LOURDES
Lourdes, 15 septembre 1924.
Me voici enfin arrivé au bout de la France, à ce lieu béni entre tous où
Le Ciel a visité la terre,
je veux dire Lourdes, on le comprend de suite. Depuis l’insigne faveur accordée à cette localité aux alentours si pittoresques, que de milliers y sont venus prier Marie, et peut-être chercher la santé perdue, depuis l’humble Béarnais avec son original béret, jusqu’au futur pape (1) et à cet homme qui aurait pu faire tant de bien, le taciturne Napoléon III ! Certains, tel Louis Yeuillot, y sont
(1) Comme Benoît XV et Pie XI, si je ne me trompe.
venus sans parti pris et simplement pour s’éclairer ; d’autres, comme Henri Lasserre, s’y sont rendus incrédules et en sont repartis avec la foi, tandis que d’autres encore, en plus petit nombre, ont imité l’infâme Zola, déterminés d’avance à tout nier, à tout siffler, et, comme le fameux pornographe, sont morts sur leur fumier.
Quand je quittai Paris, c’était pour Lourdes. On sait maintenant pourquoi il m’a fallu m’arrêter en chemin beaucoup plus longtemps que je n’avais prévu. Raison de plus de me presser.
A la gare de Bordeaux, j’ai comme un avant-goût des foules qui m’attendent à la grotte de Massabielle. Devant quatre guichets ouverts, se déroulent jusqu’au mur opposé, et en en revenant, de longues files de voyageurs qui font la queue pour avoir des billets. Comment réussir à atteindre l’un de ces guichets avant le départ du train ? Va sans dire qu’ici les faveurs sont inconnues.
Soudain, une idée lumineuse traverse l’esprit du P. Combaluzier qui m’a accompagné à la station. Une de ces rangées de voyageurs paraît, pour une raison ou pour une autre, avancer et se raccourcir plus vite. De suite le bon Père s’y poste : il prendra mon billet s’il arrive à son guichet avant que je puisse atteindre le mien. C’est ce qui arrive, et je vais m’installer dans le train, déjà rempli de militaires, de prêtres et de laïques.
Nous avons à peine quitté Bordeaux que la campagne se peuple de pins, dont elle se couvre bientôt complètement. Ce sont les fameuses forêts de conifères qui ont donné son nom au département des Landes. Là on récolte la résine, au moyen d’entailles et de petits go-
belets fixés juste en-dessous, à chaque tronc d’arbre, tout comme dans les autres départements on moissonne le blé ou l’on fait la vendange du raisin. D’aucuns m’assurent même que les habitants de ce pays coulent des jours plus doux, et fatiguent infiniment moins à leur travail, que la plupart des autres Français, vu que leur labeur est presque nul, tout en étant des plus rémunérateurs.
On se plaint pourtant de ce que, en raison des pluies incessantes des dernières semaines, la récolte de résine soit sérieusement compromise cette année.
A Dax, siège d’un évêque avant le Concordat, et partant encore ville épiscopale sans titulaire résidant, on a la première vue, lointaine et plutôt indistincte, des Pyrénées. Ce ne sont pas, sans doute, les montagnes Rocheuses vues de Calgary, avec leur manteau de neige immaculée étincelant au soleil. Ce n’est pourtant pas sans émotion qu’on aperçoit pour la première fois la chaîne française ; car, après tout, c’est Lourdes et l’extrémité de la France qui s’annoncent.
Plus loin, nous nous arrêtons à Pau, patrie d’Henri IV, dont nombre de touristes admirent tous les jours le château, mais qui intéresse le Canada à un titre tout différent. C’est, en effet, dans l’un de ses cimetières que reposent les restes de lord Selkirk, fondateur malheureux de la colonie de la Rivière-Rouge, aujourd’hui le Manitoba, et bienfaiteur insigne, quoique protestant, de la mission catholique de Saint-Boniface, qui est, avec le temps, devenue la mère de toutes les Églises de l’Ouest canadien.
Une MIRACULEE de LOURDES
Puis, après un certain nombre de milles, des collines se dessinent de chaque côté à l’horizon, lesquelles finissent par se rapprocher sensiblement, formant une vallée large et à fond très plat, comme la vallée de la Qu’Appelle à Marieval, mais moins étroite. Au fond coule une rivière aux flots bleus que nous remontons sur terre, rivière rapide et s’effilant en plusieurs chenaux, à l’instar des cours d’eau, ou torrents, de montagne avec lesquels le voyageur dans le nord de la Colombie Britannique est si familier. Par moments, la rivière s’approche de nous, et semble lécher le remblai de la voie sur laquelle nous courons de toute la force de notre locomotive (1).
C’est le Gave, nom fascinateur s’il en est, qui nous reporte aux événements de 1858, en même temps qu’il nous donne à entendre qu’une assez grande distance nous sépare encore de l’endroit où Bernadette le traversa presque à pieds secs.
Le cœur commence alors à battre plus fort dans la poitrine, et, quelque temps après, les uns et les autres nous nous portons au côté droit de notre vagon, d’où nous pouvons contempler à notre aise les Pyrénées, qui sont là, juste en face de nous, et qui ont donné naissance au cours d’eau que nous longeons depuis si longtemps.
C’est une chaîne de montagnes à sommets très irréguliers et de forme pittoresque, bien qu’inférieurs sous ce rapport à ce que j’ai moi-même découvert et exploré en Amérique. Là, nous avons deux espèces de mon-
(1) Il paraît que la ligne est électrifiée entre Pau et Lourdes. J’avoue ne m’en être point aperçu.
tagnes : celles qui sont boisées, et par conséquent pas très hautes, et celles qui sont trop élevées pour avoir la moindre végétation sur leurs flancs, généralement rocailleux et partiellement couverts de neige perpétuelle. Celles que nous avons sous les yeux appartiennent surtout à la première catégorie ; mais elles ne sont que les contreforts, assez abruptes, d’autres élévations plus grandes et plus éloignées, qu’elles dérobent à la vue.
La frontière franco-espagnole ne se trouve, paraît-il, qu’à trente-cinq kilomètres des montagnes que nous voyons.
Les Pyrénées, c’est bien Lourdes, le siège des grands miracles modernes ; mais c’est aussi un incident mémorable de notre première histoire nationale, non moins que l’occasion d’une remarquable anomalie politique. Instinctivement, on y cherche des yeux la vallée de Roncevaux ; Roland, avec sa fidèle Durandal et son terrible olifant, nous revient à la mémoire, et l’on se demande si quelque écho de la grande défaite du neveu de Charlemagne ne nous parviendrait point au travers des âges. Instinctivement aussi, on interroge l’horizon pour y découvrir, dans les plis et replis de la montagne, la petite république d’Andorre, avec ses 5,250 habitants seulement, presque tous pâtres ou cultivateurs montagnards.
Inutile d’aller si loin, ou de se plonger dans l’étude du passé. Voici le présent, avec la basilique de Notre- Dame de Lourdes, que nous passons en chemin de fer avant d’arriver à la ville du même nom, située aux pieds d’un gros château féodal, aujourd’hui transformé
en musée, qui domine toute la contrée et semble la vieillir.
Il est déjà sept heures du soir ; trouverai- je aisément un gîte pour les deux nuits que je me propose d’y passer ? Les pronostics ne paraissent guère favorables. On m’assure, en effet, dans le tramway qui mène à la Grotte, qu’il y a en ce moment quelque chose comme trente mille pèlerins à Lourdes. Ils sont venus surtout du diocèse de Besançon, de la Belgique wallonne, du diocèse de Lyon, du territoire de Belfort et de l’Alsace. On ne m’a pas trompé. Ciel ! quelle cohue dans les rues de la ville ! Et moi qui avais à dessein évité tout pèlerinage officiel, tout pèlerinage national ou régional, afin d’être plus libre et de voir plus facilement !
Je descends donc non loin de la Basilique, pour trouver un lit à une adresse qu’on m’a fournie. On le regrette, mais tout est pris ! Je remonte légèrement, car tout est maintenant construit, de la Grotte à la ville proprement dite. Là aussi on est au complet. Je cherche encore ; prend-on des voyageurs pour la nuit dans ce grand restaurant ? Oui, mais tous les lits ont été retenus. Un peu plus haut, on me répète la formule sacramentelle : on est au complet.
Je ne suis pourtant pas venu de si loin pour coucher sur la rue. Donc, à la septième demande, on me répond que tout est plein à l’hôtel, mais que j’aurai une chambre à deux lits dans une maison privée à gauche, en face du château. Deo gratias / Je dîne donc, ou soupe, à la hâte, puis, vers neuf heures, descends là où je vois tout le monde aller avec des torches, pour une procession aux
flambeaux qu’un monsieur belge m’a annoncée pour ce soir. C’est juste en face de la basilique, où se trouve une double allée destinée à pareille démonstration.
La procession paraît en marche depuis déjà quelque temps, et comme on s’en donne ! Les Ave retentissent de tous les côtés, et, de là où je me trouve posté, c’est vraiment féerique cette évolution de milliers d’étoiles terrestres, qui semblent scintiller par suite du mouvement imprimé aux torches par les mains enthousiastes qui les portent. Je ne puis qu’admirer et sympathiser avec les manifestants, pendant qu’un jeune Irlandais m’assure que les mécréants que sont les Anglais de son hôtel rient de ces manifestations. Rien d’aveugle et de sot comme qui ferme les yeux pour ne pas voir ou comprendre.
Avant de se disperser, les manifestants se groupent en avant de la basilique, où ils occupent un espace si vaste, toujours avec leurs torches allumées, que je n’ai jamais encore vu pareille foule massée sur un point, et que l’évêque qui, après le chant du Credo exécuté à l’unisson par ces milliers de chrétiens affirmant leur foi (1), peut à peine se faire entendre lorsqu’il entonne, sur un ton pourtant très élevé, le chant de la bénédiction épiscopale.
Le lendemain, c’est-à-dire ce matin dimanche, je disais ma messe à huit heures à la basilique, où des prêtres se succédaient depuis longtemps aux autels latéraux, et d’autres officiaient encore quand je suis sorti une heure
(1) Ce chant du Credo par la foule est maintenant de toutes les manifestations religieuses en France.
après. La foule est telle, meme sur la rue, que le seul trajet entre mon hôtel et la basilique est toute une affaire. C’est encore pire en rentrant chez moi. Aussi, comme je suis très fatigué, je me réserve pour l’après-midi. J’irai alors prier à la Grotte, que je n’ai point encore vue.
En attendant, j’essaie de dévisager à loisir cette ville unique au monde, dont les habitants peuvent se décupler du jour au lendemain. Le quartier qui relie l’ancienne ville au lieu des apparitions est naturellement de beaucoup le plus beau, parce que le plus neuf. Négligeant les nombreuses statues et groupes de statues qui s’élèvent un peu de tous les côtés, en avant de l’esplanade qui donne accès à la basilique, et qui semblent monter la garde à l’entrée du palais d’une Reine, nous traversons, en prenant à droite, ce qu’on pourrait appeler la nouvelle ville.
Ce ne sont partout que magasins d’objets de piété, hôtels et restaurants pour les pèlerins, avec des entrepôts de denrées à emporter pour le voyage de retour. Il y a aussi un vaste cinéma religieux, un musée de meme caractère, un hôpital ou hospice et d’autres institutions similaires.
J’allais oublier un détail caractéristique du Midi : une demi-douzaine de chèvres nonchalamment étendues sur le trottoir, attendant le soleil lent à paraître, et se tenant prêtes à gratifier de lait chaud quiconque en voudrait . . .
Leurs quartiers généraux sont en bas de l’esplanade, où l’on tourne à droite pour trouver la rue du tramway qui nous mène à l’ancienne ville, celle que connut Bernadette, au sommet de la côte, bien que toujours aux pieds
de l’antique château-fort. Avec un peu d’imagination, on y revoit le fin renard que se croyait Jacobet, le grand homme d’Église, fort peu crédule mais sincère, qui devint Mgr Peyramale, avec la plupart des fonctionnaires publics mentionnés dans le chef-d’œuvre d’Henri Lasserre.
Mais quittons le passé pour le présent ; revenons à notre pèlerinage, et tâchons de nous rendre enfin à la Grotte.
Je m’y traîne donc vers deux heures de l’après-midi, et passe deux établissements à la porte desquels j’entends crier “ la photographie de la miraculée d’hier soir ”. Je m’enquiers des faits, et apprends du monsieur belge que je revois par hasard qu’il y a eu deux miraculées, au lieu d’une, et que chacune d’elles a été guérie pendant mon séjour à Lourdes. Un prêtre m’assure même avoir vu se lever la religieuse, dont j’achète le portrait (1).
(1) “ Vingt-trois médecins réunis ont, à l’unanimité, le 14 septembre
(1924), reconnu la guérison absolue de Sœur Saint-François, née Marie Le Guern, supérieure des Franciscaines de Tournon-d’Agenais, en Lot-et- Garonne. Sœur Saint-François, 31 ans, éprouva les premières atteintes du mal de Pott dorsal il y a dix-huit mois. Une épreuve radiographique dénonçait l’atteinte des dixième et onzième dorsales. Le Dr Toussaint, de Tournon, recommanda l’appareil en plâtre en août 1923. Il fallut le laisser en juillet 1924, en face des poussées aiguës de tuberculose pulmonaire avec tous ses phénomènes. Plusieurs médecins la visitent alors. Le certificat du Dr Toussaint, datant du 5 septembre, est très net en ses détails.
“ Le voyage à Lourdes est très pénible, ainsi que la journée du 12 septembre, où la malade rentre annéantie à l’hôpital. Au sortir des piscines, tout espoir semble perdu. Le 13 septembre, Sœur Saint-François est de nouveau baignée. Instantanément, tous les mouvements sont libres. La miraculée s’habille sans aide, et s’en vient joyeuse au bureau des Constatations. Quatre médecins, les Drs Chaumont, Very, Galhausen et Vaudeberg, choisis parmi les vingt-trois docteurs présents, examinent la
Elle était, paraît-il, clouée sur un lit de douleur par la maladie de Pott, qui, comme on le sait, immobilise le patient, par la tuberculose et par je ne sais plus quelle autre complication. Sa photographie est la meilleure preuve de sa guérison : non seulement elle se tient maintenant debout, mais elle marche et ne se sent plus de mal.
Le second objet des faveurs de Marie est tout autre. Comme si la Mère de Dieu avait voulu proclamer, à l’instar de son Divin Fils, qu’elle était venue pour les pécheurs aussi bien que pour les justes, elle a choisi pour la guérir une personne qui non seulement n’est pas une religieuse, mais n’est même pas religieuse, puisqu’elle ne pratique point sa religion. C’est une Belge, de Liège, femme d’un mineur et mère de onze enfants. Qui sait si ce n’est pas ce respect évident des lois du mariage qui lui a valu sa guérison?
Or il ne faudrait pas s’imaginer que son état n’était pas grave en venant ici. Il était tout simplement désespéré. Atteinte d’un cancer à l’estomac, les chirurgiens l’avaient ouverte, mais de suite refermée, sans rien extraire de son sein, lorsqu’ils avaient constaté qu’aucune opération ne pourrait lui conserver la vie. Elle n’avait plus, disaient-ils, qu’à attendre la mort. Oui, mais la Mère des miséricordes était là, et le pouvoir
religieuse, et apportent une affirmation très nette. Le mal de Pott n’existe plus. Quant à l’affection pulmonaire, elle est considérablement améliorée, mais il y a encore un peu d’induration au sommet gauche. Cette induration, d’ailleurs, a complètement disparu le 14, en quelques heures. L’évolution a été parfaite jusqu’à la guérison absolue. A l’unanimité, les vingttrois médecins présents consignent l’expertise des quatre confrères consultés ” (La Croix , Paris, 22 sept. 1924).
de la science, même moderne, n’est que celui d’un enfant comparé au sien. La pauvre Belge ne manquera pas de l’en remercier par une vie plus normalement chrétienne que celle qu’elle avait menée jusque-là.
Mais j’approche de la Grotte, que je vais enfin pouvoir contempler à mon aise, pensé-je. Bernique ! J’aperçois de loin un grand rassemblement, vers lequel des brancardiers transportent des malades couchés sur des lits de camp, tandis que des jeunes gens en voiturent d’autres dans la même direction, tout en récitant à haute voix le chapelet chacun avec son malade. Ce n’est bientôt plus qu’un murmure général d’Ave Maria. Ce doit être la Grotte. Alors comment en approcher?
Je ne m’étais pas trompé. Juste dans un espace libre devant la Grotte, de trente-deux à trente-cinq malades trop mal pour se tenir assis sont couchés sur leur grabat, et une ligne de cordages exclut impitoyablement du chemin qui conduit les autres à la même place ; en sorte que je ne puis ni avancer ni reculer. Je pense bien un moment aller m’adjoindre à toute une autre catégorie de personnes qui séjournent, confortablement assises, non loin de la Grotte. Mais une soigneuse inspection, même à distance, me révèle le fait que ce sont tous des malades dans leurs petites voitures. Mon Dieu, comme il y en a ! Faut-il dire trois cents ou quatre cents? D’après un infirmier, ce serait un chiffre supérieur même au dernier qui serait le bon.
Et comme les maux dont l’humanité a hérité sont nombreux ! Où trouver ailleurs pareille collection de boiteux et de perclus, de sourds et d’aveugles, de bossus
et de déhanchés, de nains et de personnes contrefaites de toutes les façons ? Ce spectacle me remet à la mémoire la scène de Fabiola où saint Pancrace distribue son patrimoine aux pauvres, et où Corvinus, contrefaisant l’estropié, est éconduit par Sébastien et Quadratus.
En ce qui est de la Grotte elle-même, on est trop familier avec son apparence pour que je prétende en donner une description. Ce n’est certainement ni grand ni profond, et aujourd’hui, après que la fumée d’innombrables cierges a noirci la surface du roc, on peut dire que ce n’est pas beau. N’empêche que c’est là que la Mère de Dieu a posé son pied divin. C’est donc comme une partie du ciel, vers laquelle convergent une multitude de regards suppliants.
Pendant ce temps, à côté des malades, un jeune homme de dix-neuf ou vingt ans prie les bras en croix, sans l’ombre de respect humain, tandis que de tous côtés ce ne sont que des Ave Maria, qui flottent dans l’air pour se diriger ensuite vers l’endroit où la Vierge au blanc rosaire daigna se tenir dix-huit fois.
La basilique qu’érigea l’abbé (plus tard Mgr) Peyrarnale, alors curé de Lourdes, s’élève tout juste au-dessus de la Grotte, dont les rochers lui servent de base. Elle monte, noble et hère, vers le ciel, moins ajourée que celle de Pontmain, mais probablement plus solide, malgré les blocs de granit de la dernière.
Une crypte, pas très grande, à laquelle donne accès un couloir littéralement tapissé d’ex-voto en marbre rose, se cache juste en dessous, tandis que, plus bas encore, mais en avant et sous une grande esplanade qui
permet aux foules de s’écouler sans encombre, on a depuis bâti une nouvelle église, Notre-Dame du Rosaire, bien décorée de peintures murales et de style tout différent de celui de la basilique. Celle-ci, on le sait, est du plus pur gothique ; celle-là suit le roman.
Et maintenant, me repliant vers mes quartiers généraux, je fends de mon mieux la foule composée d’étrangers, auxquels se mêlent quelques gens du pays, qu’on reconnaît à l’espèce de béret, ou plutôt calotte, que portent les hommes de la campagne, tandis que les femmes se distinguent par le gracieux capulet qui rappelle celui de la voyante, et qu’on aimerait à voir plus répandu parmi les natifs de Lourdes et de ses environs.
Puis je longe les innombrables magasins d’objets de piété, et refuse les cierges, chapelets et cartes postales qu’on m’offre obligeamment le long de la rue. Je passe aussi les nombreux hôtels et restaurants, tous bien achalandés, qui ont crû depuis l’établissement du pèlerinage comme les champignons poussent après une pluie d’été, et je ne puis m’empêcher de m’écrier intérieurement : Quelles affaires d’or font les bonnes gens de Lourdes, et comme ils seraient ingrats de ne pas reconnaître, par une conduite exemplaire, ce qu’ils doivent à Marie, même au simple point de vue matériel !
D’autant plus que, s’il faut en juger par mon expérience personnelle, ils savent profiter — ne pourrait-on pas ajouter en certains cas : et abuser ? — des aubaines que leur envoie le Ciel. La pension d’un hôtel est normalement de vingt francs par jour en ce moment ; or un établissement de la rue des Pyrénées, qui me prit
peut-être pour un Américain, ne m’en demanda pas moins de quarante-six pour un jour et demi, et cela en dépit de toute absence de luxe (1).
Payons sans trop murmurer, pour aller ensuite faire une petite visite à l’église paroissiale, qui remplace celle, beaucoup trop étroite, du temps de Bernadette. C’est un bel édifice de style roman, dont la tour reste encore à élever. Il fut commencé sous Mgr Peyramale au centre de l’ancienne ville, et la construction en fut continuée par son successeur, qui y travailla jusqu’aux jours de la Grande Guerre. On vient de reprendre les travaux, et la tour s’élancera avant longtemps vers le ciel.
Constatons aussi, en nous rendant à notre train, que ce n’est pas deux, mais trois, éclatantes guérisons que la Sainte Vierge a bien voulu opérer dans la seule journée de samedi dernier. Comme si elle eût voulu confondre l’orgueil de la science moderne, c’est sur l’enfant d’un médecin, belge encore, qu’elle a cette fois jeté les yeux. Sa fille, âgée de onze ans, n’avait jamais marché lorsque, samedi dernier, quelques heures seulement avant mon arrivée, elle avait comme sursauté au passage du Saint- Sacrement. Pour l’empêcher de se lever et de causer par là un émoi qui eût pu lui devenir fatal, oppressée comme elle n’aurait pas manqué d’être par la foule irréfléchie et curieuse de constater sa guérison, son brancardier avait réussi à la faire tenir tranquille.
(1) N’oublions pas quand même que le temps des grands pèlerinages n’étant pas illimité, les hôteliers de Lourdes sont un peu excusables de majorer leurs prix lors des concours nationaux, ou même simplement régionaux, en compensation de ce qu’ils peuvent perdre dans la saison où pareilles foules sont inconnues chez eux.
Mais allez donc comprimer indéfiniment la joie d’une naissance à une vie nouvelle, et contenir les efforts de la reconnaissance dans un cœur bien né ! La procession n’était pas plus tôt passée, que la miraculée s’était levée malgré tout, et les divers brancardiers présents avaient dû faire la chaîne autour d’elle, de peur de la voir écrasée par les curieux qui auraient voulu se précipiter sur elle pour la mieux voir.
Le lendemain, elle allait elle-même, et sans aucune aide, de son hôtel à la basilique pour remplir son devoir d’assistance à la messe du dimanche.
Et maintenant que le lundi voit approcher son midi, il me faut bien malgré moi, penser au départ. En me rendant à la gare, où s’emplissent déjà plusieurs trains de pèlerins sur leur retour, un brave homme m’accoste qui, devinant probablement à ma barbe de missionnaire que je viens de loin, me demande à brûle-pourpoint :
— Vous venez des missions étrangères ?
— Oui.
— D’Amérique ?
— Justement.
— Y connaissez- vous une place appelée Domrémy ?
— Au Canada ?
— Oui.
— J’y suis passé il n’y a pas très longtemps.
— J’ai un frère qui y est établi avec ses huit enfants.
— Ah ! vraiment. Aime-t-il sa place ?
— Il faut croire, car il y réussit bien mieux qu’au vieux pays.
Soit dit en passant pour montrer deux choses : pre-
mièrement que le monde, après tout, n’est pas si grand qu’on pourrait le croire, puisque, après des semaines de voyage, on se trouve face à face avec des proches d’habitants de notre lointaine Saskatchewan, et, en second lieu, que les Français qui ont pris la peine de se transporter dans cette province ne le regrettent pas trop.
Un dernier regard sur la ville où
Le Ciel a visité la terre,
une dernière oraison jaculatoire à Notre-Dame, et nous partons à regret, descendant la vallée du Gave, que nous suivons affectueusement des yeux et qui nous paraît comme un prolongement de cette place fortunée entre toutes.