LA CAMPAGNE FRANÇAISE
Laubrières (Mayenne), 1er juillet 1924.
Oh ! papa, vois donc les belles cerises dans cet arbre.
Comme je vais être heureuse en France, moi qui aime tant les cerises !
— Petite gourmande, regarde donc plutôt les hautes gerbes qui se dressent déjà dans ce champ.
— Ce doit être du seigle, je suppose ?
— Sans doute. Et cette délicieuse vallée normande, comme c’est frais ! Et cette allée, comme les arbres en sont bien alignés !
— Oh ! ces Français, ils sont artistes jusque dans leurs plus petites campagnes. Vois donc ces originales maisons avec leurs formes bizarres.
Ainsi devisaient, dans le train qui nous emportait
du Havre à Paris, après un ennuyeux arrêt dans la campagne de la première ville, les membres d’une famille américaine casés dans le même compartiment que moi. Après celles qui se rapportaient à l’exiguïté des vagons et aux humbles proportions des locomotives, c’étaient les premières impressions qu’échangeaient, à leur entrée en France, ces gens éminemment utilitaires comme le sont tous leurs nationaux.
Mais n’allons pas trop vite.
S’il faut en juger par son nom, le Havre est le port par excellence (le havre des havres) de la France. Ainsi que chacun le sait, il se trouve juste à l’embouchure de la Seine, dont l’eau douce lui donne une importance incomparable. C’est une ville qui n’a pas mal grandi dans ces derniers temps, au point qu’elle a atteint le chiffre de 136,000 habitants, dont plus de 20,000 sont bretons, m’assure-t-on, malgré sa situation en pleine Normandie. Cela s’explique par le fait assez connu que les meilleurs marins de la France, ceux de ses gens qui naviguent le plus sont les Bretons. Ils s’intéressent instinctivement à tout ce qui touche à la mer, où ils se trouvent bien, tandis qu’en dépit de la longue côte française donnant sur l’Atlantique et sur la Méditerranée, notre marine marchande ne se recrute guère que dans nos ports d’extrême nord-ouest.
Le Havre est partiellement bâti en amphithéâtre, et son port a cela d’avantageux que l’on sort de plein pied des bateaux qui y abordent, au lieu d’avoir recours aux services d’un ennuyeux transbordeur, comme cela se pratique en plusieurs autres places. On dit que la ville
fait un grand commerce de coton et autres produits étrangers. Elle a aussi des manufactures de papier, d’huile, etc. C’est la patrie de Bernardin de Saint- Pierre et du poète Casimir Delavigne.
Dans une précédente lettre j’ai dit que, juste quinze jours auparavant, les feuilles ne faisaient encore que d’éclore sur les arbres de l’Ouest canadien, tandis que les pommiers de Montréal étaient en fleurs. Ici nous nous trouvions en face d’une bien autre végétation : les feuilles des arbres étaient déjà vieillottes, les pommiers chargés de fruits de bonne grosseur, et, le 17 juin, je devais manger des pommes de terre nouvelles — appelées ici pataches (1). On devait même, à l’occasion de la Fête-Dieu, se plaindre de la rareté des fleurs d’ornement, dont beaucoup étaient déjà fanées par suite de la saison avancée ! Et pourtant, Dieu sait s’il y en avait encore partout : blanches pâquerettes et camomilles immaculées, coquelicots écarlates, innombrables théories de digitales, marguerites or et pâle violet, ainsi que roses de toutes les couleurs, comme j’allais le voir à la procession du Saint-Sacrement.
La place où tendaient mes premiers pas était Laubrières, dans le sud-ouest de la Mayenne, patrie des anciens Chouans, soldats champêtres guerroyant contre les excès de la Révolution, auxquels on a depuis fait une réputation si imméritée, et pays d’origine de plusieurs familles canadiennes. C’est une humble bourgade entourée de paroisses guère plus importantes, que je ne
(1) Cf. les “patates” des Canadiens-français.
connaissais encore que de nom et que je vis pour la première fois le 17 juin dernier. On peut comparer la campagne où elle se cache au fameux Bocage vendéen.
Mais n’anticipons pas.
On ne saurait concevoir de pays plus frais et de végétation plus luxuriante : petits champs couverts de blé qui s’élève à hauteur d’homme et commence à jaunir longtemps avant le 1er juillet, tandis que les multiples rangées de pommiers et de poiriers à cidre qui s’y échelonnent, jointes à ses haies vives plantées d’arbres de toute espèce, chênes majestueux, châtaigners aux longues feuilles, tilleuls et cerisiers chargés de fruits, contribuent à donner de loin l’impression d’un parc aux délicieux ombrages.
J’ai parlé de blé. Nous sommes fiers, dans l’Ouest canadien, de celui que produisent nos immenses plaines ; et pourtant on ne saurait le mettre en ligne de compte avec celui du pays que j’habite en ce moment. On a voulu, paraît-il, acclimater ici celui du Manitoba ; mais il n’a guère réussi, et, jusqu’à avis contraire, on lui préfère celui qu’ont semé les aïeux.
Et le foin donc ! Je n’en ai jamais vu, en Amérique et dans le même espace, la moitié de ce qu’on en a fauché dans un certain pré d’ici. C’est tout simplement phénoménal, et je n’ose m’aventurer à produire des chiffres ; on ne me croirait point. Après cela, quoi d’étonnant que le Français soit casanier, et que l’habitant de cette contrée favorisée de la nature n’émigre jamais (1) !
(1) Il n’est que juste d’ajouter qu’en France
on ne ménage ni sa peine
Le fait est que par ici le cultivateur est presque uniformément à l’aise — trop même en certains cas pour sa santé spirituelle. Et pourtant il n’a ni auto dans sa remise, ni téléphone dans sa maison. Ce n’est pas lui qui se paierait pareil luxe sans avoir un bon dépôt à la banque ! Instinctivement, mon esprit traverse les mers, et tombe sur ces imprévoyants fermiers qui devraient être riches et qui, sans même s’en rendre compte, ne vivent que du bien d’autrui. De fait, n’ai-je pas vu dans l’Ouest canadien des cultivateurs qui allaient jusqu’à se glorifier de leurs dettes ! De fortes dettes, n’ontils pas craint de dire en ma présence, supposent un grand crédit et prouvent que les créanciers ont confiance en vous. Que désirer de mieux? On ne donne point de crédit aux gueux.
Pendant ce temps, on se balade au village au lieu de travailler sur sa terre ; on engage à grands frais des ouvriers qui feront tant bien que mal la tâche qui leur est confiée, mais qu’il faudra payer argent comptant. N’eston pas propriétaire? N’a-t-on pas du crédit? Et c’est ainsi qu’une ferme se mange par pure fainéantise et imprévoyance crasse. Les fonds venant à manquer, ce qui ne peut qu’arriver vite, on emprunte pour se tirer d’affaire ; on emprunte encore pour payer les intérêts de ses dettes ; on emprunte toujours pour subvenir aux besoins quotidiens auxquels on ne peut plus faire face autrement, et à la fin on s’étonne que les créanciers non seulement ne veulent plus rien avancer, mais finissent
ni l’engrais. Au Canada, le fermier a de nombreux loisirs en hiver ; en France, il ne reste jamais désœuvré.
par s’emparer d’une propriété qui aurait dû faire vivre grassement le bon à rien qui a si sottement mis toute sa confiance en son crédit.
C’est ainsi qu’on doit, bien à contrecœur, se défaire de ces luxueuses inutilités qui ont déjà tant coûté. On doit se résigner à vendre, probablement à perte, cette auto dont on était si fier et qui nous avait promené lorsque nous aurions dû travailler, ce phonographe ou graphophone qui a égayé tant de soirées coûteuses, en attendant qu’on offre en vente ces superbes machines agricoles, souvent au-dessus de nos moyens, qui ne demandaient qu’à nous aider à réussir.
En France, beaucoup ont des milliers de francs de rente, qui se contentent pour leurs communications ordinaires des rustiques véhicules à deux roues propres au pays. Depuis deux semaines que j’y suis, je n’ai pas vu une seule voiture à quatre roues. Les Américains pourraient donc venir par ici, tout comme ils courent Québec, pour se pâmer d’admiration devant ces prétendues “ calèches ” (1) qui deviennent de plus en plus rares dans la ville canadienne, mais sont d’un usage universel dans les départements de l’Ouest français. Et puis, avant d’acheter quelque chose par ici, on se demande — ce qui fera rire de pitié plus d’un Canadien — si l’on a bien le moyen de le payer, si cet objet ou cette commodité sied réellement et n’est pas au-dessus de sa condition. Ce n’est certes pas ici qu’on va s’enthousiasmer d’une nouveauté au point de l’acquérir par simple dé-
(1) Nom que leur donne dans le Canada français, et particulièrement à Québec, sa capitale.
mangeaison de briller. C’est plutôt le contraire ; on aimerait peut-être avoir telle ou telle chose, mais les voisins ne l’ont point. Que dirait-on si l’on avait la présomption de se la procurer le premier?
Ce conservatisme, non moins que d’autres points sociologiques de la vie française, donne à celle-ci comme une teinte d’arriéré qui rappelle un autre âge. Ici, on commence officiellement à compter les heures de la journée par cycles de vingt-quatre, après que ce système a été en Amérique abandonné comme peu pratique, malgré un essai de trente-cinq ans. Les bicyclettes sont encore aussi populaires en France qu’elles l’étaient il y a quarante ans au Canada, avant d’y être remplacées par les automobiles. Il y a bien quelques lignes de téléphones à la campagne, mais elles n’ont guère que des stations publiques : une par commune en général. Quant à la radiographie, non seulement les bonnes gens de la campagne n’en connaissent pas le premier mot, mais bien des années se passeront probablement avant que cette merveilleuse invention ne soit utilisée pour fins pratiques.
Par ailleurs, les machines américaines destinées au cultivateur se sont plus ou moins acclimatées sur le sol de France. On y voit, dans les fermes et sur les marchés des villes, des faucheuses et des moissonneuses, souvent plus petites que celles en usage dans le Nouveau-Monde, à cause, sans doute, de l’exiguïté des champs et de leur encombrement par quantités d’arbres fruitiers, tandis qu’à la maison du fermier on entend le ronronnement des séparateurs Laval ou autres, ainsi que le tic-tac
monotone des machines à coudre, généralement de marque Singer, dont le nom est souvent prononcé comme le verbe écrit avec les mêmes lettres — les plus prétentieux seulement faisant sonner l’r final.
Sur la rue circulent des automobiles ou camions Ford, ou d’autres marques américaines, à côté de véhicules similaires de manufacture française. D’aucuns parmi ces derniers sont tout petits, sans pourtant être les moins tapageurs. En ce qui est des bureaux d’affaires, les machines à écrire dont on se sert sont presque exclusivement importées d’Amérique.
Il ne faudrait pourtant pas s’imaginer que la France est mal partagée, je ne dis pas au point de vue des voies de communication, puisqu’il est admis qu’elle possède les plus belles routes du monde, mais en ce qui est des moyens de communications modernes. En outre de ses nombreux chemins de fer, elle a, en effet, ses moindres voies à vapeur départementales, dont plus ample mention sera faite en temps et lieu, sans compter des autobus qui sillonnent les routes dépourvues de rails, et desservent régulièrement certaines places de la campagne.
Quant aux modes qui, par contre, passent d’ordinaire pour avoir leur origine à Paris, je dois avouer qu’elles sont en France moins outrées qu’au Nouveau-Monde. Il faut aller sur ce continent, et particulièrement dans les petits villages du Canada, sans en excepter Lebret, pour trouver des nudités vraiment choquantes : des filles ou des femmes apparemment sans vergogne, un décolletage d’autant plus provoquant, et subjectivement peu profitable, qu’il entraîne souvent une exhibition d’os
à peine voilés par une peau qui est loin d’être blanche. La Française a le sens esthétique trop développé pour se permettre pareils excès. Sous ce rapport, on peut dire que Paris ouvre la marche, marque le pas, que l’Amérique ne tarde pas à emboiter, puis à accélérer d’une manière qui dépasse toutes les bornes.
A propos de Paris, on pourrait croire que dans la paisible campagne de Laubrières, nous en soyons bien loin de toutes les manières. Que dirait-on si j’affirmais, au contraire, que deux des principales notabilités de cette ville la considèrent comme leur lieu de retraite tout marqué d’avance dans les moments de fatigue et de surmenage ? La sœur du P. Janvier, le grand Dominicain qui, pendant vingt-deux ans, a tenu les foules de la capitale suspendues à ses lèvres daps la chaire de Notre-Dame, est mariée au maire de Gastines, tout à côté. Cette circonstance le porte à faire mainte visite à notre voisinage immédiat, sinon à notre paroisse, ce qui est à peu près la même chose. Le célèbre prédicateur doit encore venir prochainement baptiser l’enfant de sa sœur (1).
Plus proche encore, et à quelques centaines de mètres seulement de notre humble église, s’élève le château de M. Adrien Rébillard qui, dans sa jeunesse assez peu studieuse, assurent les indiscrets, dut avoir recours aux services spéciaux d’un précepteur particulier, l’abbé
(1) Il vint en effet, fit le baptême et prêcha dans l’église de Laubrières un sermon qui fut, paraît-il, apprécié de tout le monde pour la simplicité de sa diction. Mais j’étais parti, et je n’ai jamais pu rencontrer ce fameux prédicateur.
Dubois. Cet abbé, devenu cardinal archevêque de Paris, aime à s’exquiver, quand il peut, du monde des affaires, pour échapper momentanément aux soucis de sa vie quotidienne. Sa retraite est alors toute trouvée d’avance : le château de M. Adrien, aujourd’hui excellent chrétien et, qui plus est, père d’une superbe famille de huit enfants.
Mais je m’aperçois que les proportions inattendues de la présente vont m’empêcher d’y donner asile à tous les renseignements déjà annoncés sur l’état économique et religieux de la France actuelle. Il ne m’en faut pas moins tenir ma promesse en ce qui est du sujet assez original dont l’énoncé terminait ma dernière lettre. Je m’y reprendrai plus tard.
On comprend que, avec tant d’arbres, d’arbustes et d’arbrisseaux, le Bocage français soit un véritable paradis pour la gent emplumée. Aussi ce ne sont, à journées entières, que le gazouillement de mille petits oiseaux, le pépiement de moineaux peu honnêtes, le ramage de pinsons et de chardonnerets à la voix enchanteresse, mais surtout le roucoulement du pigeon, le gémissement de la tourterelle, le refrain moqueur du merle et, le soir et le matin, la gaie chanson et les interminables trilles du rossignol — du vrai rossignol, non pas de sa contrefaçon d’Amérique.
Un autre oiseau français, celui-là parfaitement unique dans ses mœurs et son chant, comme il est inconnu du Nouveau-Monde, est le mystérieux coucou, dont le cri étrange fait surgir à l’esprit de qui ne l’a pas entendu depuis cinquante ans, comme c’était mon cas en arrivant
ici, toute une profusion de prés fleuris et de champs clos de haies verdoyantes, avec le souvenir de l’air embaumé propre à la belle saison et des plus heureuses années de l’enfance.
— Vous venez un peu tard pour en jouir, me dit-on lorsque je mis le pied sur le territoire de cette paroisse.
Monsieur le coucou a, en effet, des goûts retirés et des dispositions exclusivistes. D’abord, on ne le voit jamais ; ensuite la saison de son chant est très courte. Il commence à se faire entendre vers la mi-avril, est à son apogée comme chantre — si l’on peut lui décerner ce titre — en mai, puis se tait jusqu’à l’année suivante peu après la mi-juin, “ quand il entend affiler les faux dans les prés ”, disent les bonnes gens du pays, qui croient sérieusement qu’il a peur d’en devenir victime.
On connaît ses mœurs. Trop paresseux pour se construire un nid, il se sert sans scrupule de celui des autres, où il dépose ses deux œufs, quelquefois en les y portant avec son bec. La propriétaire légitime n’y prend garde ; mais les petits coucous une fois éclos s’y trouvent plutôt à l’étroit, d’autant plus que leur engeance est faite de sujets assez gros. Manœuvrant alors des ailes et du bec, ils ne tardent pas à évincer du logis qu’ont volé leurs parents les oiselets qui seuls y ont droit, et les en font tomber, bien que pareille éviction soit pour ceux-ci un arrêt de mort certaine.
Si le coucou est inconnu des champs du Canada, peuton pour cela affirmer que ce pays ne connaît point les coucous, surtout dans sa partie occidentale ? N’y en a-t-
il point qui n’ont aucun scrupule de s’approprier le nid que d’autres ont peiné à se bâtir (1) ? Intelligenti pauca.
Je connais d’avance la réponse que plusieurs feront à ma question. Inutile d’ajouter qu’elle ne saurait être négative.
(1) Pour ceux qui ne sont point au courant des choses de l’Ouest canadien, il peut être bon d’avertir que ces allusions ont trait à une certaine classe de nouveaux venus qui recherchent, et finissent souvent par obtenir, des places de tout premier choix que des Français, ou des Canadiens-français, ont longtemps peiné à établir et à rendre prospères.