LA PASSION DE NANCY
Nancy, 31 août 1924.
Tout le monde m’a dissuadé d’aller à Domrémy.
C’est un point de très difficile accès, et puis tout y est modernisé, m’assure-t-on ; le cachet d’antique simplicité a disparu devant la poussée utilitaire des autorités civiles, qui ont tout laïcisé. Vaut infiniment mieux aller assister à la Passion de Nancy, d’autant plus qu’elle est annoncée comme ne devant plus se jouer d’ici à 1929.
Du reste, après avoir visité le lieu béni de mon juniorat, quoi de plus convenable que d’aller jeter un dernier regard, ne fût-ce qu’en passant, sur la demeure où je fis mon noviciat ? Je puis avoir cette bonne fortune, puisque, bien que notre congrégation se soit retirée de Nancy,
notre ancienne maison a fini par tomber entre les mains de religieuses.
Il y a donc encore des religieuses en France? Hé, oui, et un grand nombre, Dieu merci. Prenons, par exemple, celles qui ont acheté le local de notre ancien noviciat, les Sœurs de Saint-Charles. Elles n’ont pas moins de vingt-deux maisons, rien que dans la ville de Nancy. C’est un institut bien méritant, qui, par l’universalité de ses activités, me rappelle celui de nos excellentes Sœurs Grises du Canada. Bien rares, s’il y en a, sont les œuvres auxquelles ses membres ne se livrent point. En effet, à part l’enseignement ordinaire, les Sœurs de Saint-Charles ont le soin des aveugles, des sourds-muets, des filles tombées. Elles tiennent des hôpitaux et des hospices, ont des maternités, dirigent des écoles ménagères, etc.
Par exemple, notre ancien noviciat, que j’ai visité hier, samedi, a été, sous leur direction, transformé en l’une de ces dernières institutions. J’y ai revu notre belle chapelle extérieure laissée telle qu’elle était à notre départ, il y a quarante ans, sauf en ce qui est de quelques vitraux, qui ont été refaits après avoir été mis en pièces par les bombes allemandes. Je me suis de nouveau trouvé dans notre ancienne chapelle intérieure, dont la destination a été forcément modifiée. Je me suis promené dans les allées du jardin, où, un an durant, je pris mes récréations de novice. C’était l’aurore de ma vie religieuse ; que d’événements se sont depuis déroulés dans le monde et autour de moi !
Sorti de ce lieu béni, je me suis dirigé vers la cathédrale,
dont je n’ai pu admirer ni les proportions, ni surtout le style, que j’ai déjà qualifié. Puis suis venu demander l’hospitalité des excellentes Sœurs de l’Espérance (affiliées aux Oblats) qui, comme d’habitude, m’ont reçu avec une générosité toute fraternelle (1). Je me trouve d’autant mieux chez elles, que la supérieure est de mon diocèse, ayant vu le jour à Château-Gonthier (Mayenne).
De là, je vais humer l’air frais du soir en faisant un tour de la place Stanislas, ainsi nommée en l’honneur d’un roi de Pologne et duc de Lorraine du même nom.
Nancy passait autrefois pour la plus belle ville de France après Paris. Je ne sais ce qu’on en dit aujourd’hui ; mais on ne peut nier que la place Stanislas, avec ses grillages dorés et ses fontaines artistiques, ne soit un modèle difficile à surpasser. Par ailleurs, bien que, naturellement, tous les édifices publics de Nancy soient en pierre de taille, les maisons ordinaires, à l’instar d’à peu près toutes celles de Lorraine, ont leurs murs de pierre revêtus de crépi lissé, ce qui les rend sujets à prendre cette apparence “ lépreuse ” dont parle si souvent Pierre l’Ermite dans ses articles et romans. Leurs toits sont presque uniformément en tuiles rouges, plates ou semi-circulaires.
Par suite de l’augmentation dans la population, pas moins de quatre nouvelles églises ont dû se construire à Nancy durant les dernières quarante années. J’ai
(1) Le supérieur général des Oblats est le directeur général des Sœurs de la Sainte-Famille, dont les Sœurs de l’Espérance forment une des branches les plus méritantes, religieuses qui, après les premiers exercices du matin, passent leur journée au soin des malades à domicile.
Les ADIEUX de BÉTHANIE
déjà dit comment la plus récente, celle de Notre-Dame de Lourdes, s’est bâtie grâce aux offrandes sollicitées mensuellement par un périodique fondé expressément dans ce but. Un autre prêtre, l’abbé E. Petit, curé de Saint-Joseph et aujourd’hui prélat de la maison de Sa Sainteté, eut, pour se procurer les- fonds nécessaires à l’érection de la sienne, une idée encore plus féconde. Au lieu de quelques centaines de francs, ce sont des trentaines de mille francs qu’il peut aujourd’hui ramasser dans une semaine.
J’ai nommé l’organisateur du Théâtre de la Passion à Nancy. Ce théâtre a une installation grandiose, qui peut abriter et asseoir confortablement plus de deux mille personnes. Les spectateurs y sont échelonnés sur des gradins qui vont en montant à partir de la scène, composée de deux parties : un proscenium de vingtdeux mètres (soixante-dix pieds) de large sur sept (vingtdeux) de profondeur, et la scène proprement dite, où se déroulent les plus beaux épisodes de la Passion.
Les décors en sont superbes et d’une vérité historique remarquable. Il y a des panoramas de Jérusalem et des intérieurs du Temple qui sont de toute beauté. Les rues de la cité sainte, baignées de lumière, comme il convient au pays du soleil, partent des angles mêmes du portique du Temple.
Et maintenant dimanche soir, 31 août, alors que je viens d’assister aux péripéties angoissantes de ce drame des drames qu’on appelle la Passion, je me recueille pour consigner ici mes impressions. Que faut-il en penser ? Commençons d’abord par une confession, et pour
cela remontons quelque peu en arrière dans l’ordre chronologique.
Mes lecteurs américains se rappelleront qu’au moins deux vigoureuses tentatives furent faites chez eux pour rendre ce drame, et qu’elles furent sifflées au point que l’autorité civile dut s’en mêler et, après d’acerbes discussions dans les journaux, les interdire complètement. Pendant ce temps, même la presse américaine ne tarissait pas d’éloges à l’endroit de la Passion d’Oberammergau, et j’avais entendu dire beaucoup de bien de ce qui avait été tenté dans ce sens à Nancy il y a, je crois, quelque vingt-quatre ans.
Ce qui prouve, soit dit en passant, que ce qui rend licite et même louable pareille représentation, c’est l’esprit dans lequel elle est donnée. En Amérique, on voulait simplement exploiter un drame sacré pour faire de l’argent ; en Europe, on le rend par pure dévotion et sans avoir en vue aucun avantage monétaire d’ordre individuel.
Je ne pouvais sans voir me faire une idée exacte de ce qu’est la Passion de Nancy. Tous les éloges qu’on en faisait étaient pour moi exagérés, ainsi que les chiffres qu’on mettait en avant pour computer les foules qui s’y rendaient.
— Il faut demander son billet longtemps d’avance, m’assura-t-on à Notre-Dame de Sion.
— Bah ! me disais-je, tout cela est du bluff, pour faire mousser l’affaire aux yeux des étrangers, d’autant plus que ces représentations durant depuis le mois de juillet,
l’enthousiasme populaire doit en ce moment être bien refroidi.
Aussi lorsque, muni d’une lettre qui m’introduisait à Mgr Petit comme correspondant de journal, j’entrai hier chez ce prélat, ne fus-je pas peu surpris de l’entendre déclarer à trois visiteurs arrivés avant moi que tous les sièges étaient pris, à l’exception de quelques rares places à trente francs ! Personnellement, j’en fus quitte pour un merci, moyennant quoi j’ai pu jouir d’un bon siège réservé (1).
Les représentations du dimanche commencent à neuf heures et demie précises du matin, et se prolongent jusqu’à cinq heures de l’après-midi, avec une interruption de deux heures pour le dîner — pardon, le déjeuner. . . La déclaration d’hier à l’effet que seules quelques rares places à trente francs restaient à prendre avait commencé à m’ouvrir les yeux sur la popularité de ce spectacle, qui rappelle les “ mystères ” des âges de foi ; d’autres circonstances achevèrent vite de m’en convaincre. D’abord, à l’hôtel où les Sœurs de l’Espérance avaient dû me mettre pour la nuit, on ne parlait guère que de ce drame, et, en m’y rendant, une dame m’apprit même qu’ils étaient venus cent cinquante de chez elle, tandis qu’une foule de gens que, dans l’entr’acte de midi, vous interrogiez sur le tram à prendre pour retourner chez vous, s’excusaient de ne pouvoir vous aider parce qu’ils étaient étrangers à la ville.
(1) Grâce à l’opportune recommandation du P. Huriet, auquel vont en ce moment mes meilleurs remerciements.
Parmi les spectateurs, on a même entendu parler anglais et allemand.
Mais ce qui a fait complètement tomber mes préjugés à propos de la popularité de ces représentations, ce sont les foules qui, peu avant qu’elles commencent, encombraient les deux bords de la rue en face du théâtre. Là aussi, comme c’est l’habitude en France en cas de grands rassemblements, des forains, marchands de bibelots relatifs au sujet de ces rassemblements, et des mendiants plus ou moins nécessiteux, s’étaient donné rendez-vous pour exploiter l’avidité ou la charité publique. Il y avait même un soi-disant artiste à la voix de stentor, qui vociférait je ne sais quelle chanson, tout en tendant le chapeau (1).
Mais nous voici entrés. La salle est comble ; pas une place inoccupée. On s’y montre même un évêque du doigt. Quel spectacle que cette foule elle-même ! Prêtres de tous les âges et religieuses de tous les costumes, missionnaires barbus en noir ou en brun, dignitaires ecclésiastiques chez lesquels le rouge et le violet se montre furtivement. La masse des assistants était naturellement composée de laïques, des villes et des campagnes, mais tous, je dois le dire, à la figure de croyants qui réalisaient le sérieux de ce qui les attendait, et parmi lesquels la proportion masculine paraissait tout aussi forte que celle du sexe faible et “ dévot ”. Un véritable océan de têtes, quoi.
(1) Tandis que deux autres mendiants se disputaient à qui aurait le meilleure place sur la rue, celle qui donnait accès au plus grand nombre de passants.
Naturellement, je ne puis traîner le lecteur au milieu de tous les détails de ce drame ; il me faut pourtant donner une idée générale de sa marche.
Il y a d’abord le Coriphée, vénérable vieillard personnifiant l’Église, ou l’humanité, qui, avec sa houlette surmontée d’une croix d’or plantée sur un globe, dont il se sert comme un évêque de sa crosse, s’en vient périodiquement, accompagné d’une vingtaine de jeunes filles richement habillées, faire l’office de narrateur. Il donne d’abord le Prologue, qui est en vers majestueux, explique et fait les applications nécessaires à l’intelligence du texte ou des tableaux. L’élocution de cet acteur, qui est la personnification même de la majesté, est d’une netteté et d’une puissance phonique sans pareilles. Bien qu’il n’y eût pas la moindre affectation dans son débit, on ne perdait pas une syllabe de ce qu’il disait.
Il y a aussi, et combien beaux ! les tableaux vivants, les fameux tableaux vivants de la Passion de Nancy, vingt et un en tout, qui encadrent les grandes scènes du drame et représentent les faits de l’Ancien Testament qui figurent et annoncent d’avance telle ou telle particularité des souffrances de Notre Seigneur. Disons de suite combien frappants, tragiques et expressifs dans les postures et de tous points réussis étaient ces tableaux. Il ne m’en coûte aucunement d’avouer qu’au premier je me suis demandé si les personnages en étaient réellement vivants, jusqu’à ce qu’un léger scintillement de l’or sur certains costumes soit venu trahir la respiration de l’acteur, surtout de l’actrice. Ajoutez à cela les
jeux de lumière habilement ménagés, et l’on jugera de l’impression produite sur les spectateurs.
Enfin il y avait, en dehors de la représentation des faits eux-mêmes, de grands chœurs rendus généralement par les compagnes du Coriphée et quelques acteurs, avec accompagnement d’un orchestre de cinquante instrumentistes, choisis parmi les meilleurs musiciens du Conservatoire de Nancy.
Ces artistes sont les seuls qui soient rétribués, aucun des six cents acteurs, depuis le plus petit enfant porté sur les bras de sa mère jusqu’au Christ lui-même, ne recevant un sou pour sa peine. Tout est fait pour l’amour de Dieu, et cette seule circonstance ne peut manquer d’ajouter immensément à la valeur de la représentation. On voit par là que nous n’avons point affaire à des mercantis, à des gens qui travaillent en vue du lucre attendu, mais à des chrétiens qui rendent un mystère sacré ; en d’autres termes, nous ne sommes point aux États-Unis.
Autre point digne de remarque. Contrairement à ce qui se pratique à Oberammergau, tous les acteurs, même les plus en vue, comme le Christ, sa Mère, Pierre et Judas, sans compter les deux grands-prêtres, etc., restent anonymes, et par là est éliminé tout danger de vaine gloire comme d’avantage personnel. Tout ce que porte le guide imprimé concernant le premier est cette simple mention : “ Le personnage du Christ est tenu avec une pieuse exactitude et une grande majesté par un employé principal d’une de nos grandes usines de Nancy. ” Un
point, c’est tout. Ce n’est, on le voit, guère compromettant.
Tous les autres acteurs et toutes les actrices non seulement sont de Nancy, mais même appartiennent à la paroisse de Mgr Petit. En ce qui est des discrets éloges accordés au Christ dans la citation ci-dessus, je ne puis qu’y souscrire des deux mains. Celui qui le personnifie ne cesse de se montrer digne et comme auréolé d’un air de véritable divinité, contrairement à ce qui se voit dans certain filme de cinéma représenté en Amérique, où son équivalent fait preuve d’une choquante vivacité.
Une autre remarque encore, celle-là d’ordre purement matériel. Ce “ mystère ” ne comporte point d’entr’actes qui distraient malencontreusement de l’objet principal, et surtout on y change d’une scène, ou d’un tableau, à une autre avec une aise et une promptitude difficiles à expliquer.
Ajoutons enfin que les costumes sont non seulement très riches, excepté naturellement ceux des pauvres hères qu’étaient les apôtres, mais taillés d’après toutes les règles de l’archéologie sociologique, les principaux auteurs anciens et niodernes ayant dûment contribué, chacun pour sa part, à reconstituer les habits et uniformes portés au temps de Notre Seigneur.
Bien que ce drame soit si connu par le récit évangélique, il faudrait pourtant dire un mot de ses principales scènes telles que rendues à Nancy. Mais il y en a tant qui méritent d’être signalées ! On pourra s’en faire une idée lorsqu’on apprendra que le texte, avec ses chœurs, ne forme pas moins de quatre-vingt-seize pages impri-
mées de bon format. Empruntons à la brochure qui le contient ces quelques lignes très véridiques sur la scène initiale :
“ Voici le grandiose spectacle de l’entrée à Jérusalem. C’est toute une ville qui s’agite. Le spectateur est saisi : il ne s’attendait pas à ces masses, à cette élégance dans l’assortiment des couleurs et des costumes. Il est sous l’empire d’une véritable fascination, et se demande s’il est au ciel ou sur la terre.
“ Tout à coup, avant même qu’il ait repris possession de lui-même, un frisson le traverse. Celui dont le portrait nous est familier depuis notre plus tendre enfance, Jésus, est là vivant, agissant. La foule agite des palmes, étend des draperies sous les pas du Christ. Lui s’en détache, approche avec sa longue chevelure partagée sur le front et son noble visage empreint de chasteté, de douceur et de résignation. ”
On signale dans la Passion de Nancy deux scènes inédites, qu’on ne trouve dans aucune autre, à savoir la rencontre dans la maison de Véronique de la Vierge, des saintes femmes et de Pierre, et la scène tragique au cours de laquelle la femme de Pilate crache son mépris au gouverneur romain, qui vient d’avoir la lâcheté de condamner Jésus en dépit des pressantes recommandations qu’elle lui avait transmises sur la foi de son rêve. Je ne puis résister à l’envi de citer la fin de cette terrible flagellation, fort bien rendue par l’actrice.
“ Demain, crie Claudia, demain les générations diront que tu as livré le Christ pour garder ton pouvoir... Ton nom restera lié au souvenir de cette trahison... De ton
nom on flétrira tous les poltrons, tous les vendus, tous les misérables qui croiront se purifier de leurs crimes en s’en lavant les mains. . .Tu seras le modèle des lâches. . . Et jusqu’à la fin des temps, on chantera devant cette Croix où tu vas clouer le Juste et qui deviendra son trône : ‘ Il a souffert sous Ponce-Pilate ’. ”
Hélas ! que de Pilâtes le monde n’a-t-il pas vu depuis, et combien n’y en a-t-il pas encore aujourd’hui parmi ceux qui sont constitués en autorité !
Maintenant, malgré le ton apparemment dithyrambique de la présente, j’ai si peu pris la résolution de louer à outrance, que je me permettrai une petite réserve, non pas sur la manière dont les rôles sont rendus, mais sur deux points du texte lui-même.
Je ne puis me persuader que ce qui regarde Judas soit en stricte conformité avec la tradition et l’Evangile. Le traître parle trop de son amour pour Jésus ; il exhale ses regrets en termes trop affectueux, qui lui attirent la sympathie plutôt qu’ils n’engendrent l’aversion. C’est presque un acte de contrition parfaite précédant. . . la pendaison. Ce rôle gagnerait, ce me semble, à être retouché.
La même remarque s’applique, mutatis mutandis, aux motifs sur lesquels l’auteur base l’animosité des princes des prêtres contre Jésus. Il y avait incontestablement chez eux plus que de l’attachement à la loi de Moïse, et s’ils furent si acharnés pour le conduire à la mort, ce fut moins parce qu’ils étaient bons Juifs que par vengeance pour ses critiques de leur ridicule méticulosité, de leur passion pour les formes extérieures aux dépens
de l’esprit qui vivifie, ainsi que pour son insistance à leur reprocher leur hypocrisie et les peu flatteuses épithètes qu’il leur avait publiquement appliquées. Quelques mots dans ce sens, jetés à propos dans le texte actuel, ne pourraient donc que l’améliorer. Soit dit sans vouloir indûment déprécier une œuvre par ailleurs digne de tout éloge.
Un détail maintenant sur un point d’ordre matériel, au risque de passer pour un naïf. Je m’étais toujours imaginé que le couronnement de ce “ mystère ”, la Crucifixion, était rendu par des acteurs postiches plutôt que par des personnes vivantes. Il n’en va point ainsi à Nancy, et il m’est impossible de dire ma surprise en voyant qu’après être resté quelque temps immobile sur la croix, sur laquelle il ne paraît tenir que par les clous de ses mains et de ses pieds, le Christ remue tout à coup, puis se met à parler. Il n’y a plus à en douter, c’est bien le même personnage que celui qui a jusqu’ici rempli le rôle du Maître.
La scène est longue ; comment peut-il se tenir ainsi ? Naturellement il doit y avoir quelque truc, tout comme pour le percement du côté, qui fit douloureusement tressaillir ma voisine et lui arracha un sanglot immédiatement comprimé. Je m’explique très bien ce prétendu percement et les flots de sang qui semblent en résulter ; mais le crucifiement me paraît inexplicable. Quoi qu’il en soit, c’est on ne peut plus impressionnant.
Durant toute la représentation, mainte et mainte fois les larmes gonflent les paupières et se répandent malgré vous, et tel est l’esprit de foi, la sincérité indiscutable
qui animent chacun des acteurs que, du commencement à la fin, le spectateur demeure en proie à la plus poignante émotion. C’est un silence religieux qui n’est rompu qu’aux derniers tableaux, représentant l’apothéose de Marie et celle de son Divin Fils ; car Mgr Petit a pris la précaution de demander en commençant qu’on s’abstienne jusque-là de tout applaudissement.
Et lorsque, après être resté plus de cinq heures à suivre pieusement les péripéties de ce drame des drames, on essaie de sortir et de se frayer un chemin au milieu d’une foule si compacte, si serrée que l’on prend bien dix minutes pour franchir les soixante-quinze ou quatre-vingts pieds qui vous séparent de la rue, où se déroule le défilé de ces chrétiens qui ne parlent guère que pour admirer et promettre d’envoyer leurs amis aux scènes qu’ils viennent de contempler, on ne peut s’empêcher de se dire que le pays qui produit de pareils spectacles et peut rassembler tant de spectateurs n’est pas encore un pays perdu.