eau. Les Français y regardèrent. et, à une profondeur de douze à quinze pieds, ils distinguèrent, disséminés çà et là et empâtés de coraux, des ancres, des canons, des boulets et de nombreuses plaques de plomb. Ge spectacle dissipa tous leurs doutes : sur les pointes de cet écueil s'était perdu l’un des navires d: Lapérouse,
Tout le bois, détruit sans doute par le temps et les lames, avait disparu ; le métal seul restait, plus durable et plus résistant. La disposition des ancres faisait présumer que quatre d’entre elles avaient coulé avec le navire, tandis que les deux autres auraient pu être mouillées. Enfin, l'aspect des lieux permettait de supposer que le navire
avait donné dans cette passe pour avoir voulu
APPENDICE. 253 s'introduire en dedans de la chaîne des brisants, qu'il y avait échoué ct qu’il n'avait pu se dégager de cette position. Quelques sauvages affirmaient que c'était ce navire dont l'équipage débarqué à Païou avait construit un petit bâtiment , tandis que l’autre navire avait échoué en dehors du ré
cif où il s'était complètement englouti,
Arrivé sur le lieu du désastre, M. Jacquinot chercha à l'instant même à en arracher quelques débris. Il fit élinguer une ancre; mais elle adhérait si fort au fond qu'on fut obligé de renoncer à l'entreprise pour ne pas compromettre le salut du canot. Plus tard, M. Guilbert fut plus heureux; chargé à son tour de draguer les objets provenant du naufrage, il parvint, après de violents eflorts qui firent craquer l'arrière de sa chaloupe, à extraire de la croûte des coraux qui lapissait la mer , une ancre de 1,800 livres environ, un canon court en fonte du calibre de 8, fortement oxidés et empâtés à 2 , ouces d’épaisseur, Un picrrier en bronze, une espingole en cuivre, un saumon et une grande plaque de plomb, des fragments de porcelaines , tels furent les autres résultats de ce sauvetage fait à quarante ans d'intervalle.
A la vus des débrisrapportés par la chaloupe,
personne ne douta pius qu'ils n’eussent appar-
tenu aux frégates de Lapérouse, Toutelois, pour écarter toute imputation d'avoir cédé aux illusions d'une imagination prévenue, M. d'Urville rassembla toutes les personnes de l'état-major de CAstrotabe pour avoir ieur opinion. Toutes déclarèrent qu'à leurs veux le naufrage sur les brisants de Vanikoro était un fait désormais établi.
Cependant l'Astrolabe souffrait dans ce mauvais havre d'Ocili, La houle fatiguait ses chaînes et menacait de le jeter à toute heure sur une cote aux rochers verticaux, contre les parois desquels il aurait coulé par quinze brasses de fond, Le commandant songea à changer de stalion. À l’aide de grelins et d’ancres à jet, il se hala jusque dans la vaste baie de Manetai, !assin calme et abrité contre tous les éléments. Là, du moins on rencontra des hommes plus soctables. Les naturels, ennemis de ceux de Tenevai, accoururent À} bord de l’ÆAstrolabe. Les chefs saluèrent le capitaine à la manière du pays, en baisant ie dos de leur main, et lun d'eux, premier aligui et chef religieux de Manevai, nommé Mcembe, se déclara son ami particulier. C'était
APPENDICE, 295 un homme de cinquante ans environ, petit de taille, laid même parmi les siens, bon homme au demeurant, d'un caractère doux, d'humeur paisible, et de manières réservées et polies. Moembe, devenu l'ami de M. d'Urwville, vint le visiter souvent; il répondait de son mieux à ses questions , n'inlerrogeail pas, attendait patiemment les cadeaux qu'on voulait lui faire, et les
recey ail avec reconnaissance,
Nélo, chef de Tevai, ne s'était pas conduit ainsi; insaliable quêteur, maussade, désobligeant , il recevait tout de fort mauvaise grâce el continuait de demander après avoir reçu, Un jour, ces faligants procédés faillirent dégénérer en une scène fort sérieuse, Le capitaine d'Urville était allé Jui rendre visite à Tevai, accompagné de quelques officiers sans armes. Le vieux Nélo recut, d’un air assez bourru , les visiteurs dans la Maison des esprits et entouré de ses guerriers
s d'arcs et de fèches. Comme à son erdiaare , il se plaignit d'abord qu’on ne lui donnât rien ; il demanda, à diverses reprises , des haches, disant que Pita (Dillon ) ni en donnait beaucoup, beaucoup. À quoi le commandant fran- Cais répondit que, s'il cnvoyait des vivres frais
à bord et surtout des cochons, il aurait des ha-
ches. II stipula même que trois haches seraient livrées en retour d'un eochon, marché que Nélo agréa. Les cochons n'arrivant pas, le commandant voulut retourner à bord ; les sauvages prirentalors une attitude si menacçante, qu'on senlit bien qu'il y avait eu inprudence de s'engager sans armes au milieu d'eux. Pour évitcrun malheur, il fallut user de ruse: M. d’Urville offrit au chef une grosse hâche et un beau collier, en Jui disant que c'était un à-compte sur le marché des cochons promis; puis il se leva et s'en alla. Nélo , surpris et charmé du cadeau, ne s’opposa plus à sa retraite, Le capitaine s’estima fort heureux d’être sorti de cette espèce de guet-apens
à aussi bon marché.
Gependantles travaux scientifiques marchaient avec activité, Le naturaliste Gaimard avaitobtenu du commandant de débarquer seul sur la partie occidentale de File. Par prudence on Jui avait donné pour compagnon l'Anglais Hambilton, qui parlait tant bien que mal Ja langue vanikovienne, Les habitants de Nama parurent enchantés de voir ces étrangers ; mais, pendant les cinq jours que M. Gaimard et Anglais restèrent parmi eux, ils ne se montrèrent pas toujours
d’un caractère facile et hospitalier, Gette excur-
APPENDICE, 257 sion , du reste fort ptrilleuse et bien méritante, ne produisit aucun résultat utile; au bout de cinq jours, le naturaliste revint avec une fièvre intense, ayant eu toutes les peines imaginables à se défendre contre des hommes irritables et turbulents. Aucune confidence ne put être obtenue, et le village même de Nama resta interdit au Français débarqué.
Après avoir recueilli l'opinion de ses compagnons de voyage sur les débris du naufrage de Lapérouse, le capitaine d’Urville leur communiqua son projet, depuis longtemps formé, d'élever un mausolée aux mânes de compatriotes morts pour la science, en attendant que la France pût un jour leur consacrer un monument plus durable et plus digne de sa puissance. Cette ouverture fut accueillie avec enthousiasme, et chacun voulut concourir à l'érection du cénotaphe.
Comme il était impossible de l'élever à Païou , sur le licu même de la catastrophe, on choisit comme emplacement une touffe de mangliers , située sur le récif qui ceignait en partie le mouillage de Mancvai. La forme adoptée pour
le tombeau fut celle d’un prisme «
C me auadrangulaire 1 Le
Le) vo
Fu
Fes
de six pieds sur chaque arête , surmonté par une pyramide quadrangulaire de même dimension.
Des platcaux de corail, contenus entre des pieux solides fichés en terre , formèrent le massif du monument, et le faite fut recouvert d'un petit chapiteau en planches de koudi, achetées à la Nouvelle-Zélande. Pour préserver le pieux édifice de la cupidité des sauvages, on eut soin de n'y employer ni clous ni ferrures, Une fois commencé, le mausolée marcha vite, malgré les travaux du bord et malgré les fléaux qui fondaient déjà sur le nouvel Æstrolabe, dans un lieu si fatal à l’ancien.
La fièvre du naturaliste Gaimard avait empiré ; le capitaine lui-même, à la veille d'aller visiter l'emplacement où les naufragés avaient construit leur petit navire, fut saisi par des accès violents et dangereux. Le temps, de sec qu'il était, étant devenu tout à coup pluvieux et malsain, celte fièvre prit un caractère épidémique , et frappa successivement plusieurs personnes de
l'équipage.
Cependant , le 14 mars, le mausolée fut terminé ; son inauguration eut lieu le même Jour,
cn présence d'une partie de l'équipage descen-
mn
APPENDICE. 259 due sur le récif, Un détarhement de dix hommes armés défila par trois fois, dans un silence solennel et respectueux, à l’en'our du cénotaphe, et ie salua d'une -riple décharge de mousqueterie, Llandis que du bord une salve de vingl-un coups de canon faisait retentir les montagnes de Vanikoro. Quarante ans auparavant les échos de ces mêmes Montagnes avaient probablement répélé les cris de nos compatriotes expirant sous les coups des sauvages, Tout tait deuil sur cette terre néfaste, deuil dans cette scène commétmoralive, deuil! dans !e présent lugubre et plein de craintes, La fièvre tenait alors clouée sur les hamacs la moitié de l'équipage de l’Astrolabe, et semblait menacer l’autre moitié. Les bras allaient manquer à la corvette pour se tirer de passes difficiles et dangereuses, Encore quelques jours de retard , et le mausolée élevé sur le récif allait servir à constater deux catastrophes. Le capitaine d'Urville sentit l'imminence du danger. Frappé lui-même, il eut encore la force de donner des ordres pour sortir de cei endroit fatal, Chaque tentative augmentait le nombre des malades ; enfin, le 47 mars, on redoubla d'efforts. faut laisser M, d'Urville rendre compte de
celle critique opéralion :
« Quarante hommes sont hu., de service, et
si nous laissons passer cette journée (47 mars)
sans bouger, demain peut-être il ne sera plus
temps de vouloir quitter Vanikoro. En conséquence, je suis décidé à tenter un dernier effort; à six heures du matin on commence à lever les ancres , et on les retire les unes après les autres, manœuvre longue et pénible, attendu que le câble, la chaine et le grelin s'étaieut entortillés les uns avec les autres, el aue nous avions peu de bras valides.
» Sur les huit heures, tandis que nous étions le plus occupés à ce travail, j'ai été fort étonné de voir venir à nous une demi-douzainc de pirogues de Tevai, d'autant plus que trois ou quaire habitants de Mancevai, qui se trouvaient à bord, ne paraissaien{ en aucune manière cffravés à leur approche, bien qu'ils m’eussent dit que ceux de Tevai étaient leurs ennemis mortels. Je témoignai ma surprise aux hommes de Manevaï, qui «6 contentèrent de vire d’un air équivoque, en disant qu'ils #vaient fait la paix avec les habi- Lants de Tevai, et que ceux-ci nr'apportaient écs cocos. Mais je vis bientôt que ies nouveaux venus n’apporlaient que des ar°s et des flèches en
fort bon état. Deux ou truis d’entre cux r1ontà-
APPENDICE, 261 rent à bord d’un aix déterminé, se rapprochirent du grand parneau pour regarder dans l’ir irieur du faux-pont et s'assurer du nomb:.
des hommes malades. Une joie maligne percait en même temps dans leurs regards diaboliques. En ce moment, quelques personne; de l’équipage me firent remarquer que deux des trois hommes de Mancvai qui se trouvaient à bord faisaient ce même manége depuis trois où quatre jours. M. Gressien, qui observait depuis Je matn leurs mouvements, avait cru voir les guerriers des deux tribus se réunir sur la plage, ct avoir entre eux une longue conférence,
» De pareilles manœuvres annoncaient les plus perfiäes dispositions , et je jugeai que le danger était imminent. À l'instant j'intimai aux naturels l'ordre de quitter la corvette et de rentrer dans leurs pirogues ; ils eurent l'audace de me regarder d’un air fier et menacant, comme pour me déficr de faire mettre men ordre à exécution. Je me contentai de faire ouvrir la salle d'armes. ordinairement fermée avec soin , et, d’un front sévère, je la montrai du doigt à mes sauvages , tandis ue de l’autre je leur désignais leurs pirogues. L aspect de vingt mousquets étincelants, dont ils connaissaient la puissance , les fit tres-
saillir et nous débarrassa de leur presence,
» ILest plus essentiel qu'on ne pense de con- Lenir ces hommes grossiers par la seule terreur des armes à feu; elle est plus nécessaire pour l'Européen que l'effet même. La vue seule d’un pistolet pourra mettre en fuite vingt sauvages, landis qu'ils seraient capables de se rucr comme es bêtes féroces sur un détachement qui vien-
drait de faire feu sur eux.
» Du reste, nous venions, pour ainsi dire, de rompre la paille avec ces barbares , et notre départ devenait plus indispensable que jamais.
J'eshortai donc l'équipage à redoubl2r de courage el d'efforts, et je pressai le moment de l'appareillage autant que Île permettaient mes faibles moyens. Les malades eux-mêmes préinient leurs débiles mains à lPouvrage, et nous pünies enfin élonger une ancre à jet dans l’esi par trente brasses de fond ; quoiqu'elle fût surjalée, nous fûmes assez heureux pour qu'elle
lint ‘usqu'au bout.
» Ce fut sur ce frêle appui que, le 17 mars 1828 , à onze heures quinze minutes du matin , l'Astrolabe déploya ses voiles, el prit définitivement son essor pour quitter Vanikoro. Nous
scrrâmes d’abord le vent le plus près qu'il noas
dmsmambase intimes lies amet aareannés ta itat a tntane nn ne dat anna aanams mu non
fut possible, avec une bonne brise d'est S, E,
assez L fraic he ; ; puis nous laissâmes porte r sar la passe; mais dl Moment méme où
Hions dans l'endroit le plus sc
nous don-
abreux , celui où elle est semée d'écueils » Un grain subit vint borner notre horizon à un rayon de soixante à qualre-vingts Loises,
» Accablé par la fièvre . . Je pouvais à peine me soutenir pour commander la manœuvre , et mes
veux aublis ne pouvaient se fixer sur les flots
d'écume qui blanchissaient les deux bords de Ja passe ; mais je fus seconde par l’activité des offciers , surtout par l’assistance de M. Gressien ,
que j'avais char gé de diriger notre route. I] nous servit de pilote, et le fit avec tant de
sang-froid de prudence ei d’'habileté
, que la corvette franchit sans accident 14 prsse étroite et difficile par où nous devions gasner Île large, Ce moment
décidait sans retour du sort de l’e
xpédition , el la moindre f
ausse manœuvre jetait la corvette sur des écueils d’où vien n ‘aurait pu la retirer, \ussi, malgré notre détresse, après quelques minutes d'anxiété, nous Cprouvâmes tous, en nous voyant délivrés des récifs de cette île funesie, un sentiment de joie co: nparable à celui
, (San sinnas
i prouve ün Pt isonnicr qui échappe aux hor-
reurs de Ja plus dure captivité; la douce esptance vint ranüaer notre courage abattu, et nos regards se tournèrent encore une fois vers les rives de notre patrie, à travers les cinq ou six
mille lieues qui nous en séparaient, »
Toutefois ce séjour, st tristement prolongé , eut de beaux résultats pour la science ; d'utiles travaux furent réalisés, des observalions importantes furent faites ; M. Gressien leva le plan ic plus exact et le plus complet de toute l'ile ; sa configuration , ses récifs, ses accidents de terrain y furent minutieusement décrits. La carte qui résulia de ces longues opéralions est un des morceaux capitaux du voyage. Naguère inconnue, Vanikoro est à l'heure actuelle un des points les mieux décrits de l'océan Pacifique. Les règnes de la nature y ont été étudiés, et des échantillons existent dans les salles du Muséum. En dehors de ces recherches, utiles el générales, il en était une plus spéciale au pays, celle du naufrage même, objet de la mission. Cette question fut traitée à fond par M. d'Urville , et son travail curieux et plein de faits mérite d'être
reproduit,
« Dès le moment de notre arrivée, dit-il, les
Fu |
APPENDICE, 265 insulaires de Vanikoro, naturellement farouches et défiants, comme tous les sauvages de la race noire océanienne , Setnblaient avoir adopté un système de dénégation sbsolue touchant cette Calastronhe, ou bien ils n'opposaient à nos queslions que des réponses Évasives, comme : Je ne sais ; — Je nai pas vu; — Cela est arrivé , ya très-longtemps ; — Nous l'avons entendu dire à nos pères , etc. I était évident que leur conduite à l'égard des infortunés qui échappèrent au naufrage ne fut rien moins qu'hospitalière, Sans doute ils redoutaient que nous fussions venus pour en lirer vengeance, surtout quand ils eurent appris des Anglais ct des naturels que nous étions de la même nation que les Maras. Cependant, quand ils se furent assurés que nous n’avions aucune intention hostile, et lorsqu'ils virent que nous les comblions d'amitiés et de présents , leur frayeur diminua un peu; quelques-uns devinrent plus Communicatifs, et ré pondirent plus volontiers aux questions que je ne Cessais de leur renouveler. Je m'allachais de préférence aux vicillards , qui pouvaient avoir été témoins de ce funeste événement, et à ceux plus jeunes qui paraissaient avoir plus d’intelligence, être doués d’une mémoire plus lucide , et
par là susceptibles d'avoir inieux retenu ce qu'ils
avaicnt appris de la bouche de leurs pères.
» Dans ma narration, j'ai donné les résultats de ces divers entretiens, et l’on a vu qu'au nombre des premiers figurent Valiko, chef du village de Vanikoro ; un chef très-âgé de Manevai, et Mocmbe, chef religieux du même village. Parmi les autres, les plus remarquables ont été Tangaloa et Kava-L iki, jeunés chefs très-inte lligents, qui se disaient avec or caeil issus d’un père de Tikopia et d'une mère de Vanikoro, origine qui les rapprochait de la race polynésienne. En comparant, analysant ct discutant leurs différents récits, voici la version la plus vraisembla-
ble que j'aie pu adopter.
» À la suite d’une nuit très-obscure, durant laquelle le vent du $. E, soufllait avec violence, le matin les insulaires virent tout à coup sur la côte méridionale, vis-à-vis du district de Tanema, ane immense pirogue échouée sur les récifs, Elle fut promptement démolie par les vagues, et disparut entièrement, sans qu’on en pût rien sauver par la suite. Des hommes qui la montaient, un petit nombre seulement put s’échapner la terre. Le jour
per dans un canot et gag
mer 67
se \v
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