PARTIE du GRAND-OISSEAU
dont on nourrit les bestiaux, et ne prend haleine qu’à Saintes, chef-lieu de la Saintonge, d’où nous sont venues quelques-unes de nos bonnes familles canadiennes (1).
Cette ville se trouve à pas moins de cent vingt-six kilomètres de Bordeaux, et de même que les trains omnibus français — les équivalents des “ locaux ” du Canada — vous ennuyent par leurs fréquentes haltes, ainsi ce premier trajet de notre rapide nous paraît bien long, bien que pour une raison tout opposée. Au bout d’un certain temps, on en est même réduit à soupirer après un arrêt, d’autant plus que les trains européens, bien plus légers que ceux d’Amérique, font en marchant un bruit de ferraille qui finit par devenir agaçant.
Plus incommode encore est, pour beaucoup de personnes, l’habitude que le public voyageur français a de fumer à tout bout de champ la cigarette, que le compartiment occupé contienne des dames ou non. Rares sont les vagons où la défense de fumer n’est pas affichée. Certaines parties de vagons sont même affectés exclusivement aux fumeurs. Peine perdue ; on ne se préoccupe aucunement de la défense, faute d’employé dans le train pour la faire observer. Que vous ayez un catarrhe ou non, que la fumée vous brûle les yeux ou vous les rafraîchisse, presque tout homme ou garçon sorti de l’enfance vous lance à la figure les bouffées de sa peu odorante cigarette.
J’avoue que, sous ce rapport, le système américain,
(1) Entre autres, celle du supérieur actuel de Lebret, le R. P. Bellemare. C’est aussi de là que doivent venir les Canadiens qui s’appellent aujourd’hui Saint-Onge.
avec ses vagons, ou bouts de vagons, réservés aux fumeurs, est bien préférable au laisser-aller français, et au peu de galanterie dont on fait preuve en voyage dans un pays qui passe pourtant pour si galant.
Notre course effrénée nous a fait passer inaperçue Cognac, ville qui a donné son nom à un produit qui est si connu et si apprécié, même du Canada. En Charente- Inférieure, nous touchons à la mer, dont nous voyons de bonnes étendues. C’est à Rochefort, puis à la Rochelle, place si fameuse dans l’histoire de France. Passons ensuite à la Roche-sur-Yon, localement connue sous l’abréviation de la Roche, qui s’appelait autrefois Napoléon-Vendée, où se dresse une statue du dernier empereur des Français. C’est une des rares localités dont les diverses vicissitudes de la politique font changer le nom.
Vers six heures du soir, nous arrivons en vue de Nantes, presque à l’embouchure de la Loire. On paraît avoir eu si grand’peur de laisser passer cette ville sans le tribut d’admiration qui lui est dû, qu’à son approche on fait suivre à la ligne qui porte notre train de grands détours dont l’ensemble ressemble à un S.
La Loire est là, éparpillée en plusieurs bouches formant presque autant de deltas correspondants (ou plutôt ce sont des îles, puisque ces divers chenaux ont le temps de se rejoindre avant d’arriver à la mer), ce qui enlève considérablement au caractère imposant que pourrait offrir à la vue, si toute son eau coulait dans un lit unique, ce fleuve qui passe pour l’un des cinq, probablement le plus important, de France, et dont la vallée est renommée
pour ses charmes champêtres et l’élégance de ses châteaux (1).
Quant à Nantes, c’est évidemment une ville très commerçante, adonnée comme elle est à la construction des navires, tout comme ses environs se consacrent à l’industrie (2). J’ai à mon côté depuis ce matin un ouvrier espagnol qui ne sait pas un mot de français, et qui a été embauché pour travailler à une usine non loin de cette métropole, où se trouvent déjà nombre de ses compatriotes. Son inquiétude constante exemplifie à merveille les embarras qui découlent ordinairement du cataclysme psychique qu’on appelle la confusion des langues.
Ville de plus de 170,000 âmes, Nantes est située dans le coin le plus méridional de la Bretagne, dont elle un des principaux centres, en même temps qu’elle est la capitale du département de la Loire-Inférieure. C’est aussi le siège d’un évêché, et la patrie des saints Donatien et Rogatien. Le général de Lamoricière, commandant en chef des troupes pontificales, y vit aussi le jour, et le nom de cette ville est en outre célèbre dans l’histoire par le fameux édit de Nantes, qui autorisait le culte calviniste en France et fut, en 1685, révoqué par Louis XIV, au grand scandale de ceux qui sont trop ignorants
(1) Entre autres celui de Chambord, près de Blois, une vraie merveille qui s’élève au milieu d’un parc entouré d’un mur qui n’a pas moins de huit lieues de long ! Ce château contient, paraît-il, 440 appartements et 13 grands escaliers, tandis que les écuries y attenantes ont de la place pour 1200 chevaux.
(2) Nantes a un avant-port d’une très grande importance en Saint- Nazaire, situé sur le même fleuve 60 kilomètres plus à l’ouest.
pour savoir que les centres huguenots étaient alors des foyers de désaffection et de sédition.
Après avoir joui du coup d’œil qu’offre cette cité à qui en approche en venant du sud, cathédrale massive, superbes clochers à jour, vastes édifices séculiers, etc., nous poursuivons notre route en compagnie de loquaces pêcheurs, qui se complaisent dans la description des poissons gros comme le doigt et longs comme la main qu’ils ont pris dans quelque étang ou rivière de campagne. L’habileté, et surtout la patience, que requiert pareille opération, dans des places où le poisson mord si peu qu’on en vient à se demander s’il y en a réellement, me portent, comme malgré moi, à me mêler à leur conversation.
— Pourquoi, finis-je par demander, pourquoi prendre tant de peine pour obtenir de si maigres résultats? Là où j’étais autrefois, le poisson était si abondant, même dans de simples ruisseaux, que mon cheval ne pouvait les traverser sans y toucher à chaque pas.
On se regarde interdit ; on s’interroge mutuellement des yeux, puis subitement :
— Oh ! là, là ; oh ! là, là, en voilà une bonne ! s’écriet-on de tous côtés.
Je n’ai cure de l’incrédulité de mes compagnons. Aussi ajouté-je de suite :
— Et puis votre misérable petit frétin que vous prenez avec tant de mal, combien peut-il peser ?
— Moi j’en ai pris qui, sans exagération, ne pesait pas loin de deux livres, m’assure l’un d’eux sur le ton d’un homme qui pense fermer la bouche à un autre.
C’est à mon tour de rire.
— - Deux livres, fais-je dédaigneusement, deux livres ! Eh 1 bien, moi j’en ai vu un, qu’on disait n’être pas gros pour son espèce, et qui n’en prenait pas moins six hommes pour le porter.
Tableau de mes gens qui sont sûrs que je veux rire d’eux. Soudain l’un d’eux a une inspiration.
— Un caïman, dit-il, un caïman ; nous parlons de poissons et non pas de reptiles.
— Pardon, Monsieur, je parle, moi aussi, de véritables poissons. Je n’ai jamais été au pays des caïmans, et n’en ai jamais vu.
— Mais songez-y donc : six hommes pour porter un seul poisson ! ricane un autre de mes compagnons.
— Vous l’avez dit, six hommes bien comptés.
Pour se montrer bons princes, mes pêcheurs prennent alors assez sur eux pour simplement éclater de rire.
— Votre poisson devait peser au moins trois cents livres ! A-t-on jamais vu chose pareille? demandent-ils.
— Trois cents livres, mais ce n’est rien, ajouté-je sans m’exciter ; on en a pris de mille livres . . .
Les sourcils commencent à se froncer, et l’on croit évidemment que je vais par trop loin.
— Monsieur vient sans doute de Gascogne ? me demande-t-on.
— J’y étais ces jours-ci, avoué-je, mais je ne suis point du tout Gascon, croyez-le bien. La preuve en est dans le fait que je retourne à mon pays d’origine, et que, depuis ce matin, je tourne le dos à la Gascogne.
J’explique alors à mes compagnons interdits la prodigieuse quantité de poisson qui se voit chaque année à
VOYAGESET AVENTURES
l’époque du frai en Colombie Britannique ; comment même les chiens le pêchent, et s’en font des ventres ballant jusqu’à terre ; comment une autre espèce est prise au moyen d’une longue perche, garnie de pointes métalliques, comme un peigne qu’on frappe dans l’eau, alors qu’un certain nombre adhèrent aux dents du peigne ; comment ce même poisson est si gras que, une fois qu’il a séché un peu, on s’en sert comme d’une chandelle en l’allumant par la queue, ce qui lui a valu le nom de candle-fish, ou poisson-chandelle, sous lequel il est connu des Anglais.
Je leur dis que nous avons au Canada un autre poisson, la loche, qui est si vorace qu’on en prend quelquefois deux à la fois avec le même hameçon, vu qu’il fonce sur un autre déjà pris et l’avale tel quel, devant lui-même suivre la direction du premier lorsque le pêcheur retire sa ligne de l’eau.
Je leur apprends que certains des petits lacs de la Colombie Britannique donnent asile à des myriades d’un excellent poisson minuscule, le thélmœk des sauvages porteurs, qui remonte à la surface peu après la disparition de la glace, alors qu’on en prend des millions à l’épuisette, et leur fais enfin remarquer que, en dépit du dicton “ muet comme une carpe ”, on trouve dans le même pays une espèce de carpe qui vit dans les petites rivières, et n’en produit pas moins un son très audible, etc.
Le gros poisson auquel il a été fait allusion est l’esturgeon, propre à certains lacs et cours d’eau du Canada.
On en a pris de mille livres à New- Westminster, sur le Fraser (1).
Mes fameux pêcheurs à la ligne ne rient plus. Ils ouvrent de grands yeux, me fixent bouche bée, et commencent à s’apercevoir qu’en fait de pêche et de poisson, ils en ont encore beaucoup à apprendre.
Mais nous voici arrivés à Laval, abréviation de La Vallée, nom des plus appropriés, puisqu’il s’applique à une ville qui s’étend des deux côtés, assez abruptes, de la Mayenne. C’est un centre de 30,000 habitants, cheflieu du département du même nom et siège d’un évêché créé depuis le Concordat napoléonien. Sa cathédrale n’est pas grand’chose au point de vue architectural ; mais on ne peut en dire autant de l’église de Notre-Dame d’Avesnières, qui est le centre vénéré d’un fameux pèlerinage local. Laval est la patrie d’Ambroise Paré, père de la chirurgie moderne et un excellent chrétien, ainsi que le prouve sa remarque bien connue : “ Je le pansay ; Dieu le guarist ” — sans compter Mgr de Laval.
En ce qui est du nom de Mayenne, et pour éviter toute
(1) Bien que très huileux, l’esturgeon canadien (car il y en a d’autres) est très bon à manger. Sa tête ne ressemble nullement à celle de son homonyme européen.
II y avait plus de six mois que ces lignes étaient écrites lorsque m'est tombé sous la main un article du Bulletin, de Vancouver (1er mai 1925) dont je traduis les extraits suivants à l’usage de ceux qui pourraient encore croire à de l’exagération.
“ New-Westminster. — Les habitants du rivage ont été excités mardi dernier à l’arrivée de l’un des plus gros esturgeons qui aient jamais été pris dans le fleuve. On trouva qu’il ne pesait pas moins de 1015 livres et mesurait 12 pieds de long. En 1920, on en avait pris un qui pesait 1088 livres, tandis qu’en 1874 un qui pesait 1300 livres fut capturé près de la rive opposée au pénitencier.”
confusion, il peut être bon d’avertir le lecteur canadien qu’il y a dans le pays la ville de Mayenne, sise sur la Mayenne, dans le département de la Mayenne. Pour le lecteur français, j’ajouterai que le nom de Laval sonne tout particulièrement bien à une oreille canadienne, vu qu’il lui rappelle le fondateur de l’Église du Canada, le Vénérable Mgr de Montmorency-Laval, plus connu sous le nom abrégé de Mgr de Laval, prélat qui mourut en odeur de sainteté et qui sera peut-être avant longtemps placé sur nos autels.
Après avoir passé une nuit à Laval, je pris le train ordinaire jusqu’à Mayenne, puis le tramway rural pour Oisseau. Plusieurs départements français ont de ces petits trains à voie étroite, qui s’en vont clopin-clopant au travers de la campagne, dont ils desservent le plus de places possible, sans fil télégraphique ni grand souci de la ligne droite.
Naturellement il ne reste plus trace de la moisson. Les champs qui la contenaient ont même reverdi comme des prés, tellement la végétation est active en ce pays. Les cultivateurs sont maintenant occupés à leur nouvelle récolte de foin, et se préparent à la cueillette des poires et des pommes qui vont servir à faire le cidre, boisson ordinaire de l’Ouest français, où le climat plutôt humide ne permet pas la culture de la vigne.
A propos de foin, je voudrais qu’on vît au Canada celui de ce pays. Rien ne saurait donner une meilleure idée des avantages d’une culture sérieuse et de ce qu’on peut attendre d’une terre bien préparée. La plupart des prés donnent ici trois récoltes de foin par an, dont
les deux dernières portent localement le nom de regain. C’est à la troisième qu’on travaille en ce moment.
Mais la grande préoccupation actuellement dans l’esprit de tout homme des champs, c’est la préparation de la récolte des fruits à cidre. Champs et prés de la Normandie comme du Maine, où je me trouve en ce moment, sont sillonnés de multiples rangées d’arbres fruitiers qui donnent au printemps l’aspect d’un immense jardin en fleurs à toute notre campagne. Ces arbres sont aujourd’hui chargés et surchargés de poires et de pommes à peu près mûres, dont un grand nombre jonchent le sol en dessous des arbres, les fruits étant extraordinairement abondants cette année (1).
Après les avoir abattues, on les fait passer à la machine, espèce d’immense moulin à café qui les broie et en extrait le jus, au lieu d’être pilées à la main dans des auges comme autrefois. Dans quelques jours seulement, on va s’occuper des poires. Car il ne faut pas s’imaginer que le cidre ne se fait qu’avec des pommes. Néanmoins, le poiré, comme on appelle le cidre de poire, est moins estimé, d’autant plus qu’il faut plus de pommes pour faire la même quantité de cidre sans eau. Cinq hectolitres de poires suffisent pour en faire une barrique (deux cent vingt-cinq litres), tandis qu’il en faut huit de pommes pour obtenir la même quantité du précieux liquide.
A ce propos, la plupart des Canadiens s’imaginent à
(1) C’est au point qu’un voisin de mon frère, qui n’a pourtant qu’une terre de moyenne grandeur, 40 journaux, ou 20 hectares, en a eu pour sa part plus de mille boisseaux de cent livres françaises, soit un total d’environ 120,000 livres anglaises.
tort que n’importe quelle espèce de pommes sert à la fabrication du cidre, du vrai cidre, non pas de la drogue doucereuse et sans goût qu’on vend au Canada pour du cidre. Celles qu’on emploie à cette fin dans les dix départements de la Normandie, du Maine et de la Bretagne qui l’ont pour boisson ordinaire, ne sont généralement pas mangeables, mais extrêmement âcres, amères et juteuses.
Le fruit une fois écrasé est mis sur le pressoir. Rien de succulent, rien d’apétissant comme le liquide qui en sort alors. Mais il ne faut pas en abuser ; on s’en repentirait. On le laisse fermenter dans de grands fûts pendant six ou sept semaines ; puis on le met en barriques, et on peut le tirer. Le poiré ne garde guère son bon goût, mais durcit vite. Aussi le boit-on généralement dans l’hiver qui suit sa fabrication, ou bien on en distille de l’eau-de-vie s’il est sans eau.
Car pour la consommation habituelle des familles, on ajoute ordinairement de l’eau aux fruits écrasés, qu’on laisse alors reposer ensemble quelques jours avant de les presser, à moins qu’on ne veuille mettre le cidre en bouteilles, en observant certaines précautions bien connues des fermiers. Cet embouteillement lui communique à la longue un goût fin, un léger pétillement qui pourrait le faire comparer au vin blanc, ou même à du grossier champagne.
A part le “ cidre bouché ”, comme on dit, celui auquel on n’ajoute point d’eau sert surtout à la distillation d’une eau-de-vie que beaucoup préfèrent au cognac, parce qu’elle est plus douce, plus moelleuse et moins piquante.
Sous ce rapport, le gouvernement français, d’ordi-
naire si minutieux, si méticuleux et si mesquin dans sa réglementation, fait preuve d’une générosité qu’on pourrait trouver exagérée. En effet, de par la loi du pays, non seulement tout particulier a le droit de faire distiller autant d’alcool qu’il lui plaît, moyennant un droit, ou une taxe, assez modéré, mais il peut en avoir jusqu’à dix litres, ou vingt litres de bonne eau-de-vie, sans aucune redevance, soit (pour le lecteur canadien) deux gallons et demi d’alcool pur, ou cinq de forte eau-de-vie ! Il n’y a pas à fermer les yeux sur les résultats néfastes de cette libéralité mal entendue. On en abuse dans beaucoup de places, et je voudrais n’avoir pas à ajouter qu’il n’y a malheureusement pas que les hommes à faire des excès sous ce rapport. . .
Soyons franc : les femmes canadiennes sont, en ce qui est de la sobriété, bien supérieures à leurs sœurs de l’Ouest français, d’où sont, en beaucoup de cas, venus leurs ancêtres. Rien de tel, encore, que l’amour de la famille, le souci de ses devoirs d’état, comme préservatif de l’intempérance !
Reposons-nous sur cette salutaire pensée, et n’oublions pas cette comparaison peu flatteuse pour mon pays d’origine, que j’aurais bien voulu pouvoir éviter. La vérité avant tout.