‹ Voyages et aventures de Lebret à la HayeChapitre 9 sur 28 · RUINES ET PAYS-BAS · texte numérisé non relu

RUINES ET PAYS-BAS

La Haye (Hollande), 15 août 1924.

Ma dernière lettre était absolument monographique, dans ce sens qu’elle se rapportait exclusivement à la B. Thérèse de l’Enfant-Jésus. Après elle, la présente, qui doit d’abord compléter le récit de ma visite à Lisieux, et est écrite bien loin de cette ville sanctifiée par la vie et la mort de celle qui vient d’être officiellement déclarée une amie de Dieu, paraîtra forcément quelque peu décousue, parce que faite d’éléments plus ou moins disparates. S’il est bien vrai que la personnalité de la douce petite sainte semble remplir une bonne partie de l’antique ville normande, on ne peut pourtant oublier que, même au point de vue religieux, celle-ci possède dans ses murs au moins un autre souvènir, mais combien

différent ! auquel le chrétien ne saurait demeurer complètement indifférent.

Sait-on que Pierre Cauchon, le pusillanime et vénal évêque qui, pour l’amour d’un lucre sordide et par peur de l’envahisseur de son pays, sinon par une coupable complaisance pour lui, condamna Jeanne d’Arc au bûcher, fut enterré dans la cathédrale de Lisieux, dont l’évêque de Bayeux est, depuis le Concordat, le titulaire, tout en ayant son siège ordinaire dans la petite ville où il réside habituellement ? Il paraîtrait que ce fut pour expier sa faute que, bourrelé de remords, le prélat homicide fit bâtir la grande chapelle de la Vierge, qui continue l’abside de la cathédrale de Lisieux — chapelle que la B. Thérèse de l’Enfant-Jésus fréquenta assidûment avant son entrée au Carmel.

On sait que les architectes du moyen âge aimaient à peupler les coins inutiles de leurs créations d’êtres fantastiques, tels que têtes d’aigles, de chauves-souris, ou autres animaux moins aériens. Or, certains argus plus pénétrants que moi croient voir quelque chose qui ressemble à des cochons dans ceux qui jouent un rôle analogue dans la chapelle due aux remords du juge de Jeanne d’Arc.

Quoi qu’il en soit, une chose est certaine, c’est que Cauchon fut lui-même enterré dans cette chapelle. Mais où ? On y voit bien une dalle portant une inscription à moitié effacée par le temps ; mais elle ne peut rien avoir à faire avec sa tombe, puisque celle-ci était, comme tous les mausolées des grands personnages de l’époque, recouverte d’une statue le représentant couché.

La preuve s’en trouve dans les débris d’une semblable œuvre d’art qui gît aujourd’hui dans l’un des transepts de la cathédrale de Lisieux.

Et ici on ne peut s’empêcher de se laisser aller à quelques considérations sur les retours de la fortune, la juste rétribution que la Providence permet souvent, même ici-bas, comme compensation pour l’injustice humaine. Le prélat de cour qu’était Pierre Cauchon ordonna qu’on jetât dans la Seine les cendres de la vierge martyre de la politique de son temps, ou du moins il n’est pas dit, que je sache, qu’il s’y soit jamais opposé. Et voilà qu’aujourd’hui on recherche vainement les siennes, malgré l’imposant monument qui les contint longtemps. Elles furent dispersées sous la Révolution, et l’on ignore maintenant jusqu’à l’endroit précis où se trouvait son tombeau.

Bien plus, tandis que, dans l’un des deux transepts de la cathédrale Saint-Pierre de Lisieux, l’humble vierge de Domrémy, maintenant glorifiée par la plus haute autorité du monde, revit triomphante sous la forme d’une belle statue qui attire tous les regards et reçoit tous les hommages, celle de son bourreau gît dans la poussière du transept opposé, brisée en une demi-douzaine de morceaux, et à peine reconnaissable comme l’effigie d’un évêque catholique.

Et à ce propos, un petit incident d’ordre personnel ne sera pas hors de place ici. Comme j’étais à la recherche du tombeau de Cauchon, j’avisai un monsieur qui venait de baiser le pied de la statue de saint Pierre, fac-similé de celle de Rome, et qui paraissait religieux et très digne.

— L’évêque Cauchon, mais c’était un Anglican, me dit mon interlocuteur.

Lorsque je l’eus désabusé à ce sujet, il me donna, en qualité d’ancien prisonnier des “ Boches ” dans la région qu’ils occupaient, toutes sortes de détails sur le sans-gêne que leurs prêtres prenaient, assura-t-il, avec les choses saintes, détails dont je ne crois pas le premier mot, mais qui montrent à quel point les préjugés nationaux peuvent, aujourd’hui comme au temps de Cauchon, influer sur le jugement des mieux intentionnés.

De retour à Paris, j’y passai un jour (1), le dimanche, et partis lundi midi pour le Congrès international des Américanistes, qui devait s’ouvrir le lendemain à la Haye, capitale de la Hollande.

Ce voyage me fit traverser la zone occupée par les Allemands de 1914 à 1918. Cette zone, hélas ! ne nous apparut que trop tôt, et nous ne fûmes pas longtemps sans réaliser que les ravages qui ont depuis donné lieu à tant de pénibles pourparlers et ont fait couler tant d’encre n’étaient que trop réels, malgré tout ce que le Gouvernement a fait pour en atténuer les suites — avec des sommes basées sur les promesses de réparations incorporées dans le traité de Versailles.

A Montescourt, par exemple, nos regards s’arrêtent intrigués sur une grande étendue de terrain qui, de loin, paraît toute rouge par suite des toits de tuile neuve d’une multitude de petites maisons affectant une uniformité

(1) Ne voulant point m’attarder à suivre les sentiers battus, je laisse aux guides officiels de la grande cité le soin d’en décrire les principaux points d’attraction.

pénible à voir. On dirait ce qu’on appelle en France une immense cité ouvrière. Mais la place ne contient point d’usines. Ce sont, paraît-il, des maisons qui, rasées par les Allemands, ont été refaites par le gouvernement français. A côté, d’autres se rebâtissent, tandis que quelques-unes sont encore en ruines.

Il n’y a pas jusqu’aux arbres de la campagne auxquels les obus et la mitraille ont enlevé la vie, et qui demeurent jusqu’à ce jour secs au sein de la nouvelle végétation, comme le figuier de l’Évangile au milieu d’un verger verdoyant.

Puis nous apparaît Saint-Quentin, qui a encore plus souffert du conflit mondial. Ceux de ses édifices qui n’ont pas eu besoin de reconstruction sont encore tout ravagés d’écorchures d’éclats d’obus ou tamisés de trous de balles. Une foule de ses maisons restent à relever, et l’on aperçoit au loin un vaste vaisseau, neuf et sans tours, qui doit être sa cathédrale en état de résurrection.

A Aulnoye, au contraire, c’est un clocher qu’on voit se dresser sans son église debout sur le ciel gris, et un peu partout nous avons les signes de la plus grande désolation, auxquels succèdent, par ci par là, un renouveau qui fait plaisir à voir.

A la frontière belge, le douanier se montre bon prince pour moi, et se fie évidemment à ma mine d’honnête homme. Du reste, qu’aurait pu cacher mon tout petit sac ? Mais ma voisine de compartiment, une jeune Normande mise à la dernière mode, c’est-à-dire pas encombrée d’habits, qui a avec elle du “ Calvados ” — je n’expliquerai pas le sens de ce mot pour ceux qui ne

le connaissent point — manque de se faire pincer. Certaines petites empiètes accumulées dans sa valise, des pièces de vaisselle fantaisie, etc., la font prendre pour la fille d’une dame logée au précédent compartiment, qui a, paraît-il, des articles analogues dans ses bagages.

— L’une de vous deux a fait ces achats, que vous vous êtes ensuite partagés afin d’en cacher l’importance et n’avoir rien à payer, lui dit l’employé.

Elle a beau protester que ce n’est point le cas et qu’elle ne connaît même pas la personne dont on lui parle et que le douanier prend pour sa mère ; il faut une comparaison en règle des cartes d’identité de l’une et de l’autre pour convaincre l’officier de l’innocence relative de la jeune fille.

Innocence relative, dis-je. En effet, s’il avait trouvé ce qu’elle venait de cacher entre le coussin du siège et sa base en bois, elle en aurait eu, de son propre avis, pour au moins cent francs d’amende, sans compter la confiscation du liquide soustrait au contrôle du représentant de la loi.

Ce qui frappe en Belgique, que nous traversons maintenant, ce sont les immenses tas ou pyramides, les collines artificielles résultant des parties non utilisables du charbon de terre et autres minéraux, qui accusent un pays d’intense industrie métallurgique. Nous entrons bien dans Bruxelles, mais c’est pour en ressortir bientôt en reculant. Du reste, que pourrions-nous voir d’une grande ville sans sortir de notre train? Nous constatons seulement que quelques-unes de ses églises ont de superbes flèches. Il est probable que le reste est à l’avenant.

Entrés plus tard en Hollande, nous ne tardons pas à nous apercevoir de la propriété du nom de Pays-Bas que cette contrée portait autrefois en français, et sous lequel d’autres peuples continuent à la connaître. C’est un pays trop bas pour la culture des céréales : à peu près tout ce que nous en voyons est en gras pâturages, coupés de canaux d’assèchement en guise de haies. Et l’on ne saurait s’en étonner si l’on réfléchit que le sol en est souvent au-dessous du niveau de la mer, dont les flots ne sont contenus que par des dunes naturelles et des digues artificielles.

D’où les noms de plusieurs de ses villes, telles que Schieaam, Monnikendam, Edam, Volendam, Schardam, Leerdam, Werkendam, Alblasserdam, et surtout de ses deux principaux centres, Amsterdam et Rotterdam. On sait que dam signifie digue en anglais. Ce suffixe a le même sens dans la plupart des autres langues germaniques, groupe auquel appartient le hollandais.

Instinctivement, nous cherchons des yeux les traditionnels moulins à vent, ainsi que les amples pantalons et les gros sabots des paysans avec lesquels la Hollande est associée dans l’esprit populaire. Les premiers sont bien en évidence ; on en voit de tous les côtés. De fait, les services du vent, dans ces plaines où aucune éminence n’en atténue la force, sont mis à contribution pour toutes sortes de besoins : creusage et perforage, suction de l’eau, drainage des terrains, etc.

Quant aux seconds, pantalons de zouaves et sabots de bois, ils sont invisibles, pour la bonne raison, sans doute, que nous ne nous arrêtons que dans les villes, et

que les habitants des campagnes restent chez eux. La fameuse pipe hollandaise aux généreuses proportions ne nous apparaît pas davantage. On fume pourtant, presque autant qu’au Canada, ce qui n’est pas peu dire ; mais, sur la rue, du moins, on se contente généralement de la cigarette ou du cigare. Il paraît que la pipe gigantesque à bol en faïence se déguste ordinairement à la maison. D’aucuns assurent, du reste, qu’elle tend à disparaître.

Et puis, l’heure des travaux des champs, ou plutôt des prés, est passée, et il fait nuit depuis quelque temps lorsque nous arrivons à la Haye ( Den Haag). Là je commence à éprouver l’un de ces embarras qui sont inséparables des voyages en pays dont on ne connaît point la langue. A force de chercher, je découvre pourtant un conducteur de taxi qui est assez intelligent pour comprendre, aidé d’une adresse écrite sur un bout de papier, que je veux aller à l’une des deux maisons que possèdent les Jésuites à la Haye — d’ailleurs la perspective d’un petit gain éclaircit singulièrement l’intelligence chez le commun des mortels !...

Un des Pères jésuites m’attendait. Mais ils m’apprend que le supérieur est absent, et il ajoute qu’il n’y a point de place pour moi dans son établissement. Par contre, ils m’ont, paraît-il, préparé un gîte à côté, dans une communauté religieuse dont les membres n’ont qu’un défaut, celui de ne comprendre aucune des langues que je connais. . .

La Haye n’était autrefois, m’assure-t-on, qu’un désert de sable. C’est aujourd’hui une place d’environ

Une ÉPINE VENERABLE (A. S. Mars)

360,000 habitants, dont plus d’un tiers sont catholi }ues. Au point de vue matériel, c’est une ville de briques et de tuiles : de briques, d’un rouge très foncé et presque noirâtre, sont construites à peu près toutes les maisons et même les monuments, dont les toits sont pour la plupart en tuile. Quand les rues ne sont point pavées en pierres plates, elles le sont généralement en briques. C’est à peu près toujours le cas pour les trottoirs, chaque brique reposant alors sur le côté mince, pour assurer un peu de solidité.

Cette particularité des rues de la Haye explique le tapage presque incessant, le brouhaha indescriptible et le crépitement métallique dont les nerfs délicats se trouvent assez mal. On dirait, au passage des charettes (dont beaucoup sont mues à bras d’homme), des autos, trams et autobus, comme le craquement interrompu d’une crécelle gigantesque. On a alors peine à s’entendre parler, d’autant plus que le trafic est assez important.

Ainsi que dans les villes de France, excepté peut-être Paris, où ce mode de locomotion ne serait pas sans danger, l’usage de la bicyclette est presque universel par ici, et des matrones aux cheveux blancs, aussi bien que de blondes jeunes filles, se servent journellement de ces véhicules peu encombrants.

Un moyen de transport bien différent consiste dans les nombreux canaux dont la ville est sillonnée. J’avoue qu’ils ne sont pas de nature à l’embellir, bien s’en faut. C’est, d’un bout à l’autre, une eau croupissante et partant malodorante, et il me semble difficile d’expliquer autrement que par des dispositions étrangères à tout

semblant d’esthétique, sinon de propreté, l’insouciance à cet égard et le manque absolu de répugnance dont font preuve les nombreux bateliers qui y font glisser leurs embarcations, à la main ou à la gazoline — à l’essence, comme on dit dn France.

La Haye n’est pas précisément sur la mer. Quelques milles l’en séparent, alors qu’on atteint des dunes, dont quelques-unes sont artificielles. Pour assurer la force de résistance de ces remparts contre les assauts de l’océan, on les a plantés d’arbres, qui forment comme un parc fort apprécié des citadins pendant la saison chaude.

Au surplus, pour capitale que soit la Haye, les gens n’y sont pas fiers. Les sabots s’y voient assez souvent, même sur la rue, tout autant que les guenilles et la crasse. On est loin ici de la scrupuleuse netteté et de la grâce native qu’on remarque invariablement chez les Parisiens de toutes les classes. Ce qui ne veut pourtant pas dire que les belles, ou du moins les riches, toilettes y soient inconnues. Il y a à proportion peut-être autant de gens aisés ici qu’à Paris, peut-être plus. Mais, en conséquence du type hollandais, qui n’est rien moins qu’élégant, les plus belles toilettes n’ont l’air de faire qu’à demi. On dirait des parvenues fagotées d’habits qui n’ont pas été faits pour elles.

On sait que ce type est d’un blond presque uniforme, avec pourtant de notables exceptions. Chez certaines femmes, le teint tourne presque au jaune, ou du moins il est de cette particulière pâleur que les Anglais appellent sallow. Une autre caractéristique faciale de la Hollandaise consiste dans le nez, qui est souvent trop

court, ramassé et quelquefois retroussé d’une manière peu distinguée.

Sur la rue, chacun va son chemin sans faire attention à son voisin, à moins que celui-ci ne soit un prêtre ; dans lequel cas, le catholique le saluera toujours avec respect. Ceci m’amènerait à dire un mot de la vie religieuse et intellectuelle dans la capitale néerlandaise. Mais à chaque jour suffit sa peine. Il est trop tard aujourd’hui ; réservons-nous pour une prochaine communication. Aussi bien n’avons-nous pas encore même entamé le sujet du congrès qui m’a fait venir ici. A bientôt donc.

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