D’AMÉRIQUE EN EUROPE
Laubrièrcs (Mayenne), 19 juin 1924.
ON me demanda, à mon départ pour l’Europe, d’écrire sur les différentes péripéties de mon voyage quelques lignes qui pussent permettre aux lecteurs de la Liberté de partager les impressions que j’y ressentirais et de jouir de loin des spectacles qu’il me serait donné d’y contempler. C’est pour répondre à ce désir que j’envoie aujourd’hui une première lettre, sans art ni apprêt, qui pourra être suivie de quelques autres si la paresse, qui est le privilège du villégiateur, ne se met point trop de la partie.
La Liberté a déjà annoncé que je quittai Lebret le samedi 31 mai, accompagné pendant quelques milles du bon Père Siméon Perrault, O. AT. I. Ma première étape fut pour Melville, petit centre anglais au milieu des belles
terres à blé de la Saskatchewan, où je fis la connaissance de quelques Canadiens-français. Puis, porté sur les ailes de la vapeur, je m’enfonçai dans l’Est et traversai les superbes régions, plates comme une table, sans haies ni arbres, du Manitoba, régions qui sont si riches et si fertiles que quelques-unes se cultivent depuis cent ans sans avoir encore besoin d’engrais.
Le lendemain, j’étais chez l’excellent Père Hilland, O. M. I., de l’église Saint-Joseph de Winnipeg, et peu après je reprenais le chemin de l’Est, au travers d’une zone rocailleuse qui ne vaut que par les admirables lacs aux contours pittoresques qui sont fréquentés par les touristes durant la belle saison.
Trois lignes de chemin de fer traversent le Canada de l’est à l’ouest, de l’Atlantique au Pacifique. J’ai pris la plus récente, qui est aussi la plus directe, mais qui, pour la première raison, n’a pas encore eu le temps de donner lieu à ces essors de colonisation qu’on admire sur les deux autres, dont l’une s’aventure, du reste, pendant assez longtemps en plein territoire américain.
Plus loin, le sol s’aplanit quelque peu, et les pierres font place à de grandes étendues de terre glaiseuse recouverte de conifères, qu’on dit excellente pour la culture. Ces terres, qui se trouvent dans le nord de l’Ontario, se prennent peu à peu, et se défrichent surtout par les Canadiens-français de la province de Québec, qui sont en voie de créer ainsi comme une extension ethnique de leur déjà si vaste pays d’origine. Le Canadien-français des campagnes est un bûcheron émérite ; il a de l’endurance et ne manque pas de persévérance. C’est dire qu’il
réussit, malgré sa nombreuse famille, là où son compatriote de langue anglaise fait fiasco.
A Hearst, je salue en esprit l’une de mes plus honorables connaissances, Mgr Hallé, vicaire apostolique de cette région, qui est encore par conséquent un pays de missions. Lorsque je vis pour la première fois ce qui est devenu sa ville épiscopale, ce n’était qu’une petite éclaircie dans la forêt, sur laquelle s’élevaient des bicoques improvisées avec des bouts de planches arrachées à des caisses éventrées ; ce qui n’empêchait pas celles qui jouaient le rôle de maisons publiques, hôtels ou magasins, d’être décorées de noms d’un pompeux ridicule. Il ne faut pas oublier que le Canada est en Amérique . . .
A Kapuskasing ainsi qu’à Moonbeam, deux places tout aussi nouvelles, je salue pareillement sans descendre ceux de nos Pères qui s’y sont établis. Puis, après un long trajet, nous apparaissent les environs de la capitale fédérale et avec eux une végétation toute nouvelle. Les feuilles, encore à l’état de bourgeons à peine épanouis au pays de Lebret, ont déjà acquis leurs proportions naturelles, bien que le blé n’y soit pas plus haut, et les pommiers y sont comme saupoudrés de fines fleurs blanches.
Ce même jour, le train nous amenait à la métropole commerciale, Montréal, ville de près de 900.000 âmes, où des visites à différents consuls, en prévision des exigences des autorités d’Europe et surtout des États-Unis, dont les employés sont fameux pour leur manque de courtoisie, devaient me retenir toute une journée.
Au point de vue de sa population, Montréal (1 équi-
valent de Mont Royal) est la seconde ville française du monde entier. C’est dire qu’elle est en très grande majorité catholique. Aussi, malgré ses faiblesses et les accrocs à la morale qui s’y commettent comme dans la plupart des grands centres, cette ville jouit d’une vie religieuse intense, ainsi que le prouvent ses quatre-vingts superbes églises paroissiales, sans compter les nombreuses chapelles semi-publiques qui sont généralement attachées aux ordres religieux pullulant dans ses murs.
Montréal ne compte pas moins de vingt-deux espèces différentes de religieuses, dont au moins six y ont leur maison-mère — et cela en grande partie par suite de l’action féconde et permanente d’un saint prélat, Mgr Bourget, qui en fonda plusieurs. Ces maisons-mères sont presque toujours de grosses bâtisses en pierre, de simple architecture, mais imposantes comme dimensions.
Ajouterai-je un tout petit détail sur l’article costume ? Aucune des congrégations religieuses fondées au Canada ne se fait remarquer par ces coiffes d’un autre âge et à proportions démesurées qui sont si communes en France. Même la vénérable cornette de la sœur de Charité de saint Vincent de Paul n’a pu trouver grâce aux yeux des générations utilitaires de l’Amérique moderne. Elle a dû s’atténuer au point de finir par disparaître, et c’est le cas, je le sais, pour d’autres pièces du costume féminin et congréganiste.
Les congrégations d’hommes y sont au nombre de neuf, à savoir celles des Jésuites, des Obîats, des Pères viateurs, des Eudistes, des Dominicains, des Franciscains,
des Rédemptoristes et des Pères du Saint-Sacrement, sans compter les Sulpiciens, qui y dirigent encore la plus importante paroisse, après avoir été longtemps les seuls curés de la ville. Quant aux frères enseignants, leur catégorie est représentée à Montréal par neuf instituts distincts.
Énumérer tous les établissements de bienfaisance et d’éducation entre les mains de ces différentes congrégations, ainsi que du clergé séculier, de Montréal serait chose assez difficile. Pour ne parler que des dernières, je ne mentionnerai que l’ Université de Montréal, institution catholique dirigée par des prêtres séculiers, qui est, quant à son origine, une filiale de l’Université Laval, de Québec, à laquelle elle fut longtemps rattachée. Elle peut se glorifier d’avoir des facultés de théologie, de philosophie, de droit, de médecine, de sciences, de lettres et de chirurgie dentaire.
Pour les étudiants de langue anglaise et protestants, il y a en outre à Montréal l’Université McGill, fort bien posée au pays et non moins bien dotée. Peut-être un peu plus d’un quart des Montréalais ont cette langue pour langue maternelle. Ils s’entendent assez bien avec leurs concitoyens français, du moins ceux qui ne sont point catholiques, tout paradoxal que cela puisse paraître. En effet, les Irlandais du Canada, surtout dans leurs luttes scolaires, ont trop souvent pris la part des fanatiques anglais contre leurs coreligionnaires de langue française.
Tellement grande est l’influence de la langue dans les rapports sociaux de l’homme ! La sympathie résulte
souvent de l’association, de la fréquentation, et Ton ne fréquente que ceux auxquels on peut parler.
Pendant l’une des petites courses que m’occasionna la nécessité de me procurer un passeport pour la France, ainsi que le visa des consuls américain et hollandais, je fus témoin d’une petite scène de tramway qui me révéla l’antagonisme latent qui couve chez les parties hétérogènes dont est formée la population de la grande cité canadienne. La voiture était bondée de passagers lorsque entra un homme blond, presque rouge, vrai type irlandais, portant quatre ou cinq potées de fleurs naturelles qui ne l’embarrassaient pas peu. Promenant de tous côtés des regards avides d’une place où il pourrait alléger quelque peu son fardeau en s’y asseyant, il en avisa une occupée par un enfant qui n’avait évidemment pas atteint l’âge où l’on paie.
— Avez- vous payé la place de ce bambin (kid) ? demanda-t-il d’un ton peu commode à un Canadien qui paraissait le père de l’enfant.
— Ça ne vous regarde point ; ni mon fils ni moi n’avons de compte à vous rendre, fit le Canadien sur le même ton.
— Je sais que vous n’avez point payé sa place ; cédezla-moi, insista le fils de la verte Erin.
— Si vous n’êtes pas content, vous n’avez qu’à vous plaindre au conducteur, reprit Jean-Baptiste (1).
— C’est ce que je vais faire à l’instant, fit son interlocuteur en disparaissant au milieu de la foule.
(1) Jean-Baptiste, en Amérique, est le type du Canadien-français.
Pendant sa courte absence, le Canadien prit tranquillement son petit garçon sur ses genoux, et offrit sa place à une belle jeune fille, debout à côté. En sorte que lorsque l’homme aux potées de fleurs revint d’un air triomphant avec le représentant de la compagnie, la place convoitée était prise. On s’imagine son dépit devant l’air maintenant narquois du Canadien offensé par son ton insultant, dépit que n’augmenta pas peu la remarque moqueuse que lui lança celui-ci : “ Il me semble que vous avez fait erreur, et que vous avez pris ce 'char’ pour un char à bagages. ”
Le coup d’œil dont l’homme aux cheveux rouges gratifia alors Jean-Baptiste était tout simplement foudroyant, et je m’abstiendrai de reproduire la réplique fort peu parlementaire dont il l’accompagna. Pourquoi faut-il que l’insolence et les airs de supériorité des gens de langue anglaise, lorsqu’ils ont affaire aux premiers colons du Canada, soient toujours là pour éloigner la possibilité d’une réellement bonne entente entre les deux principales races de ce pays?
A la frontière américaine, un autre petit incident me rappelle un travers d’esprit dans lequel beaucoup voient, au contraire, l’indice de la plus grande sagesse. Au pays de l’Oncle Sam, on peut divorcer et se remarier, c’est-àdire pratiquer la polygamie consécutive et s’adonner à une immoralité sans frein, du moment que des incroyants ont donné à ces actes le cachet de la légalité par ce qu’ils appellent le divorce. Mais lorsqu’il s’agit d’absorber un verre de ce liquide dont le Rédempteur a autorisé l’usage en s’en servant lui-même et en suppléant par sa volonté
eréatrice à ce qui en manquait à Cana, la question change totalement d'aspect : ce n’est là, d’après la loi yankee, qu’un abus criant, un acte immoral indigne de la haute civilisation de notre XXe siècle. Il y a encore des Pharisiens, même en Amérique !
On m’avait donné à Montréal une petite bouteille de vin à prendre à mon dîner ; mais, poursuivi par le souvenir des représentations urgentes d’un de nos Pères au courant des mœurs officielles qui ont cours au sud de la frontière, je m’en étais défait en le buvant avant d’atteindre celle-ci. Je voulais par là éviter les désagréments qu’on m’avait prédits comme devant se produire infailliblement.
Arrivé là, le douanier remarqua la petite bouteille . . . vide. Évidemment glacé d’effroi à la pensée que je pourrais bien être assez peu respectueux de la sainteté transcendante de son pays pour y introduire le maudit liquide, il me demanda si je n’avais point de “ liqueur ” (!) à déclarer. Sur ma réponse affirmative, il voulut savoir où elle était.
— Là ! fis-je en me mettant la main sur l’estomac.
Et j’ajoutai :
— Combien de droits dois-je payer pour cela ?
L’employé me jeta alors un regard dans lequel il aurait
voulu mettre une indignation mêlée de mépris, et passa outre.
De New-York, que je connaissais déjà, je n’eus le temps que d’entrevoir les rues droites, sales et formant des pâtés de maisons réguliers comme les carreaux d’un damier. Rien de plus prosaïque, sans parler de ces horreurs
La SAVOIE
qu’on appelle les gratte-ciel, qui sont heureusement inconnus de la civilisation européenne, ni des lignes de chemins de fer aériens, dont une suffit à gâter l’aspect de la plus belle ville.
Après une course souterraine par le Métropolitain, j’émèrgeai tout près de l’église des Pères français du Saint-Sacrement, qui voulurent bien m’héberger pour la nuit ; après quoi je me rendis au port, non sans difficultés ni retards, car la circulation sur les rues est si copieuse, les foules y sont si pressées que les véhicules doivent à tout bout de champ s’arrêter, sur un signe des sergents de ville désireux de prévenir les accidents.
Donc ce matin-là je m’embarquais à bord de La Savoie, véritable palais flottant qui devait m’éloigner de l’Amérique et me déposer au pays natal en moins de huit jours. C’était le 7 juin, par conséquent juste au commencement des vacances de la plupart des grandes écoles américaines. C’est dire que, sur notre bateau bondé de voyageurs venant d’une foule de pays — congestion si forte que j’avais moi-même eu toutes les peines du monde à me procurer un billet — se trouvaient une quinzaine d’institutrices françaises, la plupart bonnes chrétiennes en dépit du milieu dans lequel elles vivaient, qui enseignaient leur langue maternelle dans les écoles, ou collèges, des États-Unis.
A côté d’elles nous avions dix religieuses de la congrégation des Sœurs de Kermaria, qui retournaient momentanément dans leur chère Bretagne, après une absence de seize ans. Je pus aussi jouir de la compagnie d’un bon prêtre du diocèse de Paris, professeur de langues
sémitiques à Philadelphie. Nous avions en outre des professeurs laïques d’universités, des avocats, des médecins, etc. Bref, la compagnie était des plus agréables —déparée seulement par les ridicules prétentions d’une Juive qui se pavanait comme si elle eût possédé le bateau, et un peu plus.
Ne l’aurait-elle pas été qu’on n’aurait que difficilement pu s’ennuyer à bord, vu que la Compagnie Transatlantique, ou la ligne française, comme l’appellent les Américains, est célèbre pour le soin qu’elle prend de rendre la traversée agréable à ses clients.
En effet, outre l’excellente table qui distingue ses bateaux, un bon orchestre nous donnait deux concerts par jour, nous pouvions jouir d’une représentation quotidienne d’un cinéma, dont une seule fut de caractère répréhensible, nous étions mis au courant des principaux événements du jour par une feuille imprimée à bord et publiant gratis, pour chacun des passagers, les radiogrammes reçus depuis la veille. Il y avait de plus un certain nombre de jeux dont l’un, le ping-pong, fut toujours des plus achalandés, en dépit de son caractère plutôt enfantin (1). Enfin une bibliothèque bilingue fournissait de la lecture à qui en voulait.
La mer, sans être absolument calme, se montra assez clémente. Ou plutôt ne serait-ce pas plus juste de dire que notre bon vieux paquebot sut affronter ses fureurs
(1) A propos de ce jeu exotique, je pourrais ajouter que deux jeunes Américaines, qui en furent les plus engouées, n’ajoutaient guère à leur beauté naturelle, d'ailleurs assez peu évidente, par le costume masculin dont elles se revêtaient pour s’y livrer.
de LEBRET À. LA HAYE
sans trop s’en émouvoir? Il n’y eut que peu de cas de mal de mer, lequel, comme d’habitude, m’épargna sans que j’eusse même à recourir à une mienne recette des plus simples, que j’ai constamment trouvée efficace contre ses attaques (1).
Nous eûmes donc la sainte messe tous les jours, le Dr Legrain et moi la disant à tour de rôle, excepté le premier dimanche où nous pûmes la célébrer tous les deux. Je dis alors la mienne, qui servit de grand’messe, à une heure avancée de la matinée, et, à la demande de certains Anglais, adressai même la parole dans leur langue. Détail caractéristique de la courtoisie française : l’orchestre du bateau joua alors les morceaux les plus religieux de son répertoire, pour ajouter encore à la piété des assistants.
Le 14 juin au soir, nous passions en vue des côtes de l’Angleterre sud-ouest, de béaucoup la plus agréable diversion dont nous ayons joui depuis notre départ de New-York, et le lendemain, à huit heures du matin, nous débarquions au Havre, heureux et gais comme des pinsons. C’était la patrie toujours chère que nous retrouvions, le pays de la plus haute civilisation chrétienne où nous rentrions, la terre toute parfumée de nos plus pré-
(1) Certains lecteurs désireux de faire quelque traversée me sauront peut-être gré de la donner ici. Se basant sur le fait que le mal de mer provient de la sensation du vide causée par les mouvements du bateau qui semble se dérober sous vos pieds, l’essentiel est de ne pas laisser cette sensation gagner les régions de l'estomac. Il suffit pour cela de se reposer la tête sur n’importe quoi, un lit, un canapé, ou même simplement les parois d’un appartement. Elle disparaît alors comme par enchantement, et avec elle tout danger de soulèvement du cœur.
deux souvenirs d’enfance que nous revoyions. Quelle indicible faveur pour des gens sevrés comme moi depuis si longtemps de toute consolation au point de vue de la famille, des parents et des amis des jours d’antan ! Il n’y avait pas moins de vingt-huit ans que je n’avais passé la valeur d’une semaine au pays natal !
Dans ma seconde lettre, je me propose de donner quelques-unes des impressions que fit naître en moi, aux points de vue agricole, artistique, économique et autres, la connaissance que je renouai alors avec la France. J’y parlerai aussi du coucou et des coucous. Avis à qui de droit.