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VERS LE NORD

Oisseau, 25 septembre 1924.

Me voici revenu au repos relatif, à la vie plus ou moins sédentaire dont je jouis dans ce pays durant les cinq premières semaines après mon arrivée en France. Ces cinq semaines, je les passai chez mon frère, à Laubrières, dans la partie méridionale du département ; je suis pour le moment rentré à Oisseau, où j’ai été élevé et où j’occupe la maison paternelle.

Quelle consolation, pensera le lecteur, de revoir après si longtemps le clocher à l’ombre duquel se sont écoulés les jours de son enfance, et surtout ces amis et camarades dont la présence rappelle des scènes maintenant dorées par l’influence magique du temps ! Hélas ! ces amis et ces camarades des jours d’antan ne sont plus ! C’est à peine

si, après plus de cinquante ans, je puis en trouver deux ! Tout le reste a disparu : mort ou émigré. Les maisons d’autrefois sont encore là — tout est si vieux et si solide en Europe que les changements matériels sont très rares — mais la population s’est complètement transformée, et je me trouve moins chez moi ici qu’au Canada.

C’est ainsi qu’il en va dans ce bas monde : nous ne sommes individuellement que des atomes insignifiants pour les autres, dans un univers qui change constamment sans nous et malgré nous.

Dieu sait pourtant si je connais cet Oisseau qui maintenant ne me reconnaît plus ! J’en montre ailleurs une toute petite partie, un coin de son bourg qui ne laisse pas soupçonner l’existence d’une grande place juste devant l’église. Or il peut y avoir de cela soixante-deux ans — j’en avais quatre alors — cet espace aujourd’hui vague était occupé par le cimetière, et, comme exemple du respect pour les morts qu’on a toujours professé en France, je me rappelle fort bien (1) que non seulement leurs ossements, mais la terre bénite qui les contenait, furent transportés au lieu choisi pour le nouveau cimetière, un peu plus loin que la grande maison à l’entrée de la photogravure qui accompagne cette lettre. Je n’ai pas oublié non plus l’émoi produit dans la population par la découverte d’un squelette grimaçant qui se tenait debout, accoté contre les fondations de l’église.

— Ne serait-ce point un Louiset (un membre de la Petite Église anti-concordataire) ? se demandait-on. Ces

(1) On le croira si l’on veut, mais ma mémoire s’étend à des scènes antérieures à celle-là.

gens-là ne veulent jamais faire comme les autres, même dans la mort . . .

Bien rares sont, je crois, les habitants de l’Oisseau d’aujourd’hui qui se souviennent de ces circonstances. La grande croix de mission, érigée sur la place publique alors que je me livrais à l’étude du latin, c’est-à-dire en 1872, semble même être déjà regardée par plusieurs comme une antiquité dont l’origine se perdrait presque dans la nuit des temps !

Mais des actualités bien réelles, des activités qui réclament impérieusement ma coopération, m’ont vite retiré de ces rêveries de vieux qui n’est plus de son temps. Nous avons eu dimanche dernier la fête de la Sainte- Enfance dans cette paroisse ; c’est dire que j’ai dû prêcher deux fois le même jour, vu qu’on ne croit ici personne plus propre qu’un ancien missionnaire chez les sauvages à parler des missions en pays étranger. Cette prédication, je dois la renouveler les deux dimanches qui vont suivre à Vieuvy, dont le curé est natif d’Oisseau, et à Laubrières, où je vais retourner et rester jusqu’à mon départ pour le Canada.

Un mot, en attendant, sur ma course de Bordeaux à Laval, ne serait-ce que pour compléter le récit de mes pérégrinations passées.

Après avoir traversé la Garonne sur un beau pont en pierre de 486 mètres de long et laissé derrière lui la capitale des bons vins, mon train, un rapide qui non seulement ne perd pas de temps, mais s’arrête rarement, se dirige constamment du sud au nord, longeant ou traversant vignes et prés verts, vergers et champs de maïs

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