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ÉDUCATION CHRÉTIENNE

Laubrières, 25 octobre 1924.

a près m’être bien reposé sur l’humble couche bénéxa dictine de la cellule qu’on m’avait assignée, je me levai le 23 pour aller me préparer au Saint Sacrifice de la messe, qu’on m’avait, par une délicate attention, offert de célébrer dans la crypte de l’église abbatiale, où Dom Guéranger dort son dernier sommeil. Sur les crédences de l’immense sacristie, pas moins de quinze ornements sacerdotaux, tous de coupe et de style antiques, c’est-à-dire gothiques, avec calices à l’avenant, attendaient d’être pliés et ramassés après avoir servi à la célébration d’une soixantaine de messes.

La crypte de Solesmes est ce que j’appelle une véritable crypte, c’est-à-dire un réduit ténébreux et caché

(du grec Kruptos, caché) sous une église, au lieu d’être partiellement ajouré et à demi éclairé, comme j’en ai vu beaucoup au Canada et même en Europe. On a, en s’y introduisant armé d’un cierge, la sensation de descendre dans une catacombe, et quel lieu plus approprié qu’une catacombe pour le repos définitif d’un antiquaire ecclésiastique comme fut Dom Guéranger?

Aussi, quelle épitaphe plus touchante dans son laconisme que les quatre mots gravés sur son tombeau : In pace Dominus Prosperus, en paix le Seigneur (ou Dom) Prosper? On paraît si sûr de son salut qu’on semble exprimer plutôt une réalité qu’un vœu, bien que ce dernier puisse aussi être considéré comme implicitement renfermé dans la courte expression latine.

Après le frugal dé jeûner propre à presque toutes les maisons religieuses de France, je vais, en attendant l’heure de la messe conventuelle, faire un tour de la propriété, et tombe comme par hasard sur le cimetière bénédictin, situé juste à côté de l’église paroissiale, mais à l’intérieur de l’enclos abbatial.

Ce qui frappe surtout en arrivant là, c’est le petit nombre de tombes qu’on y trouve. Six croix noires seulement pour un établissement d’au moins quatrevingts personnes et une période de trois quarts de siècle, voilà qui n’est certainement pas beaucoup. Mais en examinant de plus près, on ne tarde pas à s’apercevoir que le nombre des morts surpasse notablement celui des tombes. En effet, pas moins de quatre, et même cinq, noms avec dates obituaires sont peints sur chaque croix. Une seule, portant le nom d’un religieux décédé

en 1924, n accuse la présence à ses pieds que d’une personne. En sorte qu’après “ avoir été unis dans la vie, ces bons moines ne sont point séparés dans la mort ”.

C’est là un procédé qui paraît des plus économiques, et que plusieurs refuseront peut-être d’approuver. Et pourtant qu’importe la place occupée par le corps après la mort ?

Il faut dire aussi que tous les défunts du nouveau Solesmes ne sont pas là. Ainsi ceux qui moururent pendant la dispersion due aux sentiments de liberté qui distinguaient ce grand homme d’État, Combes, dont le nom est synonyme de mesquine persécution, ont dû être inhumés au lieu de leur décès ou de leur naissance. De son côté, Boni Pothier, devenu lui-même abbé de Saint- Wandrille, repose aujourd’hui à Clervaux (Luxembourg).

Mais voici neuf heures qui sonnent et, simultanément, le dernier coup de la messe conventuelle, c’est-à-dire, pour ceux qui ne sont pas initiés à la phraséologie monastique, de la grand’messe qui se chante tous les jours de l’année. Elle doit être célébrée aujourd’hui le plus simplement possible, puisque l’office est de la férié, je veux dire qu’aucune fête de saint n’est assignée à ce jour. Entrons quand même, et, tout en honorant Dieu par nos prières, voyons et entendons.

Après la psalmodie de deux petites heures, la messe commence avec diacre et sous-diacre revêtus d’ornements antiques et avec le capuchon protégé par l’amict, un maître de cérémonies en ample surplis — - le seul qui soit porté — deux thuriféraires et autant d’acolytes en aube simple, sans un pouce de dentelle. La grâce et la piété

sans affectation avec lesquelles s’accomplissent les moindres cérémonies plaisent autant qu’elles édifient. Va sans dire que tous ces ministres des autels sont des Bénédictins, quel que soit le rôle qu’ils jouent dans la célébration des saints mystères.

Et le chant, le plain-chant grégorien, comment est-il exécuté? Impossible d’en exagérer l’angélique douceur et la moelleuse cadence. On ne s’en étonnera aucunement, puisque c’est d’ici qu’est sortie cette méthode renouvelée de l’antiquité religieuse, qui est en voie de conquérir le monde ecclésiastique. L’église possède un bel orgue à tuyaux, et l’on s’en sert, avec quelle sobriété ! pendant la messe, pour donner le ton des morceaux et les accompagner de la manière la plus discrète. A côté de moi, le maître de chapelle tourangeau suit sur son livre avec une attention qui trahit un grand désir d’apprendre, tandis qu’à différentes reprises une douzaine de moines se détachent sans bruit du milieu de leurs frères dans les stalles, pour faire les choristes au centre du sanctuaire.

Dire l’exquise douceur des voix, la merveilleuse aisance avec laquelle on coule sur les notes, le paisible balancement qui accompagne la reddition des neumes et l’art consommé avec lequel on laisse les finales s’éteindre dans le vide ne serait pas chose facile. Nous remercions Dieu de nous avoir donné d’en être témoins, et, après une cordiale poignée de mains à notre P. Hôtelier qui s’est, comme du reste tous ses frères en religion, montré si aimable et si dévoué pour nous, nous rejoignons, Ernest et moi, notre chauffeur au village, et en

route pour Meslay et Bazougers, qui sont sur le chemin que nous allons maintenant prendre pour rentrer chez nous !

Le temps est superbe, le soleil n’a plus peur de se montrer, et tous les trois — car notre conducteur, chef du corps de musique de sa propre paroisse, a, lui aussi, qualité pour apprécier — nous sommes enchantés de tout ce que nous avons vu et entendu.

En passant non loin du village de Solesmes, nous faisons une courte visite à la chapelle des Bénédictines bâtie par le si regretté Dom Guéranger, qui alla jusqu’à obtenir le titre d’abbesse à vie pour la supérieure de leur monastère, et, après avoir roulé assez longtemps sur une superbe route départementale, une de celles qui sont bordées d’arbres exotiques aux abords des bourgs, nous faisons une première étape à Meslay, toute petite ville de la Mayenne, où nous sommes rentrés.

Cette localité n’a pas plus de 1652 habitants, mais elle s’est toujours montrée plus entreprenante que la plupart de ses pairs. Je n’en veux d’autre preuve que les institutions d’éducation dont elle est dotée. Sans parler de son couvent-pensionnat, elle a un collège où mon frère enseigna pendant cinq ans. Il avait naturellement tenu à le revoir en passant. Il y a trouvé un personnel de dix professeurs sous un ancien frère de Sainte- Croix, un M. François Coupé, autrefois Frère Camille, forcé de se séculariser comme tant d’autres.

Ce monsieur paraît avoir la bosse de l’enseignement et être doué de facultés d’organisation peu communes. En effet, si plusieurs de ces professeurs sont aussi des

Frères sécularisés, la moitié n’en ont pas moins été formés et poussés au brevet par lui. En sorte que, bien que la propriété du collège appartienne à 1a. société d’Enseignement Chrétien du diocèse, son directeur conserve, et semble tenir à exercer, sur une partie de son personnel des droits moraux particuliers. Sans compter les externes, il a en ce moment quatre-vingt-onze pensionnaires, et on en attend un autre qui s’est déjà annoncé.

Avouons que ce n’est pas mal pour une petite place comme Meslay. Ce qui est mieux encore, ce sont les extraordinaires succès de ses élèves aux examens publics. Sur quarante-trois qu’on y présenta l’année dernière en vue d’obtenir les certificats tant officiels que catholiques, quarante-trois passèrent. Voilà certes un record dont les plus huppés pourraient être fiers, en même temps qu’il ne fait pas peu honneur à l’enseignement chrétien dans ce pays.

En quelques minutes, nous avons inspecté les locaux de l’institution, la nouvelle classe qu’on y construit, le théâtre collégial où de belles pièces se jouent par la jeunesse locale dans les grandes circonstances, et nous assistons aussi à cette scène si typique de l’Ouest français en automne : la confection du cidre, qui se fait en ce moment pour la consommation de professeurs et d’élèves au cours de l’année scolaire commencée.

Moins d’une demi-heure plus tard, notre fidèle machine nous déposait à un établissement de genre analogue, et pourtant bien diffèrent dans l’espèce. C’était l’école libre des filles de Bazougers, qu’essaient de remettre sur pied les deux institutrices que nous avions précédem-

ment connues à celle de Laubrières. A défaut de dactylographe, machine encore très rare en ce pays, Tune d’elles, Mlle Yvonne Lévêque, m’avait même copié mes premières lettres pour la Liberté. Rien d’étonnant, après cela, que nous ayons été heureux de prendre un dernier dîner avec elles, d’autant plus que ce sont d’excellentes chrétiennes, la directrice, Mlle Jeanne Hévin, étant même la sœur d’un des meilleurs curés du diocèse.

Nous fûmes heureux de les trouver dans une installation bien supérieure à celle qu’elles avaient à Laubrières. Elles n’ont pas encore le nombre d’élèves qu’elles désireraient ; mais il y a tout lieu d’espérer que les paroissiens, même indifférents, ne tarderont pas à s’apercevoir du changement survenu dans le personnel de leur école libre, et lui rendront leur confiance.

Ces deux dernières visites m’amènent à dire, sur la si importante question de l’enseignement religieux en France, quelques mots qui ne seront pas hors de place ici, même pour nos Canadiens qui verront par là d’où viennent, au fo*nd, toutes ces oppositions légales et ces embarras sans cesse renaissants, qu’on crée à plaisir à la conscience catholique en matière d’éducation. En effet, en Amérique comme en Europe, ce sont non pas les populations intéressées, mais les sociétés secrètes, qui sont toujours opposées à l’école confessionnelle, que ces sociétés s’appellent la Franc-Maçonnerie ou l’Orangisme (1).

(1) Société anglaise dont le but avoué est de combattre le catholicisme et toutes ses émanations — par le fait même, l’usage de la langue française qui est comme son véhicule attitré. La loge de Winnipeg, capitale du Manitoba, vient d’envoyer à Herriot ses plus vives félicitations pour

Longtemps elles cachèrent leur jeu, bien qu’il ne fût ignoré que des badauds ; aujourd’hui le plus grand simpliste ne saurait prétendre ne pas le connaître.

Dès les premières années de la République actuelle, le but des Loges a été de soustraire l’enfant au contrôle des parents, à qui seuls il appartient, et de l’Église, qui est responsable de son âme, pour le mouler à l’image et à la ressemblance de révolutionnaires capables de tous les excès. Le 11 juin 1872, une circulaire envoyée par le Grand-Orient à toutes les Loges de France contenait cette déclaration : “ Nous demandons l’instruction obligatoire pour tous, gratuite et laïque, dans toutes les écoles publiques et communales. ”

En 1879, dans une loge de Marseille, un orateur félicite le F . ' . Jules Ferry de “ travailler à rendre l’enseignement essentiellement laïque ”. Ce frère, poursuit l’orateur, fait une “ œuvre essentiellement maçonnique ” dans sa sécularisation de l’instruction.

La même année, au convent de septembre, le F . * . Francolin termina ainsi un discours sur la Franc-Maçonnerie : “ J’ai cru qu’il fallait dire nettement que nous sommes l’avant-garde de l’éducation laïque et républicaine, et que partout où il y a un enfant, partout où il y a une école, on trouvera la main d’un franc-maçon. ”

Que diront maintenant ces pauvres benêts qui, poussés par un déplorable esprit de parti politique, font profes-

Pabolition par son gouvernement de l’ambassade française près du Saint- Siège ! On voit où les persécuteurs français trouvent leurs alliés les plus naturels. Pareilles associations suffisent à déterminer la nature des actes loués ou blâmés.

sion de ne pas croire aux origines occultes et antichrétiennes des législations scolaires qui s’appliquent à écarter Dieu de l’école? L’œuvre des sectaires est aujourd’hui si avancée, au Canada comme en France, qu’ils ne prennent même plus la peine de déguiser leur vrai but lorsqu’il est question d’enseignement. Ils ont commencé par parler neutralité, se défendant d’être antichrétiens dans leurs aspirations. Ils sont plus francs maintenant qu’ils ne redoutent plus l’opinion publique, bernée par leurs hypocrites protestations, et un M. Aulard ne craignait pas d’admettre récemment :

“ Il est absurde de continuer à dire : nous ne voulons pas détruire la religion, quand nous sommes obligés d’autre part d’avouer que cette destruction est indispensable pour fonder rationnellement la nouvelle cité politique et sociale. Ne disons donc plus : nous ne voulons pas détruire la religion ; disons au contraire : nous voulons détruire la religion, afin de pouvoir établir à ses lieu et place la cité nouvelle (1). ”

Est-ce assez clair ?

Fondée par l’Auteur de toute vérité, l’Église n’eut pas besoin de ces admissions pour deviner où l’on voulait en venir, et si je prends la peine de les consigner ici, c’est simplement pour l’édification de quelques naïfs, s’il en reste, du Canada ou des États-Unis, qui pourraient ne pas voir clair au travers des protestations dont certaines loges croient encore nécessaire de s’entourer. Inutile d’ajouter que la survivance même de la société

( 1 ) Toutes ces admissions sont consignées dans le Bulletin de Saint-Sulpice, de Paris, et reproduites dans la Semaine religieuse de Laval, 11 oct. 1924.

chrétienne demandait un remède, et ce remède ne pouvait être que des écoles pures de toute tache anticléricale. D’où les écoles “ paroissiales ” des États-Unis, les écoles “ privées ” de certaines provinces canadiennes et les écoles “ libres ” de la France moderne.

Ces différentes institutions supposent tout un système, une organisation en règle, c’est-à-dire une unité de direction assurant l’uniformité de marche, la continuité de fonctionnement et partant le succès final. Aussi, bien que la situation actuelle soit généralement considérée comme transitoire, parce qu’exceptionnelle, en France, en dépit de l’intangibilité des lois laïques constamment proclamée par les sectaires, les différents diocèses ont-ils pour la plupart une organisation scolaire bien définie.

C’est ainsi que, pour ne parler que de celui de Laval où je me trouve depuis plus de quatre mois, deux prêtres président à ce qu’on appelle officiellement “ l’Enseignement Chrétien ”, le premier, un vicaire général, à titre de directeur, et le second, plus jeune, comme inspecteur. C’est ce dernier qui nomme et change les instituteurs et les institutrices, qui sont, en grande majorité, des religieux ou des religieuses sécularisés.

Cet inspecteur a sous sa direction, dans la Mayenne, quarante et une écoles libres de garçons, cent soixantehuit de filles et dix-sept écoles mixtes, ces dernières ordinairement dans des places trop peu populeuses pour entretenir une double école libre. Ces chiffres donnent un effectif total de deux cent vingt-six écoles sous la direction complète du clergé.

Leurs ressources sont variées. Dans de très rares paroisses, comme à Laubrières, tous les frais sont à la charge de quelques bienfaiteurs, d’ordinaire des châtelains, dont beaucoup de contribuables sont les fermiers ou métayers. Dans d’autres localités, les traitements de maîtres et maîtresses sont partiellement versés par un ou deux individus, qui en assument une notable partie à eux seuls, laissant l’autre à la paroisse elle-même. Dans une troisième catégorie de paroisses, les parents paient eux-mêmes séparément une espèce de taxe volontaire, quarante sous par mois, pour l’éducation de chacun de leurs enfants.

Enfin, pour venir en aide aux places les plus pauvres, ou les moins ferventes, il y a ce qu’on appelle le sou de l’Ecole, soit le produit de quêtes spéciales, ou de cotisations librement consenties, qui vont à l’Évêché avant d’être définitivement départies selon les besoins locaux.

Les nombreuses sécularisations forcées dans les divers ordres enseignants ont rendu cette organisation possible ; mais si le système actuel devait se perpétuer, ou même se prolonger notablement, il faudrait aviser au moyen de recruter un personnel enseignant adéquat. Il y a bien à Laval un pensionnat qui présente annuellement un certain nombre de candidates au brevet, que le Gouvernement peut seul accorder ; mais cette source de recrutement est manifestement insuffisante.

L’instruction est naturellement chrétienne et les livres de classe irréprochables. Pour créer une saine émulation entre les différentes écoles d’un doyenné, et contribuer par là à l’efficacité de l’enseignement chrétien, des

concours ou examens annuels ont lieu devant un jury mixte, c’est-à-dire ecclésiastique et laïque, où les diverses écoles libres présentent à un certificat honorifique les meilleurs de ce qu’on appelle les finissants au Canada.

Les résultats de ces examens, dont les questions sont souvent plus difficiles que celles qui sont posées aux concours des institutions gouvernementales, sont ordinairement attendus avec anxiété et salués avec enthousiasme dans les paroisses qui s’y trouvent représentées, la rivalité, ou plutôt l’émulation, qui en découle ne contribuant pas peu à l’efficacité de l’enseignement donné dans les écoles libres.

Tout en ruminant ces longues considérations, nous avons filé bon train sur les belles routes de la Mayenne, et arrivons à Laubrières à la tombée de la nuit.

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