SOLESMES
tour vers les traditions ultramontaines qui distingua, en France, la seconde moitié du XIXe siècle.
Les institutions bénédictines avaient pourtant fleuri à Solesmes longtemps avant Dom Guéranger. Son premier monastère datait de 1010, et il atteignit son apogée au XVe siècle. La tourmente révolutionnaire de 1789 n’y amoncela pas les ruines dont elle était coutumière. Ce fut seulement l’abandon, puis l’oubli. En 1830, Solesmes n’était plus guère qu’un nom, à peine un souvenir. Trois ans plus tard, l’abbé Guéranger, natif de Sablé, tout à côté, étant venu se fixer dans son prieuré désert, qu’il avait, à force de persévérance, réussi à racheter des mains qui en détenaient les bâtisses, y inaugura ce qui devait être l’ère de beaucoup la plus glorieuse de son histoire.
Le 26 juillet 1837, ce grand homme de Dieu faisait, dans la basilique de Saint-Paul, à Rome, sa profession religieuse selon les constitutions interprétatives de la Règle de saint Benoît, en présence de Lacordaire, qui se trouva par là encouragé à entreprendre de son côté la restauration de l’ordre des Frères-Prêcheurs.
Rome favorisa d’autant plus volontiers Dom Guéranger, qu’il venait de publier un livre, Origines de V Église romaine, qui trahissait les tendances ultramontaines du nouveau Bénédictin et de ses disciples. Aussi, dès le 1er septembre de cette mémorable année 1837, l’ancien prieuré de Solesmes, devenu l’asile du moine manceau, fut-il érigé en abbaye, avec son premier religieux comme titulaire, en même temps que celui-ci était nommé supé-
rieur général de la Congrégation bénédictine de France, qu’on ressuscitait aussi à son intention.
Inutile de rappeler comment il correspondit aux vues du Saint-Siège, et à quel point il se montra constamment reconnaissant des faveurs qu’on lui octroya. Ses livres et ses œuvres, comme ses habiles controverses, sont connus de tous. Je préfère m’étendre un peu sur ce que je viens de voir et d’entendre au théâtre même de sa féconde activité.
La moderne abbaye de Solesmes s’élève juste sur la rive gauche de la Sarthe, dans les eaux de laquelle ses fortes murailles se mirent (Y. la photogravure). C’est à trois kilomètres seulement de Sablé. Ce qui frappe d’abord, c’est l’aspect vraiment monumental de son nouveau bâtiment, un haut édifice en granit qui fut construit en 1876-78, d’après les plans d’un de ses religieux, c’està-dire “ avant l’exil ” à l’île de Wight, comme disent aujourd’hui ses moines, qui se trouvent peut-être de nouveau à la veille d’un pareil exode forcé.
Dans la pensée de ses promoteurs, ce superbe édifice, de style moitié monastère, moitié forteresse, n’est qu’un des côtés d’un grand quadrilatère, avec cloître intérieur, qui se bâtira quand les ressources de l’abbaye et l’esprit de justice du Gouvernement le permettront. Tous les amis des sciences ecclésiastiques, sinon de la religion, hâteront de leurs vœux ce jour si désiré.
En attendant, en dépit des longues anciennes bâtisses de Solesmes, il n’y a de place que pour quatre-vingts religieux dans ses murs. Les trois quarts, ou à peu près, de ceux qui y vivent sont prêtres, profès ou novices.
Une trentaine d’autres sont restés dans l’île de Wight, juste au sud de l’Angleterre et tout près de sa côte. L’église abbatiale est immense, et se fait remarquer, non seulement par ses antiques sculptures et ses fameux “ saints ”, qu’on m’excusera de ne pas décrire en détail, mais aussi par son chœur, à peu près neuf et dû à son premier abbé, Dom Guéranger. Sans compter le trône de l’abbé, ce chœur contient soixante-quatre stalles de belle sculpture. Le reste de l’édifice sacré est aujourd’hui ouvert au public, après avoir été longtemps réservé aux moines.
Et l’on y va un peu de tous les côtés s’édifier, en même temps que s’instruire, à la vue des belles cérémonies de la liturgie romaine rendues comme on ne les rend peut-être nulle part ailleurs, et à l’audition des touchantes mélodies de saint Grégoire, retrouvées par les véritables bûcheurs que sont les Bénédictins français. Lors de ma visite, nous n’étions pas moins de sept étrangers, dont deux laïques (mon frère et une espèce de maître de chapelle) venant de la Touraine, de l’Anjou, de la Normandie et du Maine, et deux autres s’étaient annoncés pour ce soir-là.
On sait les visites que Louis Veuiîlot aimait à faire à Solesmes, et l’admiration qu’il professait pour ses moines et surtout son Père abbé. J’aurais voulu voir la chambre que le grand écrivain y occupa et où il composa quelques-unes de ces inimitables lettres qui nous le révèlent comme un homme de Dieu autant qu’un littérateur émérite ; la tour qui la contenait a dû être détruite pour faire place à la nouvelle construction.
Tous les enfants du restaurateur de Solesmes avaient
une part dans la vénération que L. Veuillot entretenait pour l’institut ressuscité. Parmi eux, il y avait dans son temps un original, homme qui ne paraissait rien moins qu’érudit, bien qu’il ait été l’hymnologue de l’abbaye. C’était Dom Le Bannier, un grand distrait à l’air gauche et timide, que n’en appréciait pas moins l’ami de Dom Guéranger, le rédacteur en chef de Y Univers, qui écrivit de lui :
Sa vie entière fut un somme,
Mais la foi fut son oreiller,
Et en paradis le bonhomme Arriva sans se réveiller.
Par ailleurs, l’abbé de Solesmes, qui compta tant d’érudits parmi ses disciples, se défendait d’avoir institué un cénacle de savants plutôt qu’un -ordre de religieux. “ Nous devons, disait-il, déclarer à ceux que le défaut de réflexion porterait à confondre un monastère de Bénédictins avec une académie en permanence, au sein de laquelle chacun ne vit que pour apprendre et écrire sans cesse, que telle n’est point la réalité de la vie claustrale ” (1).
C’est sous l’influence du même sentiment qu’il tint à reprendre et à perpétuer jusqu’aux moindres usages des anciens ordres monastiques. On sait la place que tenait dans leur estime la vertu d’hospitalité. Se basant sur maints passages de l’Ancien Testament, surtout sur ceux qui se rapportent à l’époque patriarcale, on re-
(1) Notice historique sur l'Abbaye de Solesmes, par Dom Henri Quentin, p. 97.
gardait autrefois un hôte avec un respect tout particulier, presque comme l’envoyé de Dieu, qu’il fallait recevoir le mieux possible. C’est en conformité avec cette tradition que le Révérendissime Père Dom Germain Cozien, troisième successeur de Dom Guéranger (1), nous reçut en personne à la porte du réfectoire, en nous versant sur les mains l’eau tiède d’une aiguière en métal doré, qui retombait dans un plateau y correspondant tenu par un moine.
Ce réfectoire, qui se trouve dans la partie neuve de l’établissement, mérite à lui seul une mention spéciale. Je n’en ai jamais vu d’aussi vaste : peut-être cent trente pieds de long. Le vaisseau qu’il forme est coupé de distance en distance par de vigoureux piliers monolithes en granit gris. Je ne fus pas le seul à être frappé de ses généreuses dimensions, puisqu’un auteur du nom de Camille Bellaigue en parle comme d’une pièce faite “ pour des héros d’Homère ou des chevaliers du moyen âge ” (2).
Le repas se prend en silence, pendant qu’un lecteur s’efforce de se faire entendre d’une chaire, accolée au mur, qui ne parvient guère à rendre sa lecture intelligible à tout le monde, vu les dimensions de la salle. Les reli-
(1) Dom Guéranger mourut le 30 janvier 1875, et eut pour successeur Dom Charles Couturier, qui mourut lui-même le 29 oct. 1890, après un règne de quinze années. Dom Delatte succéda alors à ce dernier, mais, après un fructueux abbatiat de trente ans, donna sa démission en faveur de Dom Germain Cozien, l’abbé actuel, qui fut élu à cette charge le 22 avril 1921.
(2) Notice historique, p. 8. Ce qui a probablement contribué à cette appréciation, ce sont deux gigantesques cheminées, ou foyers monumentaux, près de la porte, où l’on pourrait faire rôtir des veaux tout entiers — sinon de plus gros animaux.
gieux boivent dans des gobelets qui paraissent, mais ne sont probablement pas, d’argent, le long de grandes tables dont le côté du mur est seul occupé, selon un ancien usage monastique consacré par la Dernière Cène de Léonard de Vinci. En ce qui est du P. abbé, devant lequel on ne passe jamais sans s’incliner profondément, à l’instar du Pape il mange seul à une table spéciale dressée un peu au-dessus des autres.
Le souper est suivi d’une courte récréation, pendant laquelle un des anciens a l’obligeance de me montrer une partie des richesses paléographiques de la maison. C’est ainsi qu’il exhibe avec une légitime fierté la reproduction photographique du plus ancien manuscrit de plain-chant connu. Il date de la fin du neuvième siècle. Le bon moine, que je prends à tort pour Dom Mocquereau, le successeur du défunt Dom Pothier dans l’explication des anciennes mélodies, me dit alors comment, lorsque la commission romaine chargée d’établir un texte uniforme pour le monde entier commença ses travaux, elle se trouva n’avoir que cinq manuscrits complets des offices de l’Église notés à la mode du temps, c’est-à-dire en neumes représentés par des signes cursifs allant de bas en haut, de haut en bas, de gauche à droite, etc. Comme l’abbaye de Solesmes n’en possède pas moins de cinq cent cinquante, la plupart en reproductions photographiques, à part les manuscrits incomplets de même nature dont elle a aussi un bon nombre, on dut nécessairement compter avec elle.
Du reste, cette savante institution exerça toujours un rôle prépondérant au sein de cette commission, au point
qu’aujourd’hui chant grégorien et chant de Solesmes sont des ternies à peu près convertibles entre eux.
La bibliothèque du monastère compte quelque quatrevingt-dix mille volumes, dont un certain nombre sont dus aux recherches et à l’industrieuse activité de ses membres eux-mêmes (1). Avant “ l’exil ”, il possédait même une imprimerie, à l’aide de laquelle nombre de travaux importants purent voir le jour, entre autres toutes les brochures de controverse de Dom Pothier, et, si je ne me trompe, même le Graduel et le Vespéral qui confirmaient ses découvertes.
On voudrait savourer à loisir ces fruits de l’antiquité ecclésiastique que sont les recueils paléographiques soumis à notre appréciation. Il serait doux de s’attarder à en approfondir la portée, et on aimerait à s’éterniser dans les séduisants problèmes qu’ils suggèrent. Mais la cloche sonne ; pas d’hésitation, il faut se rendre à la chapelle pour la prière du soir : les Compiles.
Cette dernière des heures canoniques ne comporte pas le solennel des autres. On affecte même d’en réciter la plus grande partie dans les ténèbres. C’est dire que le Bénédictin doit la savoir par cœur. Elle est plutôt psalmodiée que chantée, et l’aspersion de l’eau bénite par le P. abbé en couronne la pieuse récitation. C’est donc bien la prière du soir officielle de l’Église : la recommandation de l’âme à Dieu, in manus tuas ; l’évocation du sommeil protégé par Dieu : in pace in idipsum
(1) J’avais préparé une liste de quelques-uns parmi les plus importants ouvrages dus aux moines de Solesmes. Je me vois forcé de l’omettre comme beaucoup trop longue et pourtant très incomplète.
dormiam et requiescam ; enfin l’emploi à cette fin de l’eau consacrée qui chasse les démons et protège contre leurs pièges.
Nous suivons donc, mon frère et moi, le P. Hôtelier à nos logis respectifs, dans une bâtisse séparée du monastère, pendant que notre chauffeur va coucher à l’hôtel. Puis, à la lueur d’un bon feu de cheminée que l’excellent moine a eu la charité de nous faire, car le temps est encore cru, nous nous préparons au repos de la nuit. Qu’on me permette d’en faire autant, en terminant cette première partie de mon récit. A chaque jour suffit sa peine, et je pourrai m’y reprendre demain.