‹ Voyages et aventures de Lebret à la HayeChapitre 4 sur 28 · CONDITIONS FINANCIÈRES ET RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

CONDITIONS FINANCIÈRES ET RELIGIEUSES

Laubrières (Mayenne), 14 juillet 1924.

ux yeux de plusieurs lecteurs de la Liberté, ma der-

la nière lettre a pu paraître d’un bucolique achevé, et ceux qui s’occupent de politique ou de questions religieuses, plutôt que d’agriculture, n’ont peut-être vu dans ses lignes qu’une courte récréation. Et pourtant, si riche et si originale est la campagne que j’habite depuis plus de trois semaines, et que je dois quitter dans une dizaine de jours pour commencer une série de voyages au travers d’une partie de l’Europe, que j’ai omis d’en mentionner des particularités dignes de remarque. En effet, je n’ai encore rien dit des ajoncs et des genêts aux célèbres fleurs d’or qui peuplent beaucoup de ses haies, et du lierre, image de la faiblesse confiante, qui se cram-

ponne au tronc du chêne, lequel personnifie la force, ajoutant encore dans l'esprit du spectateur à l’âge qu’accuse déjà sa puissante ramure. A ces caractéristiques de cette riche campagne, je pourrais accoler le gui sacré des anciens druides, qui a survécu à des centaines de siècles et s’accroche toujours aux branches du même arbre, et d’autres, comme un parasite dont il est difficile de voir l’utilité économique (1).

C’est un vampire qui suce le sang de sa victime, un convive qui déguste un mets qu’on ne lui a point offert, en un mot, une excroissance végétale qui vit d’une sève qui ne lui appartient point.

N’aurais-je pas pu aussi dire un mot en passant de cet humble habitant des haies du Bocage manceau que les savants appellent le lampyre, et qui est communément connu sous le nom de ver luisant? Vous cheminez de nuit le long des belles routes françaises ; tout à coup, dans les profondeurs du sombre feuillage, un point lumineux, immobile et plus brillant que le plus pur diamant, frappe vos regards ; c’est l’humble ver luisant, dont la tête, d’aspect repoussant pendant le jour, semble se charger de nuit d’une phosphorescence éblouissante.

Mais trêve d’admiration, paulo majora canamus.

(1) Il faut pourtant ajouter que, dans ces dernières décades d’années, le Gouvernement a fait, pour le détruire, des efforts qui ne sont pas restés sans résultats. Et j’ajouterai que, pour quiconque apprécie l’original et vit plus ou moins dans l’antiquité, sa disparition sera réellement regrettée. Au temps de mon enfance, une touffe de ce parasite suspendue au-dessus d’une porte extérieure était l’annonce formelle que la maison était un café et une invitation à entrer 1 La poésie s’en va, et tout devient prosaïque !

D’aucuns ont dû être surpris d’apprendre la situation exceptionnellement satisfaisante du fermier français d’après guerre, alors que celle des cultivateurs de l’Ouest canadien laisse tant à désirer cette année. Cela vient de l’incertitude, sinon des soubresauts, du change qui a quadruplé le prix des produits de la ferme française, mais dont la différence entre le cours normal et le cours actuel en Amérique ne suffirait pas pour permettre d’exporter avec profit ces mêmes produits en Europe.

Il peut paraître paradoxal d’affirmer que le premier soin d’un Français qui retourne aujourd’hui dans son pays est de faire connaissance avec les différentes pièces de monnaie qui y ont cours. Ce fut pourtant mon cas en abordant au Havre, et la raison en est facile à saisir. Depuis la Grande Guerre, il n’y a plus en France ni or ni argent en circulation : rien que du papier ou des jetons en bronze d’aluminium. Les vraies valeurs monétaires sont, paraît-il, concentrées à la Banque de France, ou chez des particuliers qui en gardent des dépôts clandestins, auxquels ils font passer la frontière pour en majorer le rapport quand ils peuvent le faire sans danger d’amende et de confiscation.

On ne se fait pas une idée de la quantité de bon argent monnayé, d’or et d’argent, qui est ainsi retenu chez des particuliers sans aucun avantage, et dont ils ne consentiront jamais à se défaire, vu qu’il ne leur rapporterait pas davantage que les pièces ou les billets actuels, qui valent presque quatre fois moins.

Les billets sont de cinq, dix, vingt, cinquante, cent, cinq cents et mille francs ; les jetons sont des “ bons ”

pour cinquante centimes (dix sous), un franc et deux francs respectivement, auxquels s’ajoutent des pièces de monnaie authentiques en aluminium, aujourd’hui percées au centre pour éviter de les confondre avec les jetons de même grandeur. Ces pièces de monnaie représentent des valeurs de cinq, dix et vingt-cinq centimes, soit un, deux et cinq sous.

Chacun sait que la principale cause de la dépréciation du franc sur le marché mondial consiste dans le fait que billets et jetons émis depuis la guerre correspondent non pas à de l’or ou à de l’argent encaissé en quantité égale dans les banques, mais à l’or que les Allemands se sont engagés à verser aux Français pour réparer les régions qu’ils ont dévastées. La valeur de la nouvelle monnaie dépend donc en grande partie de l’exécution ou de la violation de ces promesses. Étant donné le passé, il faut avouer que l’avenir immédiat de la France n’est guère brillant au point de vue financier.

Ce qui n’empêche pas que si tout y est aujourd’hui très cher, l’argent légal y est proportionnément commun. Il y a donc compensation, et il ne faut prendre qu’avec un gain de sel les jérémiades des grognards qui ne se lassent point de se plaindre de la cherté de la vie dans ce pays.

Et la situation religieuse, qu’en faut-il penser? On comprendra que n’étant point encore sorti de l’Ouest, je ne pourrais donner à cette question que 1a. réponse qui convient à l’Ouest. Tout n’y est pas parfait, bien s’en faut ; l’aisance même dont jouissent les paysans leur est préjudiciable en ce qui est de la sobriété, et je

dois avouer que la natalité y décline d’une manière d’autant plus alarmante qu’on ne paraît pas se rendre compte des conséquences ultimes de cet état de choses dans le peuple, ou même parmi ceux qui forment la classe dirigeante.

— Pourquoi gaspiller l’argent des contribuables en donnant des primes aux familles nombreuses? n’a-t-on pas craint de dire en ma présence, tandis qu’un curé m’assurait que ces primes n’avaient pas l’effet voulu, vu que “ aujourd’hui tout le monde est riche ”...

Dieu sait pourtant si la France a besoin d’un repeuplement copieux ! La dernière guerre lui a fait au sein une saignée dont elle sera longtemps, très longtemps à se remettre. Pour s’en convaincre, rien de mieux que de visiter les petites localités comme celle-ci et d’inspecter leur monument de guerre respectif — car chacune d’elles a le sien — avec les noms de leurs disparus au cours du grand conflit mondial. Laubrières n’a que 422 habitants ; les Allemands ne lui ravirent pourtant pas moins de 19 de ses fils, tandis qu’Oisseau, centre de 1846 âmes où je passai les années de mon enfance, n’en perdit de ce chef pas moins de 81.

Mais, pour en revenir à l’état religieux de la France, il faut admettre que le chrétien n’est point affligé dans la Mayenne par la profanation du dimanche qui s’étale encore, bien que plus discrètement, je crois, qu’autrefois, dans les départements de la Basse Normandie. Ici les offices de l’Église sont bien suivis les dimanches et jours de fête. J’ai même noté un arrangement des plus édifiants, qui témoigne d’autant plus d’un véritable sens des

devoirs d’un catholique qu’il contraste avec cette rivalité de clocher qu’on remarque trop souvent au Canada. A une demi-lieue de Laubrières se trouve une paroisse encore plus petite appelée Gastines. Pour qu’absolument personne ne manque la messe le dimanche, et que ceux qui gardent la maison en l’absence des premiers partis puissent à leur tour s’acquitter de ce devoir essentiel, la messe se dit ici un dimanche à six heures et demie et à dix heures à Gastines, tandis que le dimanche suivant c’est le contraire, Laubrières ayant sa messe à dix heures et Gastines à six heures et demie.

S’imagine-t-on, par exemple, les bonnes gens de Letellier, Manitoba, s’éloignant de leur village à six heures du matin pour aller assister à la messe à Saint- Joseph, afin que les autres de la même maisonnée puissent avoir leur messe chez eux? C’est pourtant ce qui se fait ici tous les dimanches. On quitte les abords de l’église, où les offices doivent se faire quatre heures plus tard, pour aller entendre la messe au village de la paroisse voisine.

Comme il est réconfortant de voir, chaque dimanche et jour de fête, ces foules interminables défiler, l’air sérieux sinon pieux, sur tous les chemins de la commune, pour se rendre à l’église ou en revenir, généralement à pied et lë paroissien à la main ! Beau temps mauvais temps, l’affluence est à peu près la même, parce qu’on remplit par sa démarche un devoir qui oblige sous peine de faute grave. Je n’ai vu de semblable dans l’Ouest canadien qu’à l’ancienne paroisse de Notre-Dame d’Auvergne, juste comme Ponteix se fondait.

J’ajouterai même qu’il y a dans ce pays plus que le sentiment du devoir religieux ; on y remarque aussi une véritable piété, bien qu’elle ne porte point encore à la réception fréquente des sacrements, excepté en des cas assez rares. C’est une piété populaire et naïve, dont je ne citerai qu’un exemple.

A une bonne demi-lieue d’ici, dans une solitude complète, se dresse, au bout d’une allée formée par une double haie, un châtaigner de dix pieds de diamètre, dont le tronc, enserré de lierre comme d’habitude, et deux fois visité par le feu du ciel, est à sa base partiellement évidé par ces visites autant que par l’âge. Contre ce qui en reste, s’élèvent des statues de bonne grandeur de Notre-Dame de Pontmain, de Notre-Dame de Lourdes et de Notre-Dame de la Salette, avec des inscriptions caractéristiques des apparitions que ces statues commémorent, tandis que la cavité de l’arbre, comme tapissée d’invocations à la Vierge, est remplie d’innombrables madones, auxquelles s’ajoute le portrait de la Bienheureuse Thérèse de l’Enfant-Jésus — où ne la retrouve-ton pas, cette charmante petite sainte ?

Il n’y a pas jusqu’aux rejetons du châtaigner qui ne soient eux-mêmes chargés de semblables statuettes, dont le nombre était hier de quatre-vingt-sept en tout ; d’où le nom de “ Châtaigner aux Saintes ” que porte dans le pays ce sanctuaire rustique.

Je n’ai pas le temps d’entamer la question des origines de cette dévotion populaire et toute spontanée, puisque l’Église, même locale, est supposée ne pas la connaître. Qu’il me suffise de dire que, des trois ex-voto qui déco-

rent l’arbre “ aux statues ” (comme la villa ad statuas de Chromatius), l’un, en marbre, remercie la Sainte Vierge d’une grâce obtenue en 1880. Pendant la Grande Guerre, le locataire du terrain où il se trouve avait cinq fils au front. Chaque matin, il s’y rendit régulièrement pour prier à leur intention, et, chose presque miraculeuse, ils revinrent tous sans une égratignure.

Depuis, le Châtaigner aux Saintes reçoit des pèlerinages privés qui valent en piété et en ferveur la plupart de ces pèlerinages publics d’Amérique, qui ressemblent parfois à des parties de plaisir.

Une autre forme de dévotion, plus liturgique sinon plus éclairée, se produit tous les ans à l’occasion de la Fête- Dieu, dont la procession dans ce pays se déroule deux dimanches de suite au travers des villages. C’est là qu’on peut admirer la patiente industrie et l’artistique ingénuité caractéristiques du “ Français de France ” (1). Je ne pouvais, en portant le Saint-Sacrement suivi du maire, l’un des trois châtelains de la paroisse, et des huit membres de son Conseil, m’empêcher de penser à nos Canadiens de l’Ouest, et de regretter qu’ils ne fussent pas là pour admirer avec moi la peine vraiment filiale qu’on prend ici pour faire honneur au Dieu de l’Eucharistie.

La localité étant petite, il n’y avait que quatre reposoirs, dont la préparation demande parfois des semaines, pas des jours, d’un travail assidu. Mais qui dira le goût et la patience surhumaine qui avaient présidé à la

(1) C’est ainsi qu’on appelle au Canada ceux qui ne s’y trouvent pas depuis des générations.

formation, avec des fleurs de différentes couleurs, des nombreux dessins qui émaillaient le parcours de la procession : drapeaux français et pontificaux, ostensoirs d’or, ciboires et calices, emblèmes religieux et ornements multicolores — le tout, je le répète, avec de simples fleurs plaquées une à une sur le chemin qu’on humecte d’eau pour les faire tenir en place ? Entre deux reposons, se déroulait même par terre, autour d’un Cœur facile à reconnaître, l’inscription, toute en pâquerettes : Cœur sacré de Jésus, ayez pitié de nous.

Le Saint-Sacrement passe par-dessus cette ornementation florale, et ceux qui ont peiné pour l’élaborer s’en trouvent fort honorés.

La cueillette des fleurs qui servent à ces merveilles est l’œuvre des enfants, et rien de charmant comme de rencontrer, la veille de chacune des processions, garçons et filles, les dernières surtout, chargés de paniers au contenu souvent multicolore dont ils vont disposer au village. On se dispute leurs services, et tout ce petit monde acquiert momentanément une importance dont il n’est pas coutumier. Il est fier aussi de travailler pour “ le Bon Dieu ”, tout en se procurant quelques sous, ce qui est chez lui d’autant plus méritoire que le samedi n’est point, comme au Canada, libre de toute classe — le jour de congé hebdomadaire étant le jeudi en France.

Là, comme partout ailleurs, la grande question au point de vue religieux, celle autour de laquelle s’ameutent toutes les passions sectaires et se concentrent tous les dévouements, est celle de l’éducation, à laquelle il convient d’ajouter, depuis la Séparation, le problème du

soutien financier du clergé. Ce dernier est résolu par des quêtes à domicile, dont le produit est envoyé à l'évêché, qui en fait la répartition équitable entre les différents curés et vicaires. Rien que dans le diocèse de Laval, pas moins de cent vingt-deux de ces derniers manquent du fait de la guerre. C’est bien triste, mais l’on n’est pas sans espoir pour l’avenir.

En ce qui est des écoles, cette question comporte en France une injustice criante, à laquelle le ministère Poincaré aurait dû remédier, comme il en fut maintes fois prié. Le souvenir de son insouciance à ce sujet contribue aujourd’hui à amoindrir la peine que causa sa chute parmi les vrais patriotes (1). A côté d’écoles officielles, souvent à peu près vides, il y a des écoles fibres bien achalandées soutenues par des contributions volontaires, dont les maîtres sont payés à peine la moitié des salaires que reçoivent les instituteurs du gouvernement.

C’est ainsi qu’à Laubrières il y a une école publique avec quatre enfants, instruits par une personne dont les gages sont de 7,000 francs, tandis que deux autres écoles groupent une cinquantaine de garçons et de filles, sous un maître et des maîtresses payés quelque chose comme 3,000 pour chaque école.

Ne pas oublier que cette modeste rétribution résulte des contributions privées de gens qui ont déjà payé leurs impôts scolaires pour une institution dont ils ne peuvent

(1) Cette remarque avertira indirectement le lecteur que la lettre qui la contient fut écrite peu après l’avènement du ministère Hériot au pouvoir. Les premières épreuves m'en arrivent juste comme on apprend sa chute !

profiter. C’est là ce que la République des Loges considère une loyale application de sa fameuse devise : Liberté, égalité, fraternité !

C’est un sujet trop important pour être traité en quelques alinéas. J’aurai peut-être l’occasion d’y re¬

venir.

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