‹ Voyages et aventures de Lebret à la HayeChapitre 11 sur 28 · CATACOMBES · texte numérisé non relu

CATACOMBES

Fauquemont, 19 août 1924.

Pour venir à Fauquemont, il m’a fallu traverser la Hollande dans toute sa longueur, de la Haye à sa projection du sud inclusivement, et cela par une voie différente de celle qui me mena à sa capitale. Je devrais donc avoir maintenant une assez juste idée de ce pays au point de vue topographique. Ce dernier voyage n’a fait que me confirmer dans la propriété de tout ce que j’en ai écrit : région très plate et aussi basse que possible, sans presque aucune culture, mais avec des pâturages où broûtent d’innombrables petites vaches pie, c’est-à-dire noires et blanches.

Cette course m’a aussi appris que nombre de Hollan-

dais sont familiers avec notre langue, et que plusieurs la parlent avec aisance.

— Que voulez-vous? me dit l’un deux, notre pays étant petit, notre langue ne peut pas être fort répandue. Comme il n’y a guère de danger que les étrangers l’apprennent, ils nous faut en apprendre nous-mêmes au moins une autre si nous voulons voyager. On se tourne alors généralement vers la langue française, qui est celle de la grande littérature et des belles manières, et qui, en Europe, est connue de quiconque aspire à passer pour monsieur.

— Et l’anglais? demandai-je.

— Quant à l’anglais, il y en a aussi qui l’apprennent, et cet idiome est d’acquisition facile pour nous. Mais vous comprenez qu’on ne saurait le mettre en ligne de compte avec une langue universellement parlée dans la bonne société comme est le français.

Enfin j’ai aussi acquis la certitude que l’usage des chemins de fer est des plus dispendieux en Hollande, à cause des remblais élevés au-dessus de la plaine et des nombreux ponts qui caractérisent leurs voies, m’a-t-on dit.

Après les nombreux changements de trains auxquels j’ai déjà fait allusion, j’arrive à Fauquemont (Valkenburg), où je suis reçu à bras ouverts par l’excellent P. Édouard Trunk, O. M. I., remplaçant pour le moment le R. P. Schardt, supérieur, absent. On voit par ces noms que ceux qui les portent sont de nationalité allemande. Il en va ainsi de la maison tout entière ; c’est un des deux juniorats, ou maisons d’éducation pour ses propres sujets, que possède notre province allemande. Tout son personnel appartient à la même race, bien que

sa résidence soit sur le territoire hollandais, et, sur les quatre-vingt-un enfants qu’on y élève et instruit en ce moment, un seul est hollandais, tous les autres étant du pays de leurs professeurs.

Tel qu’il est, cet établissement a pourtant eu un Français pour fondateur et premier supérieur. C’était le R. P. Léon Legrand, homme de cœur autant que de poigne, auquel ses anciens sujets, aujourd’hui Oblats allemands disséminés sur le continent américain et ailleurs, semblent avoir voué un culte qui les honore autant qu’il glorifie celui qui en est l’objet. Il est bien rare de voir un ancien supérieur dont les subordonnés, fussent-ils de même race que lui, ont conservé un si bon souvenir.

Un des immenses avantages de la formation de ceux qui sont devenus les premiers Pères de notre province allemande consiste dans leur connaissance du français, qui leur est aujourd’hui si utile dans leur commerce avec les autres Oblats. Les conditions dans ces dernières années ont quelque peu milité contre la continuation de cette prévoyante politique ; mais il est question de la reprendre.

Me croira-t-on en France lorsque j’assurerai que je n’ai jamais été mieux traité qu’ici? On est littéralement aux petits soins pour moi. J’ai toujours trouvé nos Pères allemands d’excellents Oblats, qui possèdent à la perfection l’amour de la Famille et pratiquent on ne peut mieux la charité fraternelle si recommandée parmi nous. Au risque d’être accusé de me mettre trop en avant, j’ajouterai ceci : l’Allemand a le respect inné de quiconque s’adonne aux travaux de tête. Il traite avec

une déférence presque obséquieuse ceux qu’il prend pour des intellectuels. Ayant eu la bonne fortune d’être classé par lui dans cette catégorie, on devine si l’accueil qu’on m’a fait ici a été chaleureux.

En veut-on une preuve? Le remplaçant du supérieur n’a pas cru pouvoir donner le Deo gratias, au premier souper que j’ai pris à sa table, sans me présenter à la communauté par un véritable speech, au cours duquel il a résumé à sa manière ce que j’avais fait dans le passé et ce qu’il me croyait être dans le présent, sans oublier la mention du congrès d’où je venais.

Puis, à la récréation du soir, il y a eu concert improvisé, les élèves étant en vacances, avec de splendides chants en parties, sans l’accompagnement d’aucun instrument, et des lieds, ou chansons d’allure moins grave, mais d’une très harmonieuse facture.

Rien de plus facile pour les Allemands que d’improviser pareilles soirées. On sait, en effet, qu’il n’est peutêtre pas sur notre planète de race qui ait de plus remarquables dispositions pour la musique, surtout pour la musique sérieuse. Cela me rappelle les chants si impressionnants de la première bénédiction du Saint-Sacrement à laquelle j’ai assisté ici. Le premier morceau surtout, exécuté sans accompagnement d’orgue — et pourtant Dieu sait s’il y a un bel orgue à tuyaux ici ! — était quelque chose qui paraissait simplement surhumain.

C’était un motet à cinq parties, de caractère essentiellement religieux, c’est-à-dire lent, grave et sans répétitions inutiles, dont les riches accords et les résolutions musicales en des ampleurs qui vous transportent, sans vous

secouer, vous font mépriser comme ridicules les coups de théâtre et les éclats irrévérencieux qui déparent tant de pièces de ce que d’aucuns sont assez naïfs pour croire de la bonne musique. Il n’y a jamais eu de Palestrina qui ait dépassé ce que j’ai entendu ici.

En sortant de la chapelle, une plaque de marbre noir couverte de noms propres me ramène une minute au beau pays de France. D’après ce que j’ai pu y voir, chaque commune a son monument élevé à la mémoire de ses soldats tombés dans la Grande Guerre, tandis que, dans les églises des mêmes places, leurs noms sont répétés en vue d’appeler les fidèles à prier pour eux. Ici, dans la maison de Saint-Charles de Fauquemont, nous voyons un exact équivalent. A la porte de la chapelle du juniorat, une inscription en latin implore les prières de ceux qui vont y entrer pour le repos de l’âme de quatre frères convers et de dix-sept junioristes tués au cours du même conflit.

Y songe-t-on? Vingt et une personnes, dont dix-sept sont supposées avoir été des enfants, victimes de la guerre, et cela pour une seule maison, n’est-ce pas terrible rien que d’y penser, alors même qu’on vous fait remarquer que ces pauvres petits enlevés à l’affection des leurs venaient d’une institution qui comptait alors deux cents élèves ! Cette circonstance trahit aussi, plus que ne pourraient le faire de longues démonstrations, à quelle extrémité l’Allemagne était réduite lorsqu’elle dut s’avouer vaincue. Elle en était venue à enrégimenter des enfants de dix-sept ans !

Voilà qui est peut-être de nature à consoler ceux qui

seraient tentés de se plaindre de ce que nous Français ayons été si maltraités par l’affreuse moissonneuse qu’est la mort, au cours de cette dernière guerre qui a fait tant de deuils.

En attendant, pour me débarrasser de ces noires pensées et satisfaire mes goûts d’antiquaire, je fis, le lundi 18 août dernier, un tour aux catacombes de Rome, en compagnie du plus aimable des cicerones, l’excellent P. Trunk déjà mentionné. Si j’ajoute que je revins le même jour, on pourra manifester une surprise mêlée d’incrédulité. Et pourtant, rien de plus vrai que cette assertion. Expliquons-nous.

Le mot Fauquemont est une traduction impropre, et basée en partie sur une pure consonance, en partie sur le sens de sa finale en hollandais (V alkeriber g , la montagne du Faucon, aujourd’hui Valkenburg, le fort du Faucon). Le juniorat Saint-Charles en est éloigné de trois petits kilomètres, par la voie la plus usuelle. Ses habitants ont profité de ce que leur ville est bordée de hauteurs d’autant plus remarquables que, ainsi que je l’ai dit plus d’une fois, la Hollande proprement dite, dont cette région est le prolongement indû, est partout si plate, pour attirer chez eux les touristes, faire de leur localité un lieu de plaisance.

Aussi chaque train y débarque-t-il nombre de visiteurs, qui y trouvent des hôtels d’été à la dernière mode et des estaminets avec pelouse, ou cours, couverte de tables où chacun prend sa consommation, comme on dit à Paris. 11 y a aussi, naturellement, théâtres et salles de danse, où les protestants s’en donnent à cœur joie.

Les collines des environs ont même été magnifiées dans les réclames officielles, au point que la plupart des visiteurs croient ne pouvoir s’y rendre qu’armés de ces bâtons munis de pointe en fer appelés alpenstocks par ceux qui font profession de gravir de véritables montagnes. Rien de plus drôle que ces touristes de Fauquemont, hommes, femmes et jeunes filles, qui parcourent la ville en s’appuyant sur de vigoureuses cannes armées de fer. Que voulez-vous? Ces braves gens sont si peu habitués à monter même la simple valeur d’un mètre, en dehors de leurs maisons, qu’ils croient honnêtement les petites côtes de cette place l’équivalent de ces terribles montagnes dont les entretiennent leurs revues ou ceux qui prétendent avoir voyagé.

D’un autre côté, pour intensifier encore ces hauteurs par trop modestes, on a élevé sur l’une d’elles une tour d’une centaine de pieds (trente mètres), que le touriste peut monter moyennant finances. De là, il a la satisfaction de plonger des regards émerveillés sur ce qu’il peut prendre pour une bonne partie de la terre, d’autant plus qu’il aperçoit de ce point culminant le territoire de trois pays autonomes, à savoir la Hollande, où il se trouve, la Belgique d’un côté et l’Allemagne de l’autre.

Bien plus, un des catholiques locaux a pensé à une ressource d’un genre tout différent. Au lieu de s’élever le plus possible, il a cru mieux faire de se terrer, de creuser et de pénétrer dans les entrailles de la terre, toujours dans le but d’attirer les étrangers vers ce coin reculé que la politique a attribué à la Hollande. Peut-être même s’est-il mêlé à cette pensée digne d’un commerçant quel-

que idée de prosélytisme religieux, ou du moins de simple instruction archéologique. Si c’est le cas, il a certainement eu raison — et l’on m’affirme à la dernière heure que ces dernières intentions n’étaient pas étrangères à son plan. Il a, paraît-il, voulu faire contrepoids aux amusements par trop frivoles servis aux visiteurs, en grande majorité protestants.

Ayant vu à découvert, in situ, au flanc d’une colline bordant la petite ville de Fauquemont, une espèce de pierre blanchâtre très facile à travailler, on fit des recherches qui eurent pour résultat de montrer que la colline entière était faite de cette matière. On eut alors l’idée géniale d’en profiter pour y avoir une reproduction des catacombes de Rome. Ce travail, qui dura cinq ans, fut fait avec une scrupuleuse exactitude, ainsi qu’en ont témoigné des autorités compétentes. Il fut mené à bonne fin grâce au concours bienveillant d’une commission d’archéologues ayant à sa tête le célèbre architecte Dr Cuypers, et avec l’aide aussi constante que dévouée de la Commission d’Archéologie Sacrée de Rome.

Cette commission, à laquelle le Souverain Pontife a confié le soin des catacombes romaines, a déclaré, par l’organe de son secrétaire, qu’elle “ considère les catacombes de Fauquemont comme son œuvre propre La première partie fut inaugurée le 12 juillet 1910 par le Prof. Marucchi, de si grande autorité dans la matière. Il témoigna alors de son extrême satisfaction de “ voir cette œuvre exécutée avec une si grande fidélité et un vrai sentiment archéologique ”. La seconde partie fut ouverte le 2 juillet 1912 par le baron Kanzler, secrétaire

CHARLES de FAUQUEMONT

de la Commission d’Archéologie Sacrée à Rome et directeur du musée chrétien du Vatican.

Dans son discours d’ouverture, l’éminent, archéologue fit ressortir un avantage qu’ont, les catacombes de Fauquemont sur celles de Rome. Sous la ville éternelle, les catacombes se trouvent dispersées sur une vaste étendue ; ici, en Hollande, les parties principales en sont réunies, ce qui offre une immense supériorité au point de vue de l’étude.

J’ai résumé ces détails d’un feuillet qu’on passe aux visiteurs, pour montrer combien scientifiquement sérieux est le travail accompli dans la colline de Fauquemont. Du reste, après quelques études préparatoires, il n’est pas nécessaire d’examiner longtemps n’importe quel détail pour se convaincre qu’on a là sous les yeux la copie très fidèle des souterrains de Rome, avec leur apparence antique habilement reproduite, sans compter que quelques articles comme une lampe, une inscription et les ligatures, ou nervures, de quelques tombeaux, viennent directement des catacombes de la Rome chrétienne (1).

Les catacombes ! Quel mot magique ! Quels souvenirs empoignants il évoque pour quiconque s’est repu comme moi de la lecture et de l’étude de Fabiola ! Voir Naples et mourir, dit-on. Voir les catacombes et mourir, me suis-je toujours dit. Aussi fut-ce avec transport que j’acceptai hier l’offre du bon P. Trunk de me faire faire connaissance avec leur copie de Fauquemont. Une heure

(1 ) La seule différence qu’il y ait entre les catacombes de Fauquemont et celles de Rome consiste dans la couleur de la matière dans laquelle les deux sont creusées. Grise à la première place, elle est rougeâtre à la seconde.

après sa proposition, nous nous trouvions à la porte du souterrain, où des étrangers attendaient déjà un guide. On nous donne à chacun un petit cierge, tandis que le guide nous précède, muni d’une queue de rat enroulée au bout d’une baguette, à la manière d’un éteignoir d’autel, et nous partons.

Après avoir descendu quelques-unes des cent soixanteseize marches, coupées de temps en temps de paliers, par pitié pour les jambes en mauvaise condition, marches qui vont nous faire pénétrer au niveau de la nécropole souterraine, nous allumons nos cierges, et le guide commence en hollandais son boniment, qu’il résume en français pour mon profit personnel. Au surplus, un de nos compagnons, monsieur qui a visité l’original romain de ces catacombes et parle très bien le français, est assez bon pour me compléter ses explications, sans compter les efforts du P. Trunk dans la même direction.

Naturellement, je ne prétends pas conduire le lecteur au travers de tous les dédales que nous parcourûmes ensemble, ni reproduire pour son bénéfice tout ce qu’il me fut donné de voir. Notre exploration ne dura pas moins d’une heure et demie, sans aucune interruption (1). C’est dire qu’il faut me contenter des grands traits, sans m’astreindre à l’ordre dans lequel chaque détail se présenta à nous, puisque je ne pris aucune note.

On sait que, quelle qu’ait été l’origine première des catacombes, elles servirent aux premiers chrétiens de Rome de refuge contre la persécution et de cimetières

(1) Il est pourtant à noter que je ne vis que la moitié des catacombes de Fauquemont, l’autre partie se visitant dans l’avant-midi.

pour leurs morts, surtout pour les dépouilles de leurs martyrs. Elles sont faites d’interminables corridors souterrains, de largeur et de hauteur inégales, dont les parois latérales sont creusées de chaque côté juste assez pour contenir, un à un, des corps humains sans cercueil ; après quoi les excavations sont fermées perpendiculairement au moyen de plaques de marbre portant, en guise d’épitaphe, une inscription en majuscules grecques ou latines, souvent dans un style très fautif. En raison de la nature solide du sol, qui est presque partout une pierre pourtant assez friable, plusieurs de ces tombeaux d’un nouveau genre sont superposés les uns aux autres, à la manière des couchettes d’une cabine de vaisseau.

Rien de plus instructif que les inscriptions, ou épitaphes, de ces cimetières. Elles sont en elles-mêmes la réfutation écrasante du protestantisme, en ce qui est de nos dogmes concernant l’invocation des saints et l’existence du purgatoire. En effet, les fidèles de la primitive Église, alors que les enseignements du Christ et de ses apôtres inspirés étaient encore tout frais à la mémoire des chrétiens de Rome, s’y recommandent fréquemment aux prières de leurs martyrs défunts, tandis qu’ils demandent à Dieu le lieu de repos et de rafraîchissement pour ceux des leurs qui n’ont pas eu à confesser leur foi. Va sans dire que ces prières présupposent la croyance au purgatoire, puisqu’il serait bien inutile de demander le ciel pour des défunts qui ne peuvent être que là, ou dans l’enfer d’où l’on ne sort jamais.

La foi à l’Eucharistie est aussi souvent affirmée dans les catacombes par la juxtaposition du pain et du poisson.

Ce dernier, on le sait, est le symbole de Jésus-Christ, en raison des différentes lettres de son nom en grec, dont les initiales réunies forment la phrase : Jésus-Christ de Dieu Fils Sauveur. Le pain joint à ce symbole est donc l’équivalent de : ce pain est Jésus-Christ.

La résurrection y est aussi affirmée par la représentation, en peintures d’un naïf achevé, de scènes bibliques telles que celles de Jonas vomi par la baleine, de Daniel vivant dans la fosse aux lions, du jeune Tobie sauvé du danger par l’ange et des trois Hébreux restés indemnes dans la fournaise.

Un sujet favori des artistes des catacombes, c’est celui de la possibilité du pardon pour le pécheur. Ce dogme consolant est figuré par le Bon Pasteur portant sur ses épaules la brebis retrouvée (1). La même idée est souvent répétée sur les murs des catacombes, non seulement par la peinture, mais même, au moins une fois, par la sculpture. Elles contiennent, en effet, une belle statue en marbre qui la rend, et celles de Fauquemont en ont une copie fidèle.

On y voit aussi les portraits du Christ et de sa Mère, des apôtres saint Pierre et saint Paul, ainsi que de saint Laurent et de quelques-uns des premiers papes, qui ont à eux seuls une chapelle mortuaire — un vaste caveau de famille, comme on dirait aujourd’hui. Notons, en

(1) On sait que l’insistance des premiers chrétiens sur cette consolante doctrine était due aux prétentions de sectaires, d’après lesquels il n’y aurait plus eu de pardon possible pour quiconque avait, sous l’étreinte des tortures, publiquement renié le Christ.

outre, l’adoration des Mages, la multiplication des pains et autres scènes des nouveau et ancien Testaments.

Pour en revenir aux inscriptions, je m’en voudrais d'oublier la mention de l’une d’elles qui est en elle-même comme une miniature de la vie domestique du chrétien, tout en montrant implicitement que le caractère de la femme, en particulier, n’a pas changé depuis lors. Cette inscription donne comme le plus grand compliment possible pour une femme mariée, comme un résumé de la perfection féminine en deux mots, le fait qu’une certaine dame romaine avait vécu dix ans avec son mari sine quœrelo,, sans dispute. . .

Toutes les scènes et inscriptions susmentionnées se trouvent dans les catacombes de Fauquemont, avec d’autres, comme Moïse faisant jaillir l’eau du rocher, Noé dans l’arche (on dirait un pantin dans sa boite, soit dit sans irrévérence), reproduites avec toutes les caractéristiques possibles d’antiquité : parties effacées ou légèrement oblitérées, lettres écornées ou manquant complètement, c’est-à-dire ces signes des ravages du temps, qu’on remarque dans les originaux de Rome.

S’y voit aussi la reproduction de la statue de sainte Cécile, qu’on vénère à la Ville éternelle et qu’on y laisse rarement sans l’offrande de fleurs. On sait qu’il y a un peu plus de trois siècles, un pape fit ouvrir la tombe de la noble martyre, dont le corps fut trouvé intact, couché sur le côté, les cheveux voilant une bonne partie de la figure, et le cou entaillé par la hache du bourreau. Un artiste de l’époque fut réquisitionné pour en sculpter

une copie exacte, et c’est une sous-copie que nous avons sous les yeux à Fauquemont.

Je pourrais mentionner aussi le baptistère, fontaine carrée d’eau vive au pied d’une peinture représentant le baptême de Notre Seigneur, qui, dans les catacombes de Fauquemont, se trouve à exactement cinquante mètres de la surface de la colline ; une église souterraine qui a cela de particulier que le chœur, bien orné de peintures, s’étend à côté de la place qu’il devrait normalement occuper ; des emplacements pour des tombeaux de famille, etc.

On a été si scrupuleux dans la reproduction de ces catacombes que, ne pouvant avoir, à cause de la profondeur sous la surface de la colline, une espèce de soupirail par lequel quelques rayons de la lumière du jour arrivent aux galeries souterraines de celles de Rome, on l’a remplacé à Fauquemont par une ampoule électrique camouflée, qui produit le même effet.

Bref, nous sortons de notre excursion archéologique le cœur tout saturé des plus précieux souvenirs de nos pères dans la foi, et l’esprit comme dégoûté de se retrouver dans le terre à terre de la vie moderne, au milieu des divertissements mondains qui coudoient, à Fauquemont, ces reliques d’un âge si différent du nôtre — les embûches du démon à côté de la retraite de l’innocence et de la sainteté.

En retraversant la ville, nous longeons en sens inverse une espèce de procession civile, peut-être une centaine de personnes, hommes et femmes, marchant au pas militaire, bannière en tête et d’un air si sérieux que c’en est

presque grotesque. De l'enthousiasme dans cette foule, il peut y en avoir, mais il est hermétiquement enfermé chez ceux qui la composent. Du plaisir ? De la satisfaction ? Qui sait ? Le visage hollandais tient un peu du sphynx. C’est digne, très grave, il y a du décorum ; c’est-à-dire que c’est bien Dutch, ou germanique. On appelle pourtant cela une manifestation !

Page 1