BORDEAUX
Bordeaux, 12 septembre 1924.
J’ ai enfin pu m’arracher à l’hospitalité de Bonhote, manoir que les anciens ont si bien nommé. Mais celle qui en dirige aujourd’hui les destinées n’a pas voulu m’en laisser partir sans me donner une nouvelle preuve de sa généreuse bienveillance. Pour m’empêcher d’aller prendre le train au Buisson (ceux qui, par un affreux barbarisme, écrivent “à Le Pas” diraient “à Le Buisson” ! ), ce qui m’eût forcé de me lever à une heure indue, elle m’a charitablement fait conduire, et m’a accompagné, en auto jusqu’à Bergerac, localité fameuse pour un certain cru de vin blanc, qu’on appelle par ici, en précisant davantage, du Muzillac.
A ce propos, le voyageur ne peut se défendre de voir,
dans toute cette région, comme des reliques de l’ancienne langue d’oc, le patois actuel, dans la nomenclature de ses noms géographiques. Je viens d’en compter pas moins de soixante-dix qui sont en -ac, rien que dans une partie de sa carte. C’est ainsi que nous y voyons, pour ne mentionner que les centres les plus importants, Lussac, Nérac, Moissac, Jonzac, Ribérac, Panillac, Aurillac, Fronsac, Mauriac, Aubiac, Quillac et Cognac. Ce dernier, on le sait, est plus connu par son produit principal que par le chiffre de sa population. Frontenac intéresse un Canadien plutôt par les réminiscences historiques qu’il suggère et Cadillac par une espèce de carosserie mécanique bien connue en Amérique, tandis que Jan-Dignac-Loysac appartient doublement à la vieille langue d’oc.
De Bergerac, la ligne oblique directement à l’ouest, c’est-à-dire juste vers la mer, et traverse une région qui n’est plus vallonnée comme celle de Beaumont-Les Eyzies. Le pays est plus ouvert, sans avoir pourtant abandonné tout accident de terrain. C’est ainsi que les vignobles deviennent de plus en plus vastes et fréquents. Par ailleurs, nous prenons notre temps, et pouvons tout étudier à loisir, puisque notre train semble vouloir s’éterniser à chaque station, au point qu’un employé, qui paraît voyager avec nous pour crier le nom de chaque arrêt, s’étend nonchalamment sur la pelouse en attendant son départ.
Nous passons par Saint-Émilion, fameux pour le vin qu’il produit, et les nombreux vignobles que nous traversons ne tardent pas à nous annoncer notre prochaine
arrivée à Bordeaux, centre si connu du monde entier pour l’excellent cru qui fait la richesse de son territoire (1).
Sise sur la Garonne, fleuve de dimensions fort respectables, mais dont les flots rappellent le flavus Tiber d’Horace, cette ville est l’une des plus grandes de France, comptant quelque chose comme 260,000 habitants, ce qui n’est pourtant pas comparable à la population française de Montréal, qui n’est, nous l’avons vu, surpassée que par celle de Paris.
Nous ne tardons pas à rencontrer de tous les côtés, sur les vagons de chemins de fer, en auto-camion et ailleurs, ce qui rappelle l’industrie la plus connue de Bordeaux. Ce ne sont partout que fûts et futailles de toutes sortes, foudres et tonneaux, barriques et barils ; en un mot, tout ce qui accuse un florissant commerce de vin. Il y a là de quoi faire tomber en pâmoison tous les prohibitionistes d’Amérique.
Arrivé là vers cinq heures du soir, mon premier soin est de trouver la maison de nos Pères, à propos desquels on m’a, par inadvertance, induit en erreur à Paris. Dans ce but, je vais d’abord dans l’église de la Bastide, qui, par extraordinaire, est plus belle à l’extérieur qu’à l’intérieur. Là un prêtre me donne l’adresse des Sœurs de l’Espérance, qui me fourniront celle de nos Pères, s’il s’en trouve réellement en ville, ce dont il doute fort, vu que YOrdo diocésain n’en dit mot. Je lui rappelle que ce silence ne doit point s’interpréter dans un sens nécessairement négatif, puisque en France les religieux
(1) Saint-Émilion est aussi la paroisse du fameux orateur, l’abbé Bergey, ancien combattant aujourd’hui député.
en sont encore réduits à se cacher, comme l’étaient les prêtres insermentés sous la Terreur (1).
Mon passage chez les religieuses susmentionnées me montre combien, en réalité, le monde est petit. J’y suis à plus de cinq cents kilomètres de mon pays d’Oisseau, et pourtant j’y trouve une vieille demoiselle, ancienne sœur sécularisée, qui vient juste de la paroisse voisine, Châtillon ! Elle me mène chez nos Pères, et, le lendemain 12 septembre, après avoir obtenu que je resterais un jour chez lui, le bon P. Bommenel, supérieur local, insiste pour me faire visiter au moins la cathédrale.
Je défie de trouver quelque chose de plus simple, de plus uni, disons le mot, de plus laid, que la façade de la cathédrale de Bordeaux. C’est inexplicable jusqu’à ce qu’on vous ait appris que cette extrémité de l’édifice touchait originairement aux remparts de la vil'e, et que l’entrée principale se trouvait ailleurs. Une fois entré, vous descendez neuf marches et vous trouvez en face d’un superbe vaisseau, qu’on affirme être rempli d’hommes en certaines circonstances, comme, par exemple, pour le Carême, qui est ordinairement prêché par un prédicateur de renom.
Ce n’est pourtant pas que ce vaisseau soit ni plus grand, ni plus élégant que d’autres déjà visités ; mais il possède des richesses, historiques et autres, qu’on retrouve difficilement ailleurs. Pour nous les faire apprécier à leur juste valeur, nous avons les connaissances toutes spéciales d’un véritable fouilleur, M. le Chanoine
(1) Soit dit en passant, ce prêtre devait être un ancien combattant, car il avait à la figure une balafre qui en faisait foi.
Lelièvre, archiviste du diocèse, qui veut bien nous guider sans nous faire grâce du moindre détail. Impossible de tout reproduire ici, même en abrégé. Voici les principaux points qui m’ont frappé.
D’abord, nous remarquons dans cet édifice les différents styles : roman, gothique, flamboyant, et même Renaissance, qui accusent la succession d’au moins autant de siècles, pendant lesquels on travaillait à sa construction.
Ce qui attirerait surtout l’attention des connaisseurs, ce sont les nombreux tableaux exposés le long des murs de la nef. N’étant point connaisseur, et ne pouvant admirer les obscurités des grands maîtres — il y a au moins une de ces toiles, un Christ en croix, qui est affreusement janséniste — une seule est de mon goût. C’est presque contemporain (1877), l’œuvre d’un peintre appelé Jadin, qui représente la résurrection de Lazare. Les jeux de lumière en sont très frappants ; mais on dit la scène telle que représentée historiquement fausse, parce que trop théâtrale.
Naturellement, un vieil édifice comme la cathédrale de Bordeaux n’est pas sans contenir quelques reliques. A part celles d’un saint dont il sera parlé en temps et lieu, celle qui me paraît la plus précieuse est le rochet que portait saint Charles Borromée lorsqu’il fut assailli par un mécréant, qui lui tira un coup d’arquebuse, par vengeance pour une mesure d’ordre ecclésiastique que le vénérable archevêque avait cru devoir prendre. On voit encore le trou produit par le projectile, qui tra-
versa aussi la soutane et les sous-vêtements du saint, mais s’arrêta à sa peau, qu’il n’osa traverser.
Une autre chose qui est bien en évidence dans l’édifice en question, ce sont les nombreux tombeaux de dignitaires ecclésiastiques qu’il renferme. De suite, mon cœur d’ancien missionnaire chez les sauvages d’Amérique et de Mayennais va au monument du cardinal de Cheverus, premier évêque de Boston, qu’une scène de voyage chez les Indiens surpris à chanter la messe de Dumont a immortalisé. Ce grand homme d’Église, prédicateur émérite et philanthrope dans le vrai sens du mot, a sa statue sur une place publique de Mayenne, sa ville natale, en face de la maison de ses petites-nièces, que je connus autrefois.
Faisant pendant à ce monument funèbre, qui contient les cendres de celui auquel il est affecté, est, de l’autre côté de la nef, le mausolée du cardinal Donnet qui, pendant une quarantaine d’années d’épiscopat, fit le diocèse de Bordeaux à peu près ce qu’il est aujourd’hui, l’un des plus beaux de France, tandis que celui de Mgr de la Bouillerie, le noble auteur de l’angélique composition
Un chérubin dit un jour à mon âme,
occupe le bout de la chapelle de la Sainte Vierge.
Cette chapelle contient en outre le corps de saint Simon Stock, dont Marie se servit pour propager la dévotion à son scapulaire. La statue qui préside à cette chapelle est en bois peint, et remonte au XlVe siècle, un vrai trésor que les foules ignorent, pour se porter vers une autre œuvre d’art analogue, mais en marbre blanc, d’abord destinée à un tout autre emplacement. On la
mit dans la cathédrale, en arrière du sanctuaire, sur le bord du déambulatoire, simplement parce qu’on ne savait plus guère qu’en faire. Elle représente aujourd’hui Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, et son culte a une origine qui démontre une fois de plus que Dieu sait tirer le bien du mal. Bien que pas très édifiante, j’en reproduis l’histoire d’après mon savant cicerone, le Chan. Lelièvre, pour qui ce temple n’a point de secrets.
Un journaliste à faux principes et de mœurs irrégulières ayant été provoqué en duel, dut se rendre dans une autre ville pour “ sauver son honneur ” ( ! ? ) par un combat singulier. En partant, il avertit sa maîtresse que si les armes lui étaient favorables, il le lui annoncerait par une dépêche spéciale. Celle-ci reçut donc de lui un télégramme portant les deux seuls mots : “ Bonne nouvelle. ” Toute joyeuse, la pauvre femme courut en remercier la Sainte Vierge, et, en guise d’ex-voto, suspendit la dépêche au cou de la madone en marbre, en sorte que celle-ci finit, par être invoquée sous le vocable de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. De nombreux exvoto accusent la foi et la reconnaissance qui animent les fidèles à son égard.
Elle forme aujourd’hui le point vers lequel convergent surtout les prières des pieux fidèles, qui sont loin de connaître l’origine véritable de son nom. Elle en était entourée quand j’y passai ce matin, et de nombreux cierges brûlaient en son honneur, dans une muette supplication, évidemment, pour quelque “ bonne nouvelle ” anxieusement attendue.
Cette grande statue en marbre se dresse, ainsi que je
Fai dit, juste en arrière du chœur. En avant, en face de la porte du riche grillage en fer battu qui l’entoure, M. Lelièvre nous montre une dalle de couleur bleuâtre, dont quelques rares initiés seulement connaissent la raison d’être. Une des principales rues de Bordeaux porte le nom de François de Sourdis. Ce personnage était un des archevêques de cette ville, dont la cathédrale contient d’ailleurs le tombeau.
Or il paraît que, dans sa jeunesse épiscopale, ce grand noble était autoritaire, d’autant plus que son chapitre était lui-même à cheval sur ce qu’il regardait comme ses droits et privilèges — et ceux-ci n’étaient pas minces dans l’Église gallicane !
Bref, la vie de l’archevêque se passa, dit-on, en des conflits d’autorité presque continuels entre lui et ses chanoines. En sorte que, lorsqu’il mourut, il ordonna, en esprit d’humilité et de pénitence, que son cœur fût enterré juste à la porte d’entrée du chœur, afin que chacun de ceux avec lesquels il avait eu de difficultés pût le fouler aux pieds, en se rendant à l’office ou en en revenant. Il y avait donc, même dans ce temps-là, des supérieurs qui savaient reconnaître leurs torts.
Sortons maintenant, et admirons les superbes sculptures, statues et statuettes, en pierre qui ornent la véritable façade au transept de gauche. Par extraordinaire, elles trouvèrent grâce aux yeux des maniaques de 1793, qui les respectèrent probablement parce qu’elles représentent, dans le meneau central, Clément V, précédemment archevêque de Bordeaux, le premier pape français qui transféra le siège de la papauté à Avignon, ainsi que,
de chaque côté, les six cardinaux qu’il créa le jour même de son élection.
A droite, se trouve la porte royale, qu’avaient seuls le droit de franchir autrefois les rois et les archevêques locaux. Elle est aujourd’hui en réparation, et il est probable qu’elle attendra assez longtemps un personnage de sang royal auquel elle puisse s’ouvrir.
En face de la cathédrale, de l’autre côté de la rue, on voit un édifice monumental qui n’est pourtant pas très haut, le terrain de Bordeaux ne permettant l’érection de rien de trop pesant. C’est l’ancien archevêché, dont le gouvernement déposséda autrefois les titulaires de l’église primatiale de Saint- André (la cathédrale). Ceux-ci s'établirent alors ailleurs, mais non loin de leur siège. Combes et Cie les en chassèrent encore ; en sorte qu’ aujourd’hui le cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux, loue simplement, loin de là, une maison ordinaire. Ce qui prouve une fois de plus que c’est bien réellement l’Eglise qui empiète toujours sur les droits de l’État. . .
Il y aurait bien d’autres églises ou monuments à visiter dans une ville comme Bordeaux. Mais le temps fait défaut, et il faut malheureusement se borner.
Capitale d’une importante province de l’ancienne France, Bordeaux est par deux fois devenue comme la pro-capitale de la nouvelle France entière. C’est là, en effet, que, cédant à la poussée de 1’envahisseur étranger, le Gouvernement se réfugia lors de la guerre francoprussienne ainsi que du gigantesque conflit qui a dernièrement ensanglanté le monde. Sise presque dans le voi-
sinage de la pacifique Espagne, cette ville ne peut guère souffrir des invasions venant de l’est.
Avec son âge et son importance, il serait plus qu’étonnant qu’elle n’ait point donné le jour à plusieurs enfants illustres. Pour ne mentionner que les plus célèbres, elle est la patrie du poète latin Ausone, précepteur de l’empereur Gratien, qui florissait en 380 ; de saint Paulin de Noie, autre homme de lettres qui cultiva la prose aussi bien que les vers ; d’Éléonore de Guyenne, qui finit par épouser Henri Plantagenet, mort roi d’Angleterre ; du peintre Carie Vemet (1758-1835), qui excellait dans les chasses et les scènes populaires ; de Rosa Bonheur, trop connue comme peintre des animaux pour avoir besoin d’être présentée au lecteur ; de l’avocat de Sèze, qui défendit éloquemment Louis XVI devant la Convention, et de toute une pléiade d’autres illustres Français.
Bordeaux était la capitale de la Guyenne, ancienne province-sœur de la Gascogne, et chacun sait ce qui distingue surtout les habitants de cette dernière province. Aux yeux des Marseillais, qu’on associe volontiers aux Gascons dans leur propensité à l’exagération et à la vantardise, si Paris avait seulement la Cannebière (1) dans ses murs, ce serait un petit Marseille. On ne met pourtant point de gasconnade analogue au compte des Bordelais. Leur ville est bien bâtie, généralement de belles pierres de taille, bien qu’on ne puisse pas la comparer à la capitale de la France. De même que Nancy
(1) La Cannebière est le principal cours, ou la grande avenue, de Marseille.
a sa place Stanislas, ainsi Bordeaux a son square des Quinconces, l’un des plus grands de tout le pays, dont la gloire est une haute colonne couronnée du génie de la Victoire, et dont le piédestal est orné de superbes groupes sculptés.
C’est ce qu’on appelle le monument des Girondins.
Cette place est, on peut le dire, le rendez-vous des promeneurs et des jouisseurs. Bien différent est un immense espace, enclos d’un mur élevé, qu’on voit dans la partie ouest de la ville, non loin de la clinique des Sœurs de l’Espérance. C’est la cité des morts, en pleine ville, par une heureuse exception à la règle trop suivie dans la France contemporaine, que gêne le voisinage de ceux qui ont brisé avec le monde. Ce cimetière, tout bondé de beaux monuments funèbres, est simplement immense. Je n’en ai jamais vu d’aussi grand.
J’avouerai sans difficulté que, n’étant point de la trempe de saint Sylvestre, abbé, qui passait une partie de son temps à méditer devant une tombe ouverte, je ne me sens nullement attiré par les attraits des cimetières. Un autre objet m’appelait dans ce quartier, et je m’en voudrais de ne pas profiter ici de l’occasion qui se présente à moi pour payer une dette de reconnaissance, que j’ai contractée envers une institution qui est venue à mon secours au jour d’un embarras sérieux dont je souffrais.
Quinze jours auparavant, je m’étais foulé et déplacé un muscle important, et la douleur causée par cet accident, au lieu de cesser ou de diminuer, ne faisait au contraire qu’augmenter. Il me fallut donc consentir à monter sur la table d’opération de nos Sœurs de l’Espé-
rance, dont je ne puis taire ni la charité ni la générosité. L’appareil qu’elles me procurèrent devait tout remettre en place et faire cesser toute douleur dans moins de trois semaines. Celui qui ne laisse pas un verre d’eau froide sans récompense, n’oubliera pas, sans doute, leur bonne action vis-à-vis d’un inconnu comme moi.
On peut naturellement se rendre chez elles en tramway, et c’est ici, comme du reste partout en France, un mode de locomotion des moins dispendieux. Cinq sous français, c’est-à-dire, au cours actuel du change, quelque chose comme un sou canadien et quart, vous mènent aussi loin que vous le voulez sans changer de voiture. Mais l’on ne donne point de correspondance.
A Liège, en Belgique, ce sont les mêmes conditions, ainsi qu’à Caen, si je ne me trompe. A Nancy, on demande sept sous, et une correspondance coûte un peu moins. A Paris, le tarif des tramways varie selon la distance à parcourir. Je m’en suis servi une fois pendant plus de vingt minutes pour dix sous. Cette dernière somme est invariablement requise à la Haye, la place où j’ai trouvé le prix de ce moyen de communication le plus élevé, d’autant plus que dix sous hollandais valent considérablement plus que la même somme en argent français.
Ne pas oublier que, dans un pays comme l’Europe, où les distinctions sociales, les différences de rang, sont bien plus prononcées que dans la démocratique Amérique, certains systèmes de tramways comportent deux classes, les premières, où l’on paie un peu plus, et les secondes, où s’entasse le commun peuple.