‹ Voyages et aventures de Lebret à la HayeChapitre 18 sur 28 · LETTRE XVII · texte numérisé non relu

LETTRE XVII

chez l’homme préhistorique

Bonhote, 10 septembre 1924.

Iin m’arrêtant ici au cours du voyage qui doit me ^ conduire à Lourdes, je croyais ne devoir y rester que jusqu’au dimanche 7 courant. On réussit bien vite à me faire ajourner mon départ jusqu’à aujourd’hui, et, par suite d’une absence forcée d’une de mes hôtesses, j’ai dû le retarder encore d’un jour. Cela me donne de nouveaux loisirs, que je vais consacrer à quelques mots sur certains points supplémentaires, et surtout sur mon voyage d’hier au pays de la préhistoire.

Que le lecteur ne s’effraie pas trop de ce grand mot. Tout en passant en revue des choses qui sont si éloignées de nous, je m’efforcerai de me contenir dans les limites d’une terminologie aussi simple que possible. Puisque

nous avons la chance de notre vie de nous mettre en contact avec des découvertes qui ont fait couler tant d’encre, parfois assez trouble, puisque nous pouvons voir de nos yeux des sites et des objets que des gros livres ont décrit avec peine, pourquoi n'en profiterions-nous pas ?

Et puis, bien que j’écrive surtout pour le peuple, je ne puis oublier que, du moins en France, ce peuple est loin d’être aussi obtus, aussi fermé à toute délicatesse, ou même aussi étranger à tout désir d’investigation scientifique qu’on le pourrait croire. Je n’en veux pas d’autre preuve que la suivante, qui, je crois, suffira pleinement.

J’ai terminé ma dernière lettre par le fait que, dans ce pays, jeunes gens et jeunes filles s’adressaient à Notre- Dame de Beîpey pour trouver femme ou mari. Tout à côté d’ici, parmi les protégés de Mlle Marie-Antoinette, il y a un jeune homme qui ne peut guère donner dans pareille préoccupation. Appelé sous les drapeaux en 1916, il en revint complètement immobilisé par la maladie, et, depuis plus de deux ans, il passe des jours solitaires, emprisonné dans un appareil qui lui rendrait la vie insupportable n’était la vigoureuse foi chrétienne qui l’anime.

Il me fallut naturellement aller le voir, et si je mentionne cette visite, ce n’est pas pour m’étendre sur la patience admirable de ce jeune paysan sans autre culture intellectuelle que celle des campagnes, ni d’instruction supérieure à celle qu’offrent les écoles primaires de France, mais pour montrer quelle peut être la délicatesse innée de cette classe de gens au pays périgourdin.

Les hôtesses de Bonhote avaient comme pensionnaire, à mon arrivée ici, une Américaine de quinze ou seize printemps, qui, avant de retourner chez elle, se mit en tête d’avoir, comme souvenir de la France, un album d’autographes à emporter à son pays d’outre-mer. A cet effet, elle recueillit de côté et d’autre des pensées, ou phrases quelconques, écrites de la main même de ceux ou celles qui les avaient formulées. Croira-t-on qu’on eut le courage de mener dans ce but la jeune fille chez le pauvre infirme? Je suis sûr de n’avoir pas besoin d’excuse pour reproduire ici ce que ce paysan écrivit alors, sans une faute d’orthographe, dans le carnet de l’étrangère. Le voici mot pour mot :

“ Sur la route de la vie, à chaque pas douleurs et peines ; pour soutien, l’espérance ; comme but, un bonheur peut-être insaisissable en ce monde !

“ Je forme, Mademoiselle, le vœu bien sincère que ceS tristes pensées d’un enfant de France ne vous viennent jamais à l’esprit ; mais quand sur Bonhote vous dirigerez un souvenir, vous pourrez toujours être sûre que, du coteau voisin, s’envolent vers vous des souhaits bien respectueux de santé et de bonheur. ”

(Signé) Émile Merle.

A coup sûr, un homme qui peut penser et écrire ainsi ne doit pas se désintéresser absolument de ses ancêtres d’il y a six ou sept mille ans et des vestiges qu’on en a trouvés dans les vingt dernières années. Étendant ce cas du particulier au général, sans pourtant commettre l’erreur d’en faire une règle inexorable, je me crois justi-

fiable de faire partager ail lecteur l’extrême satisfaction que j’ai ressentie hier au cours de mon pèlerinage d’un nouveau genre.

Nous préludâmes à notre excursion à la région qui récèle ces vestiges par une visite à un dolmen qui repose solitaire depuis peut-être deux mille ans à une faible distance de Bonhote. Il m’intéressa d’autant plus que je ne croyais pas devoir rencontrer dans ce pays un monument de la culture celtique. Le dolmen est, on le sait, une immense pierre plate reposant sur des pierres plantées en terre et formant une grande table, ou plutôt un autel, sur lequel les druides immolaient autrefois animaux et êtres humains.

Puisque nous parlons pierre, je n’ai jamais vu de contrée qui en contienne tant que ce coin de la Dordogne. De fait, on peut dire sans hésiter que toute la campagne n’est qu’une masse de calcaire recouverte d’une faible couche de terre, et découpée de toutes sortes de vallons. Ayant fait hier plus de cent kilomètres en divers sens, je me crois en état de juger de la région : de grands ravins, ou petits vallons, avec coteaux correspondants, qui se succèdent les uns aux autres, et dont le strate, ou la couche, de pierre à chaux se redresse souvent si brusquement qu’il paraît à nu, et forme d’immenses falaises surplombant parfois le sol avoisinant. D’où les fameux “ abris ” dont je vais avoir à dire un mot.

Cet étrange pays a pour centre une station de chemin de fer appelée les Eyzies, qu’on a décorée du titre de capitale de la France préhistorique. C’est à elle que faisait allusion Maurice Barrés lorsqu’il parlait des “ grot-

tes des Eyzies, où l’on révère les premières traces de l’humanité ” (1). C’est là que furent trouvés les fameux crânes Cro-Magnon, ainsi dénommés du lieu précis de leur découverte : le Trou de Magnon, en patois local, crânes qui sont devenus célèbres comme les prototypes officiels d’une race spéciale d’hommes, par suite d’une généralisation trop fréquente dans certains cercles scientifiques et que n’autorisent probablement ni l’expérience ni la logique. Ces crânes étaient au nombre de trois, et furent découverts en 1868, lors de la construction de la route qui relie les Eyzies à Sarlat. En connexion avec les squelettes dont ils faisaient partie, ils accusent une race de forts chasseurs préhistoriques. A côté, on recueillit aussi un grand nombre d’objets en os et en silex.

C’est là que se dirigent pieusement anthropologistes et archéologues, avides de lire l’histoire de leurs toutes premières origines dans le plus ancien grimoire naturel qu’il y ait, au point que beaucoup des gens de la localité vivent de leurs visites. C’est là que les rêveurs en quête de fortes impressions viennent méditer, à l’aide des reliques que nous a laissées l’homme primitif, sur des siècles qui se perdent dans la nuit des temps. C’est là aussi que se rendent à journées entières de simples curieux désireux de s’instruire, ou de compléter sur les lieux des études commencées dans les livres.

C’est donc là que nous irons nous-mêmes, sans prétendre être ni savants ni rêveurs.

(1) La Colline inspirée, p. 2.

Partis en auto à midi, deux prêtres, autant de dames et un laïque, sans compter le chauffeur, nous filâmes bon train, courant de vallon en vallon, traversant la Dordogne et son affluent, la Vézère, longeant vignobles et petits prés, jusqu’à ce que nous arrivions à notre premier arrêt.

C’était une place appelée Laugerie Basse, un abri préhistorique qui avait été exploré scientifiquement par un vrai savant, M. J. Maury. Je ne sais quel parti de Beaumont lui avait annoncé ma prochaine visite dans des termes beaucoup trop flatteurs pour moi. Aussi, bien qu’il dût prendre le train ce jour-là, et qu’il fût plutôt de mauvaise humeur par suite du larcin d’un silex précieux qu’il avait laissé m situ, pour la plus grande édification des visiteurs, ce monsieur voulut-il me faire en personne les honneurs de son établissement. Il a sa maison d’habitation et son musée sous l’abri formé par la falaise qui surplombe le tout à soixante-cinq pieds de profondeur en bas sur quarante-six de hauteur moyenne.

M. Maury nous mena au théâtre de ses excavations, où il nous lit remarquer les différentes couches géologiques, avec les vestiges de l’homme et des animaux du temps incrustés dans la pierre, ou ce qui, à la longue, est devenu pierre : armes en silex, mâchoires ou dents de bêtes fauves, etc. Puis nous pûmes contempler à son musée le résultat complet de ses fouilles, toutes sortes d’armes ou d’instruments préhistoriques en pierre, en os, en bois de cerf et en ivoire.

Ce qui me frappa le plus furent les dessins, encore

très visibles, de poissons, de renne, ou d’autres animaux aujourd’hui disparus de ces régions, qui furent grattés par l’homme d’il y a six ou sept mille ans sur des os ou du bois de renne. J’en avais vu des copies dans les livres et revues consacrés à l’archéologie ; mais combien c’est plus frappant d’en contempler les originaux sur les lieux mêmes où ils ont été dessinés il y a si longtemps !

Parlez-moi donc après cela de “ vénérables parchemins ” ! . . .

Puisque l’écriture est la représentation de la pensée humaine pour les yeux, on peut considérer ces grossiers, mais très significatifs, tracés comme les tout premiers spécimens d’écriture connus. Toute écriture, comme chacun sait, a, en effet, commencé par des pictographes, lesquels, au cours des temps, ont abrégé leurs lignes, se sont simplifiés et conventionalisés pour devenir ce que sont, par exemple, les caractères chinois d’aujourd’hui, des vestiges d’anciennes peintures ; après quoi ces restes ont fait place à des signes syllabiques, puis à des lettres qui servent à rendre, non plus des idées, mais des mots.

Alors quelle satisfaction, même pour un homme sans culture bien profonde, de pouvoir assurer que, dans un coin de la région des Eyzies, il a vu, de ses yeux vu, les tout premiers essais d’écriture qu’il y ait au monde ! Cette circonstance ne valait-elle pas à elle seule, la peine d’avoir entrepris le petit voyage que je viens de décrire ?

Un autre petit détail digne de mention. On a assigné à ces reliques de l’homme primitif des centaines de mille ans, et ceux qui se croient modérés ne leur donnent pas

moins de douze à vingt-cinq mille années d’âge (1). Or, si l’on se base sur le récit biblique, il est difficile d’accorder plus de huit mille ans à la race humaine entière. Donc une personne de notre parti, que j’avais déjà cautionnée contre les exagérations des soi-disant savants en quête de popularité ou avides de sensations, ayant demandé son opinion là-dessus à M. Maury, celui-ci sourit légèrement, puis lui dit :

“ On parle de vingt ou vingt-cinq mille ans. Il n’y a pas de doute que ce soit exagéré. Il se fait bien des choses dans le cours de mille ans. Quant à moi personnellement, je suis disposé à considérablement minorer ces chiffres. Je serai plus explicite quand j’aurai terminé mes investigations. En attendant, l’existence de l’homme tertiaire [très ancien, celui qui aurait vécu à l’époque mentionnée par ces savants] n’a pas été prouvée. ”

Il ne peut y avoir aucun antagonisme entre la vraie science et les déductions de la véritable religion.

Après que Mlle D. m’eut fait cadeau d’un moulage, ou fac-similé, de tête de renne telle que sculptée par l’homme préhistorique de ce qui est devenu le sud de la France, nous remontâmes en auto et roulâmes jusqu’à un nouveau vallon à l’est des Eyzies, centre de toutes les fouilles du pays. Nous voici maintenant à ce qu’on appelle la grotte Font-de-Gaume, fameuse par ses pein-

(1) Peu après que ces lignes eussent été écrites, un journal de l’Ouest canadien reproduisait sans commentaires, partant en abondant dans son sens, un article qui leur assignait “ 50,000 ans au moins ” !

tures des temps anciens, qui sont peut-être contemporaines d’ Abraham, sinon plus vieilles encore.

Pour y parvenir, nous avons dû laisser la grand’route et gravir péniblement un sentier qui, en deux endroits, longe bien haut la paroi de la roche nue, et par conséquent n’est pas fait pour des gens à tête peu solide. Franchement, ceux qui y avaient établi leur gîte étaient à l’abri de toute attaque par n’importe quel ennemi, l’un d’eux pouvant tenir tête à des centaines d’assaillants.

La personne qui doit nous guider, moyennant finance — Mlle Marie- Antoinette est avec nous ! — est une femme de la campagne, c’est-à-dire qu’elle est plus ou moins barbue, et porte un chapeau à larges bords abattus tout autour. Elle ne paraît pas très commode, ce qui lui sert à voiler son ignorance.

Nous nous faufilons avec force précautions le long de la grotte, boyau d’environ cent vingt mètres de long (sans compter trois ramifications dont la plus longue en a quarante-huit), sur un ou deux de large. Elle est quelquefois très haute, mais aussi par endroits si basse qu’il faut se plier en deux pour pouvoir passer. S’il fallait en croire les brochures officielles, l’homme l’aurait habitée il y a au moins huit mille ans. Mettons six ou sept mille, pour ne point exagérer.

Les peintures à l’ochre rouge et au charbon (1) qui décorent plus ou moins indistinctement les parois du rocher, pas très lisses, furent découvertes dans l’automne

(1) Juste les deux substances colorantes qui servaient à l’Indien d’Amérique avant l’arrivée du blanc chez lui, lorsqu’il entreprenait, lui aussi, de rendre sa pensée sur le roc ou ailleurs.

de 1901, par un M. Peyrony et étudiées de suite par le Dr Capitan, que nous avons déjà rencontré à la Haye, et que je connaissais auparavant, aidé d’un abbé Breuil, autre spécialiste en archéologie primitive. Elles représentent surtout ce que ces savants ont appelé des bisons et qui, d’après moi, pourrait bien n’être que des aurochs, animaux qui existaient encore assez longtemps après Jésus-Christ, avec des rennes, des chevaux et des antilopes — le tout pas très distinct, en dépit de l’électricité qui l’éclaire. Mais il y a des savants qui ne doutent de rien, et ont une foi robuste lorsqu’il ne s’agit point de révélation.

Tout de même, c’est très intéressant, surtout en raison de la faune disparue ou déplacée dans ce coin de la France souterraine. Car l’homme de ces temps reculés ne nous a laissé que ses peintures. Nous ne trouvons dans cette longue grotte ni aucune de ses reliques physiologiques, ni le moindre de ses instruments, du moins aujourd’hui. Pareils vestiges ont pu être emportés ailleurs.

Notre troisième halte est pour l’abri du Cap-Blanc. C’est, comme dans le cas de tous ces “ abris ”, le roc surplombant un espace qui, dans ce cas particulier, s’était avec le temps rempli de terre jusqu’au toit, ou plafond, de pierre. En 1909, des fouilles mirent à découvert, sur la paroi intérieure de l’abri, de profondes incisions qui, après avoir été débarrassées de la terre qui les recouvrait, révélèrent de véritables sculptures représentant des chevaux, dont le fini surprend. Ce sont, paraît-il, les premiers travaux de ce genre qui aient jamais été découverts.

En avant du plus grand, un cheval de deux mètres quinze, se voit, dans une vitrine par terre, une sépulture trouvée sur ce point même, et qui peut être celle du décorateur de la grotte. C’est le squelette d’un homme couché sur le côté, les genoux ramenés près du menton, comme cela se voit notamment dans le cas des momies péruviennes et de nombreuses sépultures américaines (1).

Il y aurait bien d’autres places préhistoriques à visiter dans ce pays unique au monde, une quinzaine au moins, nous assure-t-on. Nous pourrions aussi aller interroger sur les secrets qu’ils détiennent ces deux castels d’un âge reculé, bien qu’infiniment plus rapproché de nous, qui se regardent de chaque côté de la vallée. Ils doivent posséder une histoire capable de nous intéresser. Parmi les anciens habitats d’hommes préhistoriques que nous pourrions aller voir, il y a ce qu’on appelle localement la gorge d’Enfer, remarquable par les dépôts d’instruments leur ayant appartenu ; les grottes des Missaigues, en amont de Laugerie Basse, qui furent occupées successivement par le chasseur de renne magdalénien (2), tout d’abord, puis par diverses races d’hommes jusqu’au moyen âge ; les éboulis de Laugerie Haute, qui formaient autrefois la voûte d’un immense abri d’environ soixantedix pieds de profondeur, ancien gîte d’une population très dense ; la grotte des Eyzies, où des gravures sur os, ivoire et pierre furent découvertes en 1863, avec des

(1) Ou plutôt c’est son fac-similé exact, les ossements originaux ayant été mis en lieu sûr dans quelque musée.

(2) C’est-à-dire qui appartenait à la même race que l’homme des cavernes de la Madeleine, à Tursac, Dordogne.

outils de silex et d’os remontant à l’époque magdalénienne ; la caverne des Combarelles, long boyau qui contient de nombreuses peintures de rennes, de mammouths, de chevaux qui ruent ou au repos, de bouquetins, de bovidés, ou animaux du genre bœuf, d’ours, etc.

Mais il se fait tard, et puis il ne faut pas abuser de la patience du lecteur, pas plus que de la générosité de celle qui solde tous les frais de notre excursion au domaine de nos premiers ancêtres. Nous retournons donc à Bonhote, très satisfaits de ce que nous avons vu, et non moins reconnaissants à celle à qui nous le devons. Je ne la nomme point, mais tout le monde aura deviné que c’est celle qui est si secourable aux pauvres, si bonne pour ses semblables en peine, en attendant qu’elle le soit pour son Dieu.

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