LETTRE XV
VERDUN ET DOUAUMONT
Paris, 3 septembre 1924.
Je suis brisé et comme anéanti, moralement aussi bien que physiquement. Je reviens de Verdun, c’est tout dire. Après la Passion de Nancy, qui est l’immolation d’un Dieu pour l’humanité, j’ai comme vu, autour de la première ville, l’immolation, et dans quelles conditions ! de centaines de mille hommes à l’autel de la patrie. C’est-à-dire que j’ai été d’émotions en émotions, d’autant plus qu’il m’a été donné de contempler ce qu’on ne peut voir nulle part ailleurs au monde, ainsi qu’on s’en convaincra bientôt.
J’ai donc besoin de repos. Et pourtant, ce n’est certes pas à contre-cœur que j’entreprends cette nouvelle lettre, que j’essaierai, du reste, de rendre la plus courte
possible. C’est toujours un soulagement de déverser le trop plein de son cœur dans le cœur des autres.
J’étais déjà assez fatigué lorsque je quittai Nancy, lundi dernier, par suite de l’heure matinale et du peu de sommeil que les ouvriers d’un journal attenant à mon hôtel m’avaient permis de prendre. Aussi, eus-je volontiers dormi dans le train, n’était que je voulais me tenir éveillé pour voir tout ce qui, le long de la route, pourrait me rappeler la Grande Guerre.
La première partie du trajet n’offrit rien de remarquable. Ce n’était que la paisible campagne lorraine, vignobles et champs non clôturés, coupés de petits bois comme à l’ordinaire. Bientôt, cependant, des maisons en ruines attristent le paysage ; puis ce sont des arbres déchiquetés, debout mais sans feuillage, presque comme les “ brûlés ” du Canada. Il n’y a pas à s’y tromper : nous sommes dans le fameux saillant de Saint-Mihiel (prononcez Miel), qui fut entre les mains des Allemands du commencement de la guerre à la débâcle, alors qu’ils en furent délogés par les Américains.
Non loin de cette petite ville, nous passons un échantillon de ce qui est maintenant si bien connu dans le pays sous le nom de cimetière militaire. Comme c’est donc triste ! Une véritable forêt de croix blanches ! Plus loin, c’est un amas informe plus gros que les autres de pierres ouvrées, qui ont évidemment servi à quelque construction : une église sans aucun doute. Mais ne nous attardons pas à ce spectacle attristant. Nous en verrons bien d’autres.
J’avais toujours été sous l’impression que j’étais déjà
passé par Verdun dans un passé assez lointain, et que cette place forte couronnait une hauteur. C’est tout le contraire. Elle se trouve dans un bas-fond, une espèce de soucoupe gigantesque, sur la Meuse qui la traverse. C’est dire qu’à part les bords de la rivière, les environs de cette ville sont tous plus hauts qu’elle, et, avec la stratégie moderne, c’est ce qui fait sa fortune. Ce ne sont tout autour qu’éminences naturelles fortifiées, qui empêchent d’en approcher. Les communiqués de la dernière guerre nous ont appris les noms de ces forts, dont je voudrais voir au moins un échantillon.
Arrivé à Verdun peu avant midi, je vais de suite m’assurer si ce qu’on m’a fait pressentir était vrai, à savoir qu’il y a quelque part une petite ligne de chemin de fer, espèce de tramway à vapeur qui mène au fameux fort Douaumont, dont la possession occasionna les plus rudes combats que l’histoire ait enregistrés. Je le trouve bientôt, et apprends qu’il part à une heure de l’après-midi, c’est-à-dire à treize heures, comme on dit maintenant, singeant sans le savoir les Américains, qui en sont revenus au parler de leurs pères. Pas de temps à perdre donc ; allons vite dîner.
Dîner, ai-je dit. Comme je suis donc arriéré ! Tout Français des villes vous apprendra qu’on déjeûne à midi et qu’on dîne le soir. Et le souper, qu’en fait-on ? Dame, je n’en sais rien ; personne n’en parle plus. On commence les repas de la journée par ce qu’on appelle le petit déjeûner, qui précède de quelques heures le déjeûner proprement dit. Est-ce assez ridicule? Comment déjeûner, c’est-à-dire rompre son jeûne, à midi,
alors qu’on l’a déjà fait le matin? Il faudrait pourtant connaître le véritable sens des mots et avoir un peu de logique.
Quoi qu’il en soit, je fus d’autant plus satisfait de mon soi-disant déjeûner de Verdun que, contrairement à ce que j’avais prévu, il fut d’un bas prix qui m’étonna. On est si porté à écorcher les pauvres voyageurs dans les places fréquentées par Anglais et Américains, comme est Verdun ! Or, bien que c’eût été en réalité un excellent dîner, avec hors-d’œuvres et différents plats de viande et de légumes, sans compter le dessert et le vin, je ne le payai que sept francs — à peu près quarante sous canadiens.
Avant de partir, je jette un coup d’œil sur les anciennes fortifications de cette ville, qui trahissent mieux que n’importe quel traité technique les modifications essentielles qui se sont introduites dans l’art de la guerre. Ces fortifications, dues, je crois, au génie de Vauban, consistent en une forte muraille avec angles saillants et rentrants, sans compter l’inévitable fossé extérieur et le pont-levis qu’il occasionne, et qui existe toujours. L’artillerie moderne n’en ferait qu’une bouchée, si l’on peut ainsi parler.
Et maintenant, messieurs les voyageurs, en voiture ! nous crie-t-on à la gare du tramway. Le petit train s’ébranle avec force bruit de ferraille, et nous voici en route pour le fort Douaumont.
C’est bien réellement le chemin du Golgotha ; car la locomotive a beau souffler, pouffer et panteler, nous n’avançons que fort lentement. Il n’y a pas à s’en
étonner, puisque nous gravissons constamment une pente assez raide. Bientôt quelle tristesse ! Quelle désolation ! Pas la moindre culture ; les arbres mêmes ont disparu, excepté quelques troncs et chicots qui se dressent, secs et plus ou moins décortiqués, au-dessus des broussailles repoussées depuis 1918. Et le sol? Ah! l’inoubliable sol ! Tout picoté de trous d’obus, comme la peau du varioleux convalescent porte à tout jamais les traces de sa terrible maladie.
Après une ascension de sept ou huit kilomètres, nous faisons halte à une place appelée Fleury. Place dans le sens de point déterminé sur terre, car il n’y a plus ni village ni signe de village. Tout a été détruit, et cela de fond en comble, par le terrible bombardement de quatre ans. Plus une seule maison, ou même apparence de maison. Et ce n’est qu’en scrutant attentivement le sol que l’œil y perçoit, caché dans l’herbe, ce qui était autrefois les fondations de maisons.
Par contre, voici, tout à côté, une cité bien peuplée, une nécropole comme la funeste guerre en a bâti un peu partout : un autre cimetière militaire. Ciel ! quelle forêt de croix ! Et l’on m’assure que certaines tombes récèlent neuf ou dix soldats morts pour la patrie ! L’œil attristé s’égare le long de ces interminables rangées, et l’on se demande quel peut bien être le nombre exact de ces tombes. Je me suis procuré la photographie d’un semblable champ des morts qui ne paraît pas être plus étendu, que je ferai reproduire pour l’édification du lecteur (1). Or on assure que, dans ce cas, le chiffre est de
(1) Voir page 184.
Un CIMETIÈRE MILITAIRE (28,000 tombes)
vingt-huit mille ! Qui s’étonnerait de voir autant de tombes à Fleury, lorsqu’on apprendra que plus de quatre cent mille Français tombèrent aux environs de Verdun?
Et dire que la volonté d’un homme, d’un seul homme, qui a depuis posé au martyr, eût pu faire éviter pareille hécatombe !
Mais gardons-nous d’entrer dans la voie des considérations politiques, et bornons-nous au simple récit de notre petite excursion. Toute vérité n’est pas bonne à dire.
Nous stoppons à un arrêt appelé Douaumont, au centre du pays le plus désert qui se puisse imaginer. Pas le plus petit arbuste, pas dix pieds de terre, que dis-je? probablement pas cinq, sans un trou d’obus, et quels trous ! Beaucoup sont si profonds qu’ils sont pleins d’une eau dans laquelle poussent des glaïeuls, comme des palmes figurant celles qu’ont tout de même gagnées les héros tombés victimes des projectiles auxquels on doit, en fin de compte, la présence actuelle de ces plantes symboliques. A part ces nouveaux venus si appropriés à la circonstance, nous ne voyons partout que chardons, figures des traits acérés partis des défenseurs de ces hauteurs, et coquelicots, parents du pavot, qui rappellent le sommeil dont dorment aujourd’hui tant de ces nobles patriotes.
Par ailleurs, le silence le plus complet ; pas un chant d’oiseau sous la calotte du ciel gris, où nous voyons évoluer des avions de guerre ; pas l’ombre, ou même la piste, d’un être animé, à part celle des visiteurs de chaque jour qui viennent de tous les points du globe s’édifier sur le pouvoir d’endurance des troupes françaises
d’il y a sept ou huit ans. C’est un désert créé par l’homme au jour de sa grande colère, désert dont la solitude n’est pas même mitigée par la présence de ces bêtes féroces, ou autres animaux sauvages, qui regardent comme leur domaine incontesté ces étendues incultes qui sont dues à des causes naturelles.
Notre première visite, au sein de cette désolation, est pour l’Ossuaire, qui contient les restes, entiers ou le plus souvent partiels, de beaucoup des héros de la Grande Guerre. C’est un baraquement en bois, quelque chose de provisoire, en attendant le massif et peu joli, mais souverainement significatif, monument projeté : un vaste édifice affectant dans ses lignes générales la forme d’un canon gigantesque (1). C’est, paraît-il, une idée géniale des architectes. Comme nous ne jouissons pas des lumières des gens du métier, admirons de confiance.
En attendant, un prêtre décoré de la médaille militaire vit solitaire dans une pièce attenant à ce rendezvous des morts. Ce dernier est une espèce de chapelle où sont déposés, de chaque côté, dans quatre rangées de grossiers cercueils superposés, les ossements, souvent dépareillés, qu’on a trouvés dans le désert de Douaumont, et qui ne sont, dans l’esprit des organisateurs, à la tête desquels se trouve le général Pétain, que les précurseurs d’une foule d’autres.
Comme le Saint-Sacrement réside en permanence dans cette humble chapelle, on voit que ces restes de soldats
(1) On n’oublie pas de rappeler ce fait aux visiteurs, qui sont toujours supposés laisser une offrande pour aider à la construction de ce monument qui sera le premier du genre.
de France, dont beaucoup sont inconnus, sont en bonne compagnie.
De l’Ossuaire, nous descendons quelque peu, et, avant longtemps, par des sentiers aussi boueux, aussi collants qu’on en ait jamais vu, arrivons à un lourd monument élevé par les soldats américains. Ici, ami lecteur, découvrons-nous. Nous voici en présence de ce qui ne se trouve nulle part ailleurs, de ce qui n’a jamais eu d’égal depuis le commencement du monde : la Tranchée des Baïonnettes.
Nous sommes déjà tombés, dans notre ascension, sur plusieurs vestiges de la guerre moderne : d’interminables fossés de quatre ou cinq pieds de profondeur, lambrissés sur chaque paroi de clayonnages qui montrent que ce pays était alors couvert au moins de broussailles, avec du fil de fer barbelé et de la ferraille informe ; fossés, ou tranchées, dont le fond est tout couvert d’eau. Pauvres soldats, quel martyre continuel que la vie dans ces repaires malsains, toujours sur les nerfs, sans sommeil possible une bonne partie du temps, et cela pendant quatre longues années !
Franchement, après les affres de Verdun et de ses approches, il n’est pas en ce monde d’enfer que nos poilus ne puissent affronter.
Or, un jour vint, jour fatal entre tous, où plusieurs bombes étant tombées simultanément tout proche d’une de ces tranchées, apparemment juste comme ses occupants, baïonnette au canon du fusil, s’apprêtaient à s’élancer sur l’ennemi, firent voler en l’air et retomber
lourdement sur eux des masses de terre qui les ensevelirent vivants !...
Ils sont là aujourd’hui, ces braves, réduits à l’état de simples squelettes encore debout, et tenant dans leurs doigts osseux le fusil dont la baïonnette perce seule au travers de l’élément qui les engloutit. C’est un spectacle à donner le frisson que de voir ces baïonnettes Touillées, qui paraissent plantées en terre, mais restent en réalité fixées à l’arme que tiennent encore ces mains décharnées des fils de France dont les noms ne nous sont même pas connus. Tout ce qu’on paraît savoir, c’est que le commandant de cette compagnie était un prêtre qui, étant sorti de la tranchée pour mener ses soldats à l’assaut, survécut au désastre qui les annihila (1).
De là, nous dirigeons nos pas, un prêtre du diocèse de Dijon, trois dames, deux messieurs et moi, vers le fort proprement dit, passant en chemin souterrain, poste d’écoute et poste de garde. Qu’on ne s’imagine ni murailles crénelées, ni donjons ; c’est simplement une hauteur rocailleuse, véritable garenne creusée à l’intérieur de la pierre, avec salles, passages, diverses installations, etc., le tout souterrain et suintant une eau glaciale qui
(1) Il y avait plus d’un mois que ces lignes avaient été tracées, lorsque j’ai lu ce qui suit dans un journal de Paris {La Croix, 8 oct. 1924) : “ Une Union verdunoise des prêtres anciens combattants vient d’être constituée à Verdun. Le président est M. le Chanoine Colin, curé de Montfaucon, chevalier de la Légion d’honneur, ancien officier d’artillerie, et, comme vice-président, l’abbé Folimann, chevalier de la Légion d’honneur, ancien lieutenant d’infanterie, un des héros de la tranchée des baïonnettes ”. Comme le commandant de cette tranchée semble seul avoir survécu au désastre qui anéantit ses soldats, cet abbé Polimann doit avoir été ce commandant.
tombe sur nous en grosses gouttes. Franchement, cela aussi nous semble bien près de la mort.
On sait que les Allemands s’acharnèrent surtout après le fort Douaumont, et l’on se rappelle les fréquentes mentions dans les communiqués officiels des combats féroces auxquels sa possession donna lieu. Un instant, la faim le fit passer aux mains de l’ennemi, qui admira tellement l’héroïsme de son commandant, qu’il lui laissa son épée. Mais il fut vite repris, avec tous les forts environnants précédemment tombés, le fort de Vaux, que nous voyons à l’ouest, et d’autres, comme celui de Mort-Homme, qui nous apparaissent d’autant plus facilement que toute la région est aujourd’hui complètement dénudée.
Une grande et profonde vallée sépare les forts Douaumont et Vaux, formant avec les rochers à fleur de terre le pays le plus triste que j’aie jamais vu. Après avoir cueilli quelques fleurs sauvages, qui nous rappelleront ces déserts et les scènes inoubliables que nous venons de visiter, descendons vers la halte du petit chemin de fer, et retournons à Verdun, tandis qu’une partie de notre caravane insiste pour se rendre au fort de Vaux, objectif qu’elle doit d’ailleurs abandonner avant la fin de la soirée pour nous rejoindre alors à l’hôtel où nous nous sommes arrêtés.
Cette ville a, elle aussi, nécessairement beaucoup souffert du bombardement. Mais elle s’en remet peu à peu, et, de même que Dieu sait tirer le bien du mal, ainsi les autorités de ce vieux centre de 78,000 habitants essaient de profiter des ruines amoncelées, pour rem-
placer par de beaux édifices en pierres de taille blanches ce que l’étranger a détruit.
Il possède une cathédrale datant des Xle et XXIe siècles, que je ne pus voir que de loin. C’est dire qu’il est le siège d’un évêque, dont le palais est, dit-on, remarquable, et, au point de vue économique, il est célèbre par les fines liqueurs qui s’y fabriquent.
Verdun était assez tortueux, avec ses rues étroites, aux trottoirs qui ne donnaient place qu’à une personne de front. On l’ajoure aujourd’hui ; on élargit ses rues, on lui ménage des avenues de bonne grandeur, et graduellement il deviendra une ville presque moderne.
Il n’y a pourtant qu’à creuser le sol, quelquefois fort peu profond, pour s’y relier aux temps anciens. C’est précisément ce qui vient d’arriver à l’endroit même où j’ai passé la nuit dernière, je veux dire chez les Sœurs de l’hospice Sainte-Catherine. Pendant la guerre, une bombe avait éventré la toiture de leur chapelle, et était allé éclater à côté, comme on y récitait le chapelet. On ne se troubla pas pour si peu : on était si habitué à pareils accidents ! Les prières n’en furent même pas interrompues.
Il fallut pourtant, la guerre terminée, en réparer les ravages. On s’aperçut alors que, du temps du terre à terre de la prétendue Renaissance, on avait caché d’un vulgaire plafond la voûte qui faisait penser au ciel. On en débarrassa donc l’édifice, et cette première mesure mit sur le chemin d’autres améliorations, comme le raclage de l’affreux badigeon, dont les soi-disant classiques
en architecture avaient recouvert de naïves scènes en bas-relief et des inscriptions datant du XI Ve siècle.
Or ces inscriptions, dans la pierre des murs mêmes de la chapelle, indiquaient, en français du temps fort précieux pour l’histoire de notre langue, la présence, juste en bas, de tombes de notables qu’on recommandait aux prières du public. “ Frayez por li ”, demandait-on en 1358, dans une langue qui ressemble étrangement au patois de nos campagnes modernes. En creusant quelque peu pour renouveler le pavé de cette chapelle, on est tombé sur un tombeau, ou sarcophage, en pierre, qu’on a ensuite religieusement recouvert de terre sans toucher à son contenu.
Et voilà comment à Verdun l’antiquité coudoie encore les temps modernes.