À SOLESMES
Laubrières, 24 octobre 1924.
Le jour de mon départ pour le Canada approche à grands pas, et une des expéditions consignées au programme que je m’étais tracé me restait encore à faire il n’y a pas plus de deux jours. Je viens de l’accomplir grâce à la bienveillante générosité de l’un de nos châtelains, M. Henri Rébillard, licencié en droit et maire de cette commune, qui a bien voulu non seulement me prêter à cette fin la plus belle de ses automobiles, une superbe limousine richement capitonnée et munie de tous les accessoires suggérés par le désir du confort, mais a été jusqu’à me trouver, dans une paroisse voisine, un chauffeur émérite, dont il a tenu à défrayer lui-même les dépenses personnelles.
Si j’ajoute qu’en rentrant ici nous avons passé ce monsieur souffrant d’une panne, qui lui était arrivée en menant une voiture moins somptueuse que la nôtre, on pourra se faire une idée de la reconnaissance que je lui dois (1).
C’est sa généreuse intervention qui m’a permis de visiter Solesmes, berceau du vrai plain-chant revenu à la vie, et sa fameuse abbaye avec ses riches souvenirs de renaissance monastique, ses intenses études paléographiques, ses recherches connues du monde entier, ses publications aussi nombreuses que savantes, et l’action féconde d’un homme qui fut non seulement un religieux modèle, mais un restaurateur de la saine antiquité religieuse, un auteur de renom universel ; en un mot, un véritable grand homme.
Il y avait bien huit jours qu’il pleuvait incessamment, et pourtant, le croira-t-on en Saskatchewan? non seulement nous n’avons pas craint de partir le 22 octobre dernier, mais, du commencement à la fin des cent cinquante kilomètres que nous avons parcourus, nous n’avons pas eu la moindre difficulté en chemin. Cela vient, on le comprendra, du fait que les routes de France sont comme macadamisées, c’est-à-dire que, quelle qu’en soit la surface, le fond est constamment dur comme la pierre, en dépit du déluge qui peut s’abattre sur elles. En sorte que la couche de neige qui les blanchit momentané-
(1) Étant donné la rareté des automobiles dans les campagnes françaises, et le plus grand prix attaché à leur usage qui découle de cette rareté, je me crois obligé d’associer dans mes remerciements à M. Henri Rébillard son frère, M. Adrien, et son neveu, M. François, qui, eux aussi, me rendirent avec leurs voitures respectives des services fort appréciés.
ment en hiver étant à peu près nulle et ne durant pas, les autos servent dans ce bienheureux pays du 1er janvier au 31 décembre.
Donc, peu après midi, nous partîmes avant-hier, mon frère Ernest et moi, avec un fort et habile gaillard au volant. Nous étions gais comme des pinsons, d’autant plus que le temps semblait vouloir enfin se lever — nous ne devions pas avoir une goutte d’eau en chemin !
Les premières teintes jaunes de l’automne font leur apparition, et beaucoup de feuilles du frileux châtaigner volent déjà par terre. Par ailleurs, l’haleine de la nature est encore tiède : il ne fait ni froid ni chaud, et, dans les champs, la végétation est toujours verte comme en été. On gaule les derniers pommiers chargés de fruits, pendant que, sur la route, nous croisons maint camion plein de pommes, au point que l’air est tout embaumé de leur parfum. Çà et là, nous levons quelques perdrix et donnons la chasse, sans aucune intention sanguinaire, à lapins et lièvres sauvages, qui se réfugient dans les haies, ou bien font sottement la course avec nous sur la blanche surface du chemin empierré.
Après avoir traversé neuf villes ou villages, dont les plus importants sont Craon, capitale de l’ancien Craonnais, et Château-Gonthier, chef-lieu d’arrondissement dans la Mayenne, nous arrivons à Sablé, centre de 5,600 habitants dans la Sarthe et sur la Sarthe, presque aux portes du double but de notre voyage (1).
A trois kilomètres et demi de cette ville se trouve, en
(1) On sait que la plupart des départements français portent le nom de la principale rivière qui arrose leur territoire.
effet, un lieu de pèlerinage d’importance régionale, la “ Chapelle du Chêne ”, où nous nous rendons d’abord. Étant donné que nous sommes au "royaume de Marie” (1), ce pèlerinage ne peut manquer d’avoir la Mère de Dieu pour centre d’attraction. C’est, pour la contrée, le digne pendant de ceux du Châtaigner aux Saintes, de Belpey, de Sion, de Pontmain, de Lourdes et d’Àvesnières dont il a été question dans ces lettres.
Bien qu’elle remonte assez loin, son origine ne se perd point dans la nuit des temps. La légende nous apprend, en effet, qu’en 1494, c’est-à-dire deux ans seulement après la découverte de l’Amérique, de petits pâtres gardant leurs troupeaux virent des colombes s’assembler et voltiger avec une étonnante persistance autour d’un chêne séculaire, sur la lande de Vion ; après quoi, des flammes semblaient sortir de ses racines et se tenir en l’air sous la forme d’étoiles.
Un saint prêtre, croyant par là interpréter la volonté du Ciel, plaça alors dans le tronc du vieil arbre, comme dans une niche creusée par la nature, une statue de la Vierge-Mère, pour laquelle on ne tarda pas à bâtir une humble chapelle, qui devint le siège de ses miséricordes et un lieu de pèlerinage.
Après différentes péripéties, l’édifice des premiers jours fut remplacé, en 1873-74, par une belle église de style ogival et de dimensions respectables, bien que moindres que celles de Pontmain et de Lourdes. Ce sanctuaire n’en fut pas moins érigé en basilique mineure,
(1) Regnum Galliœ regnum Mance, royaume de France, royaume de Marie, d’après un antique adage.
tandis que sa statue était officiellement couronnée par un représentant du Souverain-Pontife.
Certains jours de l’année, les foules qui voudraient se presser dans son enceinte sont vraiment imposantes. Des prêtres diocésains, de résidence près de la basilique, desservent ce pèlerinage, dont le siège est par ailleurs isolé de tout centre de population.
Nous offrons nos hommages à la Maîtresse de céans, visitons les quelques attractions offertes aux pèlerins, et nous remettons en route, ayant cette fois pour objectif Solesmes, où nous arrivons bientôt après une course totale de soixante-quinze kilomètres à partir de Laubrières.
D’après le petit Larousse, Solesmes est un bourg de huit cents âmes rendu illustre par une “ célèbre abbaye bénédictine ”. Inutile de rappeler ce qui a fait la célébrité de cette abbaye. Il n’est personne qui ignore que ce sont les recherches, paléographiques et autres, de ses moines, en particulier de Dom Joseph Pothier, qu’on peut appeler le restaurateur du chant grégorien, qu’il a retrouvé et remis en lumière après de longs siècles d’oubli ; mais surtout l’éminence incontestée de son fondateur, Dom Prosper Guéranger, qui fut, lui, le restaurateur de la vie monacale en France au XIXe siècle, et le principal instrument dont Dieu se servit pour ramener ce pays à la pureté de la liturgie romaine, alors à peu près inconnue et méprisée dans la plupart de ses diocèses, qui avaient presque chacun la leur propre.
Il n’y aurait pas non plus d’exagération à attribuer à ses savants écrits, du moins en grande partie, ce re-