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SION

N.-D. de Sion, 28 août (anniversaire de mon baptême) 1924.

Aux mains des Français, Metz n’a pas perdu de son importance militaire, et il y a tout à gager qu’en cas d’un nouveau conflit, il ne serait pas si vite rendu qu’en 1870. La garnison actuelle n’est pas supérieure à celle qu’y entretenaient depuis les Allemands. Elle est probablement moindre ; mais les abords de la ville sont devenus un grand centre d’aviation, une véritable école technique, où l’on enseigne et l’on pratique cet art si essentiellement moderne.

Il y a là, me dit-on, un régiment d’aviation, c’est-àdire plus de cent avions, dont les pilotes sont sous la haute direction du commandant Villemain, officier qui a enlevé les premiers prix aux derniers concours. Du

reste, même dans la ville de Metz, on s’aperçoit à tout instant du voisinage de ce camp d’un nouveau genre. Ce ne sont qu’aéroplanes qui la survolent dans tous les sens. Le soir, on peut même s’endormir au crépitement de ces machines.

Va pourtant sans dire que toute la force militaire même du Metz redevenu français n’est point dans les airs. A l’instar de Verdun, il reste toujours investi d’une ceinture de dix-huit ou vingt forts modernes, situés quelquesuns loin de la ville, qui, pour cette raison, n’aurait à souffrir qu’un minimum de dégâts aux mains d’un ennemi honnête.

Et les souvenirs d’héroïsme tout français que rappelle sa campagne, au commencement de la guerre de 1870, alors que notre armée n’avait point encore eu à souffrir dans son moral, par suite de l’ineptie, sinon de la trahison, de certain de ses chefs, ineptie et trahison réelles ou supposées ! Juste à l’ouest de la ville, voici Gravelotte et au nord Saint-Privat : quel Français de soixante-cinq ans et plus peut prononcer ces deux noms sans que le souvenir du plus pur héroïsme militaire ne lui remonte à la mémoire et fasse tressaillir tout son être ? Comment s’étonner après cela que la France ait si amèrement senti la perte de Metz ?

Je quittai cette ville avant-hier pour me rendre par express à Nancy, la capitale commerciale de la Lorraine, de la même manière que Metz est sa capitale militaire. Comme croissance en population, Nancy est à peu près unique en France, où les statistiques vitales accusent presque partout une décourageante diminution, surtout

depuis la dernière guerre. Nancy n’avait pas 65,000 habitants en 1870 ; il en a presque le double aujourd’hui.

Cette augmentation est due en grande partie à l’exode patriotique des Alsaciens et des Lorrains annexés, qui s’exilèrent spontanément après 1871 pour ne pas devenir Allemands. Comme résultat, de nouvelles paroisses durent être organisées, dont la dernière est celle de Notre-Dame de Lourdes, non loin de là où je fis mon noviciat en 1877-78. Son église est due entièrement au zèle entreprenant de son curé qui, pour ramasser les fonds, n’a pas craint d’établir une revue spéciale qui existe encore.

Nancy ne compte aujourd’hui pas moins de quatorze paroisses, avec des églises variant du style lourd et terre à terre qu’affecte la cathédrale, de la Renaissance, au gothique gracieux, svelte et élancé de Saint-Epvre, église relativement nouvelle qui fut bâtie avec la coopération de la Cour d’Autriche, à cause de la connection de la famille des Hapsbourg avec la Lorraine, spécialement Nancy.

Une circonstance qui donne à cette ville une certaine célébrité dans les cercles catholiques consiste dans son théâtre chrétien, “ le plus grand du monde ”, disent ses réclames, qui, avec six cents acteurs, interprète, chaque semaine de la présente saison, le grand drame de la Passion. On en parle beaucoup, et d’aucuns assurent que ses représentations sont supérieures à celles d’Oberammergau. Pour cette raison, j’aurais bien envie d’y assister dimanche prochain ; mais il me faudrait renoncer à voir Domrémy, sur lequel mes aimables lecteurs

préféreraient peut-être avoir un mot. On me dit que, de Sion où je dois m’arrêter quelques jours, il est très difficile, et non moins dispendieux, d’atteindre cette place historique. Nous verrons (1).

En attendant, je prends le train omnibus qui mène aux pieds de la colline sur laquelle se dresse la tour, l’église et le couvent du fameux pèlerinage lorrain, train dont la lenteur et les fréquents arrêts font, dit-on localement, faire le chemin de la Croix aux voyageurs. De fait, son parcours ne comprend pas moins de seize stations pour une distance de seulement quarante-deux kilomètres, environ trente milles ! A deux heures et demie de l’aprèsmidi, j’arrive au sommet de la “ sainte montagne ”.

Il y a, cette semaine même, exactement cinquante ans que j’y vins pour la première fois, pour y passer les trois dernières années de mes études classiques, à titre de junioriste, ou étudiant futur Oblat. Pour cette raison, mais surtout parce que Notre-Dame de Sion constitue le pèlerinage national des Lorrains, on me permettra de m’y arrêter quelque peu.

Tout d’abord, que le mot de “ montagne ” ne déçoive personne. Son point culminant, à quelque distance de cette localité, n’atteint que cinq cent quarante-cinq mètres (seize cent cinquante pieds) au-dessus du niveau de la mer. Je ne saurais dire combien au-dessus de la plaine environnante, peut-être deux cent quarante-cinq. Mais sa position est unique et son horizon immense, ou du moins elle permet de voir une foule de petits centres

(1) V. la lettre suivante.

éparpillés dans la plaine, sur laquelle se détache brusquement la montagne. On ne compte pas moins de quatre-vingt-sept villages qu’on y distingue à l’œil nu, à part, à trente milles de là, les hauteurs du “ Grand Couronné ”, près de Nancy, dont l’histoire récente forme le plus glorieux épisode de la carrière du général de Castelnau.

Au temps des brumes d’automne, cette immense région se trouve comme ensevelie sous un brouillard si épais qu’il dérobe tout à la vue, et s’arrête au plateau qui sert de sommet à la colline, donnant ainsi l’illusion d’une mer calme à surface indistincte, sur les bords de laquelle on peut se promener.

C’est cette hauteur que la Vierge Marie choisit pour piédestal à son trône vers la fin du Xe siècle. C’est alors que, après avoir été peuplée d’hommes préhistoriques, puis de Romains, ainsi que l’attestent des fouilles relativement récentes, elle fut, s’il faut en croire la tradition, signalée à saint Gérard, évêque de Tout, comme devant être le siège de la dévotion mariale au pays lorrain. Dès lors, les grands de la terre, comtes de Vaudémont et ducs de Lorraine, rivalisèrent de zèle envers la Vierge de Sion, qu’ils appelaient le “ Trésor du pays et la Mère très bonne ” (1). Chacun d’eux tint à l’honneur de lui rendre hommage en se déclarant son vassal.

Un petit point d’histoire donnera une idée de la foi qui animait alors ces magnats. Ferry II ayant, avant de mourir, demandé à son fils René d’accomplir deux

(1) Double expression perpétuée jusqu’à nos jours par le texte de la prière populaire à N.-D. de Sion.

pèlerinages à N.-D. de Sion, qu’il avait promis mais n’avait pu accomplir de son vivant, celui qui devait plus tard vaincre Charles le Téméraire à la bataille de Nancy (1477) se rendit deux fois de Vézelise à Sion de la manière prescrite par son défunt père, c’est-à-dire la première fois pieds nus et la seconde chaussé.

Après avoir été entre les mains des séculiers, le saint ministère fut rempli à Sion par les religieux tiercelins entre 1626 et la Révolution. Quant au pèlerinage tel qu’il existe aujourd’hui, on peut dire qu’il fut inauguré, dans la première moitié du XIXe siècle, par trois frères prêtres, les abbés Baillard, qui malheureusement tournèrent mal, et durent être remplacés par des religieux.

Maurice Barrés a fait l’historique de la chute et des errements des premiers, dans son volume intitulé La Colline inspirée. C’est empoignant, écrit naturellement de main de maître et très fouillé, mais il y a du roman dans ces pages enflammées. On peut aussi regretter, au nom de la vérité historique, que beaucoup de lecteurs ne discerneront pas la veine de fine ironie qui court au travers de leur admiration factice pour leurs héros déséquilibrés, dans des récits qui excitent la sympathie plutôt que l’aversion. On appuie trop sur leurs déboires personnels, et quelques mots sur leurs supercheries visà-vis de leurs adeptes et les procédés déshonnêtes auxquels ils recoururent contre leurs premiers successeurs (que l’un d’eux raconta mainte fois en ma présence) auraient, je crois, contribué à rendre les positions plus nettes et les rôles plus compréhensibles, en même temps que plus exacts.

C’est à la congrégation des Oblats de Marie Immaculée qu’appartenaient ces deux premiers successeurs des Baillard. Ils avaient noms Soullier et Conrard (1). Le premier était un homme pondéré et très cultivé, le second le type du missionnaire populaire. A eux fut confiée la mission de ramener au giron de l’Eglise une population momentanément égarée et de lutter contre les machinations de ceux qu’on avait bien pu interdire, mais qui n’en étaient pas pour cela mis à la porte de l’ancien couvent devenu la demeure des chapelains.

C’est dire que les nouveaux venus eurent d’abord beaucoup à souffrir, moralement plus encore que physiquement, et que leurs mérites furent proportionnément grands.

Cette situation anormale ne les empêcha pourtant pas de faire le bien. Non seulement ils s’occupèrent du ministère local, mais ils voulurent reprendre, et rendre encore plus florissant, le pèlerinage que les récents troubles avaient fait péricliter. Dans ce but, le P. Soullier, qui devait longtemps après mourir supérieur général de sa congrégation, prit l’initiative d’un projet qui devait en promouvoir puissamment les intérêts en rendant son siège plus attrayant. Une tour monumentale fut donc commencée en 1858, laquelle ne devait être terminée que onze ans plus tard.

Pour en hâter les travaux et trouver les fonds nécessaires à leur exécution, l’évêque de Nancy, qui était alors le célèbre Mgr Lavigerie, confia l’œuvre à un hom-

(1) Au lieu de l’unique religieux dont parle Maurice Barrés.

me aussi actif que généreux et dévoué, le P. Donat Michaux, O. M. I., que j’ai bien connu (ainsi, du reste, que les deux premiers chapelains oblats de Sion), et qui a été appelé à bon droit “ le chevalier de Notre-Dame de Sion On lui doit non seulement la construction de la tour et la statue de sept mètres (vingt-deux pieds) qui la couronne, mais encore les cloches, l’horloge, la décoration intérieure de l’église, le chemin de Croix (1), etc.

En ce qui est de l’église elle-même, elle n’a rien de remarquable comme architecture. On peut même dire sans dépréciation indue qu’elle n’est d’aucun style. C’est tout simplement une église de campagne assez sombre, presque humide et solidement bâtie avec des murs capables de résister aux assauts des siècles. Sur ce tronc plutôt ingrat, on a greffé de belles décorations, consistant en peintures murales, oriflammes, etc., qui ne peuvent qu’impressionner les visiteurs, qui s’y rendent de toutes les parties de la Lorraine et de l’Alsace, non seulement les jours de grand concours, mais même en dehors de ces circonstances exceptionnelles, ainsi que je viens de le constater.

C’est avant tout la tour en pierre, aux lignes plutôt particulières, qui rappellent un peu le style forteresse de la basilique de Fourvières, avec sa statue monumentale de la Vierge qui ne pèse pas moins de huit mille kilos, soit à peu près dix-sept mille livres anglaises, que remarque tout pèlerin arrivant en vue de N.-D. de Sion.

(1) Plus tard, ce quêteur infatigable, cet émule des bâtisseurs du moyen âge, devait tout recommencer à l’île de Jersey, où la tempête anti-religieuse avait jeté ses frères les Oblats.

La tour a quarante-cinq mètres de haut, et cent quatrevingt-dix marches donnent accès à la statue.

La grande fête annuelle du pèlerinage se célèbre le 10 septembre, en mémoire du couronnement solennel, ce jour-là, de sa statue intérieure par le cardinal Matthieu, assisté de six évêques et de quinze cents prêtres, en présence d’une foule de fidèles évaluée à près de quarante mille. Un beau tableau mural, dont les couleurs viennent d’être rafraîchies, fut fait et mis en place lors de mon juniorat, en vue de perpétuer le souvenir de ce grand événement. Il représente le bon P. Michaux venant de passer au cardinal pour en ceindre la tête de la “ Mère très bonne ” une couronne précieuse qui la constitue ostensiblement la reine du pays.

C’est en 1873 qu’eut lieu le couronnement officiel au nom du Souverain Pontife.

Au point de vue civil, Sion forme avec Saxon, village au pied de la colline une commune de cent onze habitants. C’est bien minime comme population, mais les tout petits centres sont la règle plutôt que l’exception en Lorraine. Là, point de fermes, ou groupes de fermes, éparpillées sur un plus ou moins grand territoire, avec un bourg auprès de l’église, comme nous le voyons dans l’ouest et le sud de la France. Ici, tous les fermiers, aussi bien que les marchands, boulangers et bouchers, s’il y en a, résident à l’ombre de l’église, généralement bien simple et couverte de tuiles rouges à l’instar des maisons particulières. Résultat inévitable : les dépendances usuelles des fermes, granges, étables et tas de fumier, déparent ces groupements rustiques.

Dans le cas de Saxon-Sion, l’autorité civile, du moins, se trouve entre bonnes mains, puisque les contribuables ont eu le bon esprit d’élire pour maire le R. P. Huriet, supérieur des rares chapelains restés à leur poste, qui est en même temps un intellectuel, fondateur et rédacteur actuel des Annales de N.-D. de Sion et collaborateur à d’autres revues du même genre.

Curé et maire en même temps, voilà un cumul qui n’est certainement pas commun en France, et dont la société ne peut que se bien trouver aujourd’hui.

Je passai ici il y a vingt-huit ans. Bien des améliorations matérielles ont été faites depuis : statues de sainte Jeanne d’Arc et de la Bienheureuse Marguerite de Lorraine érigées de chaque côté du portail de l’église, beau monument élevé ailleurs à saint Joseph, ainsi qu’un nouveau Calvaire qui est vraiment imposant. Plusieurs maisons se sont même construites auprès du couvent. Mais tout cela ne peut me consoler de ce qui a disparu.

En 1896, sous l’administration de Pères aussi aimables qu’hospitaliers à la tête desquels était un ancien conovice, le P. Brûlé, de douce et spirituelle mémoire, la sainte colline était encore vivante, retentissant comme elle le faisait de l’exubérance vitale d’une centaine de junioristes oblats, dont beaucoup sont aujourd’hui dispersés comme missionnaires dans toutes les parties du monde. De fait, j’en ai vu un de passage à Pontmain, après un long stage de travaux apostoliques à Ceylan. Hélas ! pourquoi faut-il que la tempête ait depuis visité ces hauteurs et détruit le nid qu’on y avait préparé pour cette bruyante, mais innocente, jeunesse?

Les expulsions ont tout balayé, professeurs comme élèves. C’est un sirocco, un simoun qui a emporté dans ses flancs l’œuvre si chère au cœur du P. Huard, premier directeur du juniorat, et dont l’État ne pouvait certes redouter l’action, bienfaisante au dedans et civilisatrice au dehors.

Aujourd’hui tout est tranquille sur la sainte montagne, comme un champ de bataille au lendemain de la lutte, comme un cimetière silencieux près d’une ville animée. La verdure y est toujours, les tilleuls ont même grandi et la végétation y est plus vigoureuse que jamais. Ce sont bien toujours les mêmes accidents de terrain au dehors, les mêmes cloîtres au dedans. Mais la brise ne m’apporte plus les cris joyeux de futurs Oblats auxquels j’étais habitué. Je ne jouis plus de leurs ébats et ne les vois plus, haletants et comme apeurés au récit de mes aventures de missionnaire indien. Plus de jeunesse, plus de vie à l’extérieur, et, à l’intérieur, on semble vivre dans un tombeau, tandis que trois bons vieux se préparent patiemment à la mort (1).

C’est désertique, c’est morose, presque lugubre. Après avoir salué une dernière fois la bonne Mère, nous allons donc continuer notre route. Du reste, il n’y a pas jusqu’au temps qui s’en mêle : le ciel pleure presque continuellement. C’est une pluie sans relâche ; sauvons-nous si nous le pouvons.

(1) L’un deux vient de mourir (janvier 1925).

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