LETTRE XVI
BONHOTE
Bonhote, Beaumont, 9 septembre 1924.
Le trajet que je devais parcourir en quittant, le 4 dernier, Paris, où j’étais rentré immédiatement après ma randonnée à Verdun, était le plus long que j’eusse encore fait d’un trait en Europe. A moins d’accident que je ne pouvais prévoir, je devais me trouver le soir dans le Midi, après une course ininterrompue d’une douzaine d’heures en train rapide. Aussi, dès sept heures du matin, avais- je pris position dans un vagon à couloir comme ceux d’Amérique (1), dont tous les sièges étaient occupés, la foule débordant dans le corridor.
(1) Les voies ferrées étant plus étroites en Europe qu’en Amérique, les vagons du premier continent ne peuvent être aussi larges que ceux du second. Aussi, leur couloir est-il, dans le premier cas, sur le côté de la voiture, au lieu de se trouver au milieu comme en Amérique.
Un prêtre qui vint me réclamer mon coin, en vertu d’un droit acquis par le paiement préalable d’un petit supplément, me porta à contraster les complications du système ferroviaire français avec la simplicité de ce qui se voit au Canada. Là, une seule classe au lieu de trois ; pas de places réservées comme en France ; pas d’extra à payer non plus pour l’usage du train rapide, etc.
Je m’insurgeai surtout contre cette détestable et injuste pratique propre à l’Europe, de ne reprendre le billet du voyageur qu’à la sortie de la gare de destination, pratique qui nécessite un employé spécial pour recevoir ces billets à chaque gare, dont le terrain doit être en outre soigneusement enclos, pour forcer le monde à passer la barrière, où l’on devra payer une seconde fois son billet si on a eu le malheur de le perdre.
Mon interlocuteur me laissa dire sans interrompre aucune de mes périodes, puis se mit en devoir de me montrer que je n’étais pas le seul à connaître le système américain. Il avait, en effet, vécu dans la province de Québec, et avait même, paraît-il, poussé jusqu’à Saint- Boniface. J’appris en même temps que c’était un Père viateur, et ce qu’il me dit de l’Ouest canadien, sans avoir été plus loin qu’à sa porte, me fit manifester ma surprise de le voir si bien informé.
— Voyez-vous, me dit-il alors, les gens de l’Ouest ont un Père Morice qui a écrit je ne sais combien de bouquins sur ce pays. A son école on peut s’instruire. Vous ne connaissez point ces livres ?
— Quels livres ? demandai-je à mon tour.
— Je ne saurais trop vous en donner les titres. Dans l’un il parle de Vancouver et de l’Ouest en général.
— Vous voulez sans doute parler de son Histoire de l’Église ?
— Précisément, son Histoire de l’Eglise dans l’Ouest canadien.
— - Ce n’est pas grand’chose, n’est-ce pas ?
— Je n’en dirais pas autant. Je l’ai, au contraire, trouvée bien intéressante.
— Comment cela ?
— Il y parle de gens que j’ai connus, entre autres d’un certain P. Beaudrv, et donne bien des traits que je trouve frappants.
— Vraiment ?
— Mais oui. Je me demande si ce Père Morice est toujours dans l’Ouest.
— Pas en ce moment.
— Savez-vous où il est ?
— A côté de vous. . .
Tableau. Puis, après une seconde ou deux de surprise :
— Ah ! ah ! fait l’étranger, vous auriez voulu me faire déprécier vos ouvrages pour me couvrir ensuite de confusion !... Heureusement que je ne le pouvais pas.
Nous étions déjà loin de Paris lorsque nous échangeâmes ces vues.
Peu après, le pays que nous traversons se fait de plus en plus plat, et ressemble même assez aux plaines du Manitoba. Puis nous passons Orléans, que Mgr Dupanloup rendit un moment célèbre dans les annales ecclé-
siastiques, et même gouvernementales. Un peu après midi, nous sommes à Limoges, centre d’une région où je retrouve, un peu rapetissées, les haies de mon pays manceau.
La surface du sol change à proportion. Ce ne sont plus que vallées et vallons, avec petites côtes y correspondant. Par conséquent, l’horizon se rapproche considérablement de nous, et, par moments, la vue ne porte pas à plus d’un mille de chaque côté.
Dès lors, tous les transports un peu lourds se font au moyen de bœufs de couleur presque uniforme : c’est plus foncé que le café au lait et moins rouge que le bai de l’espèce équine. On m’assure que ces lourdes bêtes actionnent même les faucheuses mécaniques. Les ânes font aussi leur apparition — je parle des ânes à quatre pattes. Us traînent de petites voitures, dans la limonière desquelles ils semblent tout à fait à l’aise.
Plus au sud encore, on entend parler patois, même aux gares, et à Périgueux trois ouvriers, pas très propres, qui baragouinent un jargon absolument incompréhensible, entrent dans mon compartiment après leur courte journée en ville (1). On sait que ce fut en partie à Périgueux que Louis Veuillot, ce prince du journalisme français, fit ses premières armes avant sa conversion. C’en est assez pour me rendre cette ville intéressante.
Enfin, après avoir côtoyé les fameuses grottes de la Dordogne, que je dois revoir de plus près, nous atteignons, le soir, un centre ferroviaire assez important, le Buisson,
(1) Journée malheureusement de huit heures seulement.
d’où deux demoiselles à cheveux gris m’emmènent chez elles. Cette rencontre, à laquelle le lecteur ne s’attendait point, demande un mot ou deux d’explication.
Parmi les nombreuses institutrices, ou professeurs de français aux États-Unis, dont je fis la connaissance sur la Savoie, il y en avait une, Mlle Cécile D., déjà d’un certain âge, qui, accompagnée de sa nièce, Mlle Maïe D., parut particulièrement intéressée par les récits de ma vie de missionnaire, que je donnai sur le bateau pour tuer le temps. Ayant appris que je me proposais de faire le pèlerinage de Lourdes pendant mon séjour en France, elle me dit qu’elle demeurait sur le chemin de cette ville, et insista pour que j’aille passer quelques jours chez elle, d’autant plus, ajoutait-elle, que ma visite pourrait faire du bien à une sienne sœur, excellent cœur et personne des plus dévouées aux œuvres paroissiales, mais qui ne pratiquait point sa religion.
J’avoue pourtant que même cette dernière considération ne fut pas suffisante pour m’arracher un mot d’acquiescement. C’était loin, chez des inconnues, dont l’une au moins me recevrait peut-être mal : qu’avais-je à faire dans cette galère ?
Mais un jour que Demoiselle Cécile me trouva avec une revue anthropologique pleine de représentations d’antiquités humaines :
— Vous avez l’air de vous intéresser à ces vieilleries ? demanda-t-elle.
— Immensément, répondis-je.
— Vous avez sans doute beaucoup étudié ces questions dans les livres?
Assez. C’est une étude de caractère très passionnante.
— N’aimeriez-vous point les étudier sur les lieux mêmes ?
— Que voulez-vous dire ?
— Je veux dire que si vous consentez à vous arrêter chez nous en allant à Lourdes, on vous fera visiter ces grottes et ces abris antiques, où l’on a trouvé la plupart de ces reliques dont vous entretient votre revue.
— Comment, voudriez-vous dire que vous êtes de la Dordogne ?
— Les Eyzies dont il est ici question se trouvent à côté de chez nous.
— Voilà qui change la question, et vaut bien la peine de s’exposer même aux propos désobligeants d’une incroyante ! me dis-je alors.
Et voilà pourquoi je me trouvais subitement au Buisson, piloté par deux personnes aux cheveux grisonnants, à savoir Mlle Cécile et sa sœur, la terrible Dlle Marie- Antoinette.
Avant d’aller plus loin, et pour excuser l’épithète que je viens d’accoler au nom de cette dernière, je me permets de reproduire ici l’entrée en matière d’une lettre qu’elle m’écrivit elle-même pour appuyer la requête de la première.
“ Vous qui avez si souvent prêché sur l’enfer, vous savez bien qu’il est pavé de bonnes intentions. Eh ! bien, ma sœur Cécile s’est chargée d’ajouter un pavé au parquet de ... ma future demeure. Car, depuis son arrivée ici, elle a dit peut-être dix fois : Oh ! il faut que
j’écrive au bon Père ! et elle a si bien compté sur la télépathie, que ce n’est qu’au bout d’un mois qu’elle s’est décidée à mettre la plume à la main, ou la main à la plume, comme vous aimerez le mieux. Par exemple, j’aurais voulu que vous entendissiez les exclamations désolées de Maïe, lorsqu’elle a pris connaissance de votre lettre !... De son côté, ma sœur Cécile est sortie fort penaude de sa lecture. Suivant son habitude cléricale, elle fait son meâ culpâ ; mais à quoi cela lui sert-il, je vous le demande ? ”
En fin de compte, je m’échouai, le soir du 4 septembre, chez l’anticléricale (?) qui ne peut se passer de prêtres, mais ne recourt pas assez souvent à leur ministère. Sans me comparer même implicitement au grand écrivain que fut Louis Yeuillot, je ne pus m’empêcher de penser au terrible journaliste en villégiature dans quelque château de province lorsque j’entrai dans l’installation de ces demoiselles, avec son nombreux personnel de domestiques, dont un les sert depuis pas moins de cinquante-quatre ans, et que je me fusse un peu familiarisé avec l’histoire de leur famille.
Bonhote, en effet, leur siège ancestral, est un grand manoir dont la partie la plus ancienne remonte à 1589, et la famille qui l’habite aujourd’hui en est en possession depuis cent vingt ans. Elle est de descendance noble, et paraît comme un aimant pour tous les “ de ” du pays. Elle se compose de la mère, bonne chrétienne et digne matrone bien conservée, malgré ses soixante-quinze ans, qui écoute beaucoup plus qu’elle ne parle, de quatre filles et d’un garçon actuellement au Congo, sans compter
des nièces et un neveu, ainsi que deux cousins, dont l’un, l’abbé Fernand de Constantin, est un tout jeune prêtre qui va prochainement entrer au diocèse de Versailles.
Le passé de cette famille, le caractère du père, un romancier, expliquent jusqu’à un certain point les contrastes qui frappent dans chacun de ses membres. Aucune des filles n’est mariée. C’est là, avec leur royalisme intense (pour elles Philippe d’Orléans seul est grand, et Léon Daudet est son prophète), à peu près le seul point de ressemblance qui existe entre elles ; car elles diffèrent toutes aussi bien au physique qu’au moral. Comme types de vieille famille française contemporaine, elles méritent, je crois, chacune un mot de description. Je promets de ne point flatter leur portrait.
Grande, posée et réfléchie, l’aînée, Mlle Louise, est la dame par excellence. Il ne lui manque que d’être chrétienne de fait aussi bien que de nom. Elle admire pourtant certains saints de notre religion, bien que pas précisément comme tels, puisque, s’il faut l’en croire, elle refusa de penser au mariage à cause de l’affection qu’elle avait conçue pour le saint Sébastien de Fabiola. . . Qui ne voit par là qu’elle est bien réellement fille de romancier ?
La seconde, Mlle Marie-Antoinette, qui fut blonde et demeure fortement charpentée, est le boute-en-train, l’enfant terrible de la maison, qui parle trop incrédulité, sinon agnosticisme, pour qu’on la croie pleinement lorsqu’elle pose en victime de ces maladies morales. Elle a la parole très facile, ce en quoi elle est bien femme, et l’esprit fort délié, ce qui la fait plutôt ressembler à
l’homme. Pour elle, composer un sonnet, ou un acrostiche, une pièce de théâtre ou un autre morceau de littérature paraît un jeu. Quant à ses opinions religieuses, ses vertus naturelles sont si patentes qu’on est tenté de ne pas la prendre au sérieux quand elle voudrait déprécier, jamais pourtant en termes offensants, les choses de la religion.
Là où chez elle la parole est l’interprète fidèle de la pensée, c’est lorsqu’elle parle patriotisme ou politique (1). Elle fut garde-malade militaire à l’étranger (2), et lit cou-
(1) Un passage d’une lettre de sa sœur C., reçue longtemps après mon passage chez elle, donnera une idée de ce patriotisme et des vues politiques qu’elle entretient : “ Sûrement vous avez lu la lettre du P. Doncœur à Herriot ‘ Nous ne partirons pas ’. En lisant cette lettre, ma sœur M.-A. a pensé (comme elle m’en écrivait quelques jours plus tard) : ‘ Quoique cette lettre soit d’un Jésuite, elle est superbe ; il faudrait que tout le monde la lût ’. A peine germée dans son cerveau, cette idée s’est vite développée. M.-A. s’est mise en campagne. Or vous connaissez assez ma sœur maintenant pour ne pas être étonné d’apprendre que non seulement elle a fait parvenir la lettre du P. Doncœur à 20 lieues à la ronde, mais qu’elle a organisé une propagande anti-communiste des plus actives. Au 11 janvier, elle atteignait 27,651 habitants répartis dans 62 communes !”
Ma correspondante continue : “ De droite, de gauche, M.-A. est allée trouver tous nos amis, et elle les a si ‘ patriotiquement ’ endoctrinés — eux aussi voyant bien le péril — que celui-ci a pris les frais de 3 communes à sa charge, celui-là 2 communes, cet autre 4, et ainsi de suite ... Et la voilà, M.-A., qui, faisant de la propagande ‘ nationale ’, se trouve par le fait même faire de la propagande ‘ cléricale ’.” (Lettre à l’Auteur, 25 janvier 1925).
De plus, la même inlassable anti-communiste a composé elle-même un tract intitulé “ Le Paradis communiste ”, tout bourré de faits des plus frappants, avec leurs conséquences en regard, qu’elle a répandu à profusion dans son pays. Si seulement la France comptait une centaine de personnes aussi actives postées aux bons endroits, comme les choses pourraient s’améliorer avant longtemps !
(2) A la lointaine ville de Salonique, si je ne me trompe.
DE LEBRET k LA HAYE
raniment Y Action française, deux points pour lesquels elle mérite plutôt des félicitations. Par ailleurs, elle est de toutes les œuvres paroissiales, ce qui la fait connaître comme le loup blanc au pays.
La troisième demoiselle à cheveux gris a dû, je crois, être blonde, elle aussi. Elle est affligée d’une terrible infirmité : sourde-muette ; mais elle n’en est pas moins gaie, d’autant plus qu’elle comprend tout, grâce à son intelligence native et à l’éducation qu’elle a reçue. On peut dire qu’elle est l’obligeance même, en même temps qu’une chrétienne exemplaire. Elle s’appelle Adrienne, et paraît heureuse de porter le même nom que moi.
Enfin, last not least, ce dernier qualificatif de chrétienne exemplaire s’applique avec encore plus de force à la dernière des filles, Mlle Cécile, que Mlle Marie- Antoinette voudrait faire passer pour la dévote de la famille, alors qu’elle n’est qu’une bonne chrétienne qui, malgré ses dispositions plutôt retirées, peut même à l’occasion insister sur sa façon de penser. Douce et affectueuse au moral, elle est délicate et maigrelette au physique et grisonne avant le temps.
Telle est la famille au sein de laquelle je viens de passer quelques-unes de mes meilleures journées, qui m’a choyé, dorloté, gâté, comme seuls les gens du grand monde savent le faire. Car, je le répète, la famille D. est de descendance noble, et un incident de la vie du trisaïeul, un M. de la Chapelle, qu’on raconte encore, nous transporte au sein d’une société bien différente de l’espèce d’anarchie familiale dans laquelle nous sommes aujourd’hui embourbés.
Son fils, le bisaïeul, qui a vécu dans la chambre que j’occupe en ce moment, était capitaine de la garde du Roi. Étant venu en congé à Bonhote, il fut un jour intéressé d’y voir passer une volée d’étourneaux, et courut au village acheter de la poudre pour en tuer. Pendant son absence, son père le chercha, mais personne n’eut le courage de lui dire où il était allé, bien que ce ne fût qu’à une courte distance.
Lorsqu’il revint à la maison, ce dernier lui demanda :
— Qui vous a donné la permission d’aller au village ?
Et devant son silence significatif, son père d’ajouter :
— Veuillez retourner à votre chambre et vous considérer comme étant aux arrêts.
Et l’officier des troupes du Roi, en conformité avec l’ordre paternel, alla sans murmurer se constituer prisonnier dans sa chambre, jusqu’à ce qu’il plût à monsieur son père de l’en délivrer.
Beaumont, la paroisse dans laquelle se trouve Bonhote, a une ancienne église, style forteresse, qui est deux fois trop grande pour sa population actuelle. Ce qui veut dire qu’elle résonne désagréablement quand on y prêche, ainsi que je l’ai appris à mes dépens dimanche dernier. J’ai le regret d’avoir à remarquer que les hommes n’étaient pas bien nombreux à la grand’messe ; ce qui ne saurait étonner quiconque apprendra qu’à côté des anciennes familles nobles de la place, il y a ici un soviet en règle, des communistes pleinement organisés.
Le nouveau curé, un saint homme par nature plutôt timide, a eu lui-même à souffrir de leur intervention inopportune. Un de ses paroissiens, ancien soldat au
front, étant mort dans une situation dont le pasteur soupçonnait l'incorrection au point de vue religieux, le digne homme voulut aller aux informations, malgré les cris et les menaces de la plèbe qui proclamait que ce serait insulter le pays tout entier que de refuser les honneurs funèbres à un homme qui s’était dévoué pour la patrie.
M. le Doyen laissa dire, et déclara, une fois fixé sur ce qu’il avait à faire, qu’on pouvait faire de lui ce qu’on voudrait, mais qu’il n’irait jamais contre l’impulsion de sa conscience et n’assisterait point aux obsèques de l’exdéienseur de la patrie, mort sans être marié régulièrement avec sa compagne.
Pourtant, les circonstances ayant depuis comme forcé Mlle Marie-Antoinette D. à se mêler à ce peuple qui paraît sans religion, elle ne se lassa pas d’en chanter les louanges qui doivent être d’autant plus fondées que, dans la difficulté du curé susmentionné, son bon sens naturel l’avait fait de suite épouser la cause de l’autorité légitime, ayant des lois à l’observation desquelles elle doit veiller (1).
Tout n’est donc pas rose pour la religion dans ce pays. Et pourtant, on est bien toujours en France à Beaumont du Périgord. Je n’en veux d’autre preuve que le pèlerinage qui se fit, à l’issue des vêpres, à un sanctuaire de la Vierge, où l’on se rendit en procession, malgré le bon kilomètre qui le sépare de l’église paroissiale. La dévotion à Marie semble inséparable de tout Français
(1) “ Vous ne sauriez croire à quel point ce peuple est réellement bon, et quelles belles âmes il compte dans ses rangs ”, écrivait-elle plus tard, après sa tournée dictée par le plus pur patriotisme.
normal, et Notre-Dame de Belpey est aussi connue et vénérée par ici que la titulaire de n’importe quelle chapelle de l’Ouest de la France.
Des inscriptions, au crayon ou autrement, sur les murs de celle de Belpey trahissent une naïve confiance, tandis que les nombreuses couronnes de mariées appendues près de l’autel révèlent une particularité que je n’ai point trouvée ailleurs. On invoque, en effet, cette Vierge pour obtenir un bon mariage, ou du moins des fiançailles avantageuses — et l’on sait si cette grave affaire est entourée de difficultés en France ! N ostro-Damo dé Belpey, dona mé lou quê chabé, N.-D. de Belpey, donnez-moi celui que vous savez, dira une jeune aspirante au mariage, et un grand nombre de demoiselles firent brûler un cierge devant sa statue après la cérémonie de dimanche.
La pruderie et la fausse honte ne paraissent pas connues dans ces campagnes. Ne serait-ce pas l’indice d’une innocence native qu’on est loin de rencontrer partout ?
La faveur une fois obtenue, les deux fiancés s’en vont à un pèlerinage voisin, et disent à la Vierge de céans : Notre-Dame de Capelou, que ça (le mariage) se fasse le plus tôt possible !
C’est ainsi qu’au pays périgourdin le principal événement de la vie de famille, ou du moins son point initial, est mis sous la protection de Celle qui, toute Mère de Dieu qu’Elle devait être, voulut avoir des épousailles et contracter mariage.
Après des chants exécutés avec une ardeur toute mé-
ridionale et une allocution on devine par qui, notre procession se replia sur elle-même et se mit à descendre le eôteau sanctifié par le trône de la Protectrice du pays. Nous avions fait acte de Français, c’est-à-dire de féaux sujets de la||Reuie de France !