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LA HAYE ET LES SAVANTS

Fauquemont (Hollande), 18 août 1924.

Me voici rendu, après une course en quatre trains différents, dans un pays à peu près unique au point de vue topographico-politique : comme une enclave, une projection d’un territoire dans un autre. Si ce territoire était dans une pièce d’eau, mer ou lac, on l’appellerait une presqu’île. C’est une bizarreté politique, en même temps que le résultat d’une injustice, à mon avis.

En effet, qu’on examine une carte de la Belgique et des Pays-Bas, et l’on verra, juste au sud de cette dernière contrée, une langue de terre de forme ovale qui devrait en bonne règle appartenir au pays belge. Elle a Maastricht pour capitale. A Fauquemont, soi-disant traduction de Valkenburg, comme on dit ici, on se trouve à

peu près à moitié chemin entre cette ville et Aix-la-Chapelle. C’est dire que je suis en ce moment à dix-sept kilomètres de la Belgique, à l’ouest, et à vingt de l’Allemagne, à l’est. Pour y arriver, je suis passé par une étroite bande de terre, toujours appartenant à la Hollande, d’où l’on devait voir l’un et l’autre pays à la fois.

J’emprunte ces détails à un bel atlas allemand publié il y a deux ans, où je suis frappé d’un détail qui peut avoir sa signification. Tous les territoires, si petits soient-ils, que la dernière guerre a arrachés à l’Allemagne y sont donnés avec la couleur propre au pays auquel ils ont été rattachés, mais avec leurs limites occidentales d’avant-guerre nettement définies. C’est ainsi que l’Alsace et la partie de la Lorraine qui était allemande avant 1918 ont, sur les cartes de cet atlas, les frontières que lui avait assignées le traité de Francfort, au lieu d’être données comme parties intégrales de la France, sans aucune restriction ou arrière-pensée.

On peut en dire autant des misérables petits districts acquis sur l’Allemagne par l’héroïque Belgique, qui aurait dû être autrement récompensée. Je veux parler des deux “ cercles ” de Malmédy, qui a encore une certaine importance au point de vue territorial, et d’Eupen, qui en est dénué, puisqu’il n’a pas plus de quinze kilomètres dans sa plus grande longueur. Le second en a le double, avec près de cinquante en longueur.

Mais revenons à la Haye, où beaucoup d’ouvrage nous reste à faire.

J’ai déjà dit un mot de son aspect extérieur, ainsi que de ses habitants en général. Si j’eusse été logé dans

un milieu plus favorable, par exemple, chez les Jésuites d’à côté, j’aurais pu en dire davantage parce que j'aurais eu l’explication de certains détails qui m’intriguaient en ma qualité d’étranger. Mais quels renseignements pouvez-vous recueillir de bonnes âmes comme les religieuses chez lesquelles j’étais, qui ne savaient pas un mot de français ni d’anglais, tandis que, de mon côté, j’étais tout aussi ignorant de leur langue maternelle ! Aussi, quels signes et quelles grimaces il fallait faire pour arriver à se comprendre un tant soit peu (1) !

Par contre, tous les membres du clergé néerlandais semblent comprendre, et plusieurs parlent bien, la langue française. On peut bien penser que, de retour des séances du congrès, je ne manquais pas de profiter de leur compagnie.

Ce qui me frappa surtout à l’église des Jésuites, bel édifice avec de superbes colonnes monolithes en granit rouge poli, où je dis ma messe tous les jours, ce fut l’extraordinaire affluence de fidèles, en particulier des hommes, qui se conduisaient dans le lieu saint d’une manière à édifier les anges. C’étaient, à n’en pas douter, des croyants qui sentaient profondément la présence de Dieu, et trahissaient leur foi par un recueillement d’ailleurs peu difficile au tempérament hollandais. Dire le nombre des communions, d’hommes aussi bien que de fem-

(1) Une lettre du supérieur de notre maison de Saint-Charles, à Fauquemont, m’annonçant qu’il m’avait trouvé un meilleur gîte à la Haye, ne m’arriva que longtemps après que j’en eusse pu profiter. Quelle différence pour moi si j’avais pu me réfugier dans une communauté dirigée par la sœur d’un de nos évêques de l’Afrique australe, comme était celle qu’on venait de me trouver !

mes, qui se donnaient chaque matin dans cette seule église est chose impossible. Elles devaient se compter au moins par centaines. On se serait vraiment dit dans la primitive Église !

Sous ce rapport, ce serait tomber dans une partialité implicite qui ne va pas à mon caractère que de ne pas mettre en regard de cette foi agissante l’abstention propre à certain pays qui m’est pourtant bien cher, où la messe des jours sur semaine est traitée comme si elle était dite exclusivement pour les femmes. Oserais-je ajouter que certains curés français ne semblent pas avoir encore entendu parler des directions, pourtant si formelles, du regretté Pie X, de sainte mémoire. “ Les personnes qui ont la louable habitude de communier le premier vendredi du mois pourront se confesser à telle ou telle heure ” ; c’est ainsi, mot pour mot, qu’un excellent prêtre à la tête d’une grosse paroisse de mon diocèse d’origine annonçait les confessions préparatoires à la communion mensuelle qui, au Canada et ailleurs, rassemble à la sainte table une bonne partie des paroissiens, hommes et femmes. D’exhortation à s’approcher alors des sacrements, pas le moindre mot sur les lèvres de ce curé français. Peut-on s’attendre après cela à voir la communion fréquente en honneur dans pareille place ?

Elle l’est certainement à la Haye, s’il faut en juger par l’église que je fréquentais moi-même. Et cet intense sentiment de piété que j’y remarquai ne se bornait point à l’intérieur ; apparemment tout catholique qui passait devant une église saluait ostensiblement l’Hôte

divin qui y faisait sa demeure, tout comme cela se pratique à Montréal et dans les autres villes du Canada.

Après Dieu, son ministre. La veille de mon départ, j’eus une excellente démonstration de la manière dont les Hollandais, même des grandes cités comme ta Haye, traitent le prêtre, surtout celui qui est établi en autorité. Le Père qui fait l’office de curé à l’église des Jésuites était absent lors de mon arrivée en cette ville. Peu après, je fus assez surpris de voir tout le quartier voisin pavoisé de drapeaux nationaux qui flottaient au vent. Le soir du même jour, des foules apparemment anxieuses étaient stationnées aux abords de l’église, surtout devant les portes de sa façade.

Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire? Une religieuse interrogée par moi ne sut que répéter, hors d’haleine : “ Pastoor, pastoor. . . ” avec un verbe dont je ne pus malheureusement saisir la signification.

Bientôt j’eus le mot de l’énigme. Après une longue attente, deux ou trois autos arrivèrent, dont l’une fut saluée de tout le monde, surtout lorsque son principal occupant en descendit. En même temps, l’un des marguilliers, apparemment, lui apporta solennellement une espèce de masse à baiser ; après quoi le voyageur qui, on le comprend, n’était autre que le curé de retour, entra à l’église suivi de toute la foule, qui s’y pressa pour recevoir la bénédiction du Saint-Sacrement.

A propos d’église et d'offices, je me permettrai de noter que chaque pays ayant quelque chose qui lui est propre, parce que différentes sont les caractéristiques de ses habitants, ces particularités se rencontrent jusque dans

ce qui se rapporte à l'exercice du culte. A la Haye, je ne pus m’empêcher de remarquer certains petits points concernant la célébration de la sainte messe que je crois particuliers au pays dont cette ville est la capitale. Le plus important consiste dans l’usage d'une petite cuiller d’or ou d’argent, pour mettre dans le vin sacramentel la toute petite quantité d’eau que les rubriques veulent qu’on y ajoute.

Cette pratique est on ne peut plus avisée, vu qu’elle obvie au danger de nullité, qui n’est que trop à craindre quand on dit la messe avec un vin trop dilué. Je connais certains prêtres qui gagneraient à l’adopter. On serait alors plus fixé sur la validité de leurs messes.

La chasuble hollandaise n’est plus la chasuble gothique du moyen âge. Néanmoins elle a cela de commun avec elle qu’une simple ouverture ronde y est pratiquée pour passer la tête, sans échancrure en avant ni aucune attache pour se l’assujettir à la poitrine. Pour mentionner un tout petit point de liturgie inconnu en Amérique et qui a pourtant sa raison d’être, le servant de messe ne manque jamais de sonner, comme en France, pour la petite, ou seconde, élévation, juste avant le Pater.

Enfin, ce même enfant, en rentrant à la sacristie, s’agenouille toujours pour recevoir au passage la bénédiction du prêtre dont il vient de servir la messe. Cette touchante coutume, malheureusement tombée en désuétude ailleurs, doit dater des âges de foi, car le si regretté Dom Adrien Gréa l'avait ressuscitée parmi ses religieux, et ceux d’entre eux qui lui sont restés fidèles la pratiquent et la font toujours pratiquer en pareil cas.

En ce qui est du costume ecclésiastique en Hollande, on en voit trois différents. Le plus commun est la soutanelle, espèce de longue redingote portée par-dessus les culottes courtes. Quelques-uns remplacent aujourd’hui celles-ci par le pantalon noir, et portent alors une simple lévite, tandis que d’autres, en moins grand nombre, ne quittent jamais, même sur la rue, la soutane proprement dite. Hier, près de Maëstricht, j’ai même voyagé avec un Franciscain revêtu de son costume officiel, qui, je dois pourtant l’admettre, semblait attirer les regards des badauds.

La seule distraction dont j’ai pu jouir à la Haye, à part celles qu’occasionnait le Congrès des Américanistes, fut une longue séance de cinéma représentant, pour le clergé de la capitale, dont soixante-quinze ou quatrevingts membres y assistaient, les diverses phases du Congrès eucharistique qui venait de se tenir à Amsterdam, non loin de là. Les péripéties du voyage et l’arrivée des prélats et des foules étaient, à mon sens, bien trop détaillées et assez monotones. Le reste paraissait bien. Les foules étaient certainement enthousiastes.

Enthousiastes étaient aussi les assistants cléricaux devant lesquelles elles évoluaient maintenant sur l’écran. Deux personnages furent surtout acclamés : le cardinallégat Van Rossum, compatriote de l’assemblée, et Pie X, le pape de l’Eucharistie. L’apparition de l’un et de l’autre fut saluée d’un tonnerre d’applaudissements d’autant plus flatteurs qu’ils étaient absolument spontanés.

Et l’autre congrès, celui-là qui avait été mon excuse pour le voyage que j’accomplissais alors? Il était, à son

tour, en pleine opération à la capitale néerlandaise, dans l’un de ses plus vastes palais historiques. Un compte rendu même sommaire de ses travaux serait, on le comprendra, presque un hors-d’œuvre dans une série de lettres destinées au grand public. J’en prendrai seulement occasion pour attirer l’attention sur un point qui n’est pas sans importance au point de vue national, tel qu’il est entendu au Canada et qu’il doit être entendu en France.

Je fais allusion à la question des langues. On ne saurait cacher le fait que, pour la première fois à ma connaissance, la direction du congrès assigna à l’anglais une place prépondérante à laquelle il n’était point habitué (1). C’est ainsi que tous les imprimés étaient dans cette langue. Aussi fut-ce avec la plus vive satisfaction que je vis l’empressement avec lequel la plupart des délégués officiels des différents gouvernements voulurent souligner l’importance du français comme langue internationale.

Le président ayant lu en bon anglais un rapport sur ce qui s’était passé dans les cercles américanistes depuis la dernière réunion du congrès au Brésil, un des ministres de la Couronne néerlandaise, qui, lui aussi, faisait partie de la direction, prononça un superbe discours dans un français que n’aurait pas désavoué un académicien. Puis le délégué du gouvernement des Hellènes (Grecs) fit part, en excellent français, des vœux de son pays

(1) Pour international qu’il soit aujourd’hui, ce congrès est d’institution française, et eut sa première session à Nancy, en 1875. Il n’a rien à faire avec les questions de religion, mais s’occupe scientifiquement des aborigènes de l’Amérique, en les étudiant à tous les points de vue possibles.

pour le succès du congrès. Son voisin, le délégué italien, le suivit dans la même langue ; puis vint celui du Brésil, dans un français dont je ne pus m’empêcher de le féliciter privément.

— Mais c’est bien simple, déclara-t-il alors ; nous parlons tous français en famille chez nous, et c’est le cas pour une foule de gens de mon pays.

Après lui vint le délégué du Guatémala, toujours dans le plus pur français et sans le moindre accent étranger ; puis ceux du Pérou, de la Belgique bilingue, de Cuba et. . . de la Chine ! Ce dernier, professeur à une université, parut flatté de mes remerciements de ce qu’il avait choisi ma langue maternelle pour s’adresser à une assemblée internationale comme la présente. Le représentant de l’Argentine fit ses premières remarques en français, mais lut son discours en espagnol, langue qui, étant donné sa diffusion dans l’Amérique du Sud, est assez en honneur dans les réunions du genre de notre congrès.

Tandis que nous en sommes au chapitre du français, il peut nous être permis d’ajouter que, à en juger par les enseignes et noms des maisons publiques de la Haye, cette langue n’y semble pas tout à fait inconnue. C’est ainsi que, sur le seul parcours que j’avais à faire tous les jours pour assister aux séances du congrès, je notai les enseignes suivantes parmi la masse de celles qui étaient en hollandais : Au Louvre, Au Corset français, Au bon Marché, Llôtel du Passage, Maison française, Maison de Confection, Maison de Bonneterie, Cigarettes 25 grands Prix — huit françaises contre une anglaise : soit

dit pour le profit des pusillanimes du Canada français, qui s’imaginent naïvement que, dans le monde du commerce, c’est l’anglais qui prédomine toujours.

Que dis-je? Je vis même, dans un autre quartier de la ville, une enseigne qui annonçait en français une École de Beauté, institution qui me paraît bien nécessaire en Hollande, même parmi les dames de sa capitale. Par exemple, je ne saurais dire quels en sont les succès. . .

Cette mention de la beauté me porte à faire quelques pas en arrière. Je m’étais installé à Paris dans un compartiment de seconde classe du train qui devait me mener à la Haye, à côté de la jeune Normande au “ Calvados ” dont il a déjà été parlé. En face de moi — ne pas oublier qu’en Europe chaque compartiment de chemin de fer contient deux bancs, dont les occupants se regardent — se trouvait un individu relativement jeune, aux lèvres dédaigneuses et au menton en galoche. Me basant sur le journal qu’il lisait, je le soupçonnai de suite de venir des États-Unis. M’étant convaincu qu’il ne parlait point français :

— Il est par trop laid, ne pus-je m’empêcher de dire à ma voisine, ce doit être un savant.

— Est-ce que les savants sont laids ? demanda-t-elle ingénûment.

— Beaucoup le sont. Quant à celui-ci, je ne serais qu’à demi étonné qu’il se rendît au même congrès que moi.

— Vous savez l’anglais ?

— Oui.

— Alors vous pouvez facilement vous en assurer.

— C’est ce que je vais faire à la première occasion.

Profitant donc d’un instant où il s’était arraché à son

journal :

— Any great news to-day f De grandes nouvelles aujourd’hui? lui demandai-je.

— Aucune, fit-il évidemment satisfait de trouver quelqu’un à qui il pût parler.

— Monsieur vient d’Angleterre ?

— Non, des États-Unis.

— Ah ! c’est cela ; votre journal est trop vieux. Il ne peut contenir rien de nouveau.

— Pardon, il est d’aujourd’hui même. Vous le voyez, c’est le Herald, édition de Paris.

— Et vous allez loin ?

— Jusqu’en Hollande.

— A la Haye ?

— Précisément.

— Vous vous rendez sans doute au Congrès des Américanistes ?

— Ah ! çà, comment savez-vous qu’un congrès de cette nature doit s’y tenir ? fit-il tout surpris.

— Parce que j’y vais moi-même.

— Vraiment ? Voilà qui est intéressant, dit-il évidemment piqué de curiosité. Je suis le Professeur Mason, qui ai un peu étudié les races athabaskaines (ou dénées). Pourrais- je savoir votre nom ?

— Je m’appelle Morice.

— Comment ! s’écria-t-il en sursautant visiblement ; seriez-vous le fameux Père Morice, la grande autorité sur les Dénés (pardon de reproduire ses épithètes) ?

— Lui-même. . .

Alors, le brave homme manqua de se jeter à mon cou. Cette suprême démonstration des races latines, il la remplaça par une vigoureuse poignée de main. Et, lorsqu’il se fut un peu remis de son émotion, il me confia que, sans faire mine de rien, il m’avait lui-même dévisagé et étudié depuis Paris, et en était venu à se demander si, moi aussi, je n’étais pas un savant.

— Et pourquoi cela ? lui demandai-je.

— Parce que, voyez-vous, fit-il en hésitant quelque peu, vous n’êtes par précisément ce qu’on appelle un phénix de beauté. . .

Ciel ! Il avait donc compris ma remarque initiale !

Quoi qu’il en soit, ce congrès me fit renouer connaissance avec quelques-uns de mes anciens amis, parmi lesquels je citerai le Dr Franz Boas, Juif allemand devenu Américain, qui a certainement fait de très sérieuses études sur les aborigènes du Nouveau-Monde ; Le Dr W. Schmidt, S. V. D., savant prêtre qui a fondé, et continue à diriger, Y Anthropos, de Moedling, près de Vienne, en Autriche ; le Professeur Thalbitzer, Danois qui s’imagine sérieusement savoir la langue des Esquimaux ; le Dr Capitan, de Paris, qui a (peut-être à meilleur droit) une tout aussi haute idée de ses connaissances en ce qui est de l’archéologie de l’Amérique du Sud ; l’ex-conseiller impérial Heller, de Vienne, qui ne sait probablement pas grand’chose en fait de science américaniste, mais aime à se mêler à ceux qui la connaissent (1).

(1) Simplement pour donner une idée de la nature de ce congrès, j’ajouterai que j’y lus un travail sur “ l’abstraction dans la langue des Por-

Ce monsieur, aux larges épaules et à la longue barbe grise, est le favori du congrès. C’est un excellent cœur, qui embrasse tout le monde avec effusion. J’échappai à son accolade uniquement parce qu’il ne me reconnut que pendant le discours d’un membre. Il m’envoya alors de loin “ ses salutations empressées ”. J’en fais autant pour le directeur de la Liberté.

teurs ”, sauvages parmi lesquels j’ai passé vingt-deux ans de ma vie de missionnaire.

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