‹ Voyages et aventures de Lebret à la HayeChapitre 5 sur 28 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

PONTMAIN

Pontmain, 28 juillet 1924.

Je crayonnai dans ma dernière lettre les grands traits d’un pèlerinage d’origine absolument populaire et de caractère rien moins que liturgique. Ayant commencé ma série de courses au travers de la France et ailleurs, je me suis trouvé amené par les circonstances à prendre part, ces jours deriiiers, à l’une de ces manifestations de la foi française qui ont reçu toutes les approbations de l’autorité religieuse — ce qui ne peut étonner, si l’on considère que son berceau fut dans le ciel même. La plupart des lecteurs connaissent de nom La Salette, et il n’en est aucun qui n’ait entendu parler de Lourdes ; peut-on en dire autant de Pontmain? Parce que la ré-

ponse doit être négative, je me vois obligé d’entrer dans quelques détails.

Avant de les fournir, quelques mots qui montreront, au seuil de mes pérégrinations, que les contretemps sont assez souvent l’apanage du voyageur ne seront peut-être pas de trop.

J’attendais depuis assez longtemps à Laval le grand train qui devait me mener à Vitré, où j’allais fourcher vers le nord pour me rendre à Fougères et de là à Pontmain. Rien ne venait, et pourtant les trains sont bien réguliers en France. Il était trois heures de l’aprèsmidi, et l’express était dû depuis une heure et quelques minutes. Comme on ne connaît point en Europe cet utile tableau noir des gares canadiennes qui enregistre les mouvements des convois ferroviaires, chacun se perdait en conjectures sur la cause du retard du nôtre. M’approchant donc d’un employé fort galonné, je m’enhardis à lui dire malgré son air solennel :

— Et le train de Vitré, quand donc va-t-il nous arriver ?

— Pas aujourd’hui.

— Comment, mais je dois le prendre.

— Vous allez être obligé d’en prendre un autre, vu qu’il a déraillé non loin du Mans.

Un mal mêlé d’un bien. Ne valait-il pas mieux, en effet, se trouver loin de l’accident que d’en avoir été soi-même victime? Nous retombons donc sur un local formé sur place, qui nous fait arriver à Vitré longtemps après que le train du nord en est parti.

Que faire ? Accompagné d’un de ces abbés cosmopolites qui ne semblent attachés à aucun diocèse, mais les

connaissent tous (dans ie cas présent, mon compagnon avait même été jusqu'au Canada !), je me dirige vers le bureau de poste, qui est en même temps la station du télégraphe, d’où j’envoie une dépêche annonçant mon retard involontaire au supérieur de Pontmain, qui m’a probablement déjà envoyé chercher à Louvigné. Puis, après avoir longtemps bayé aux corneilles, je pars enfin pour Fougères, ville juste sur les confins de la Bretagne qui a été le berceau de plusieurs de mes amis du Manitoba.

C’est, paraît-il, une ville ouvrière, ce qui, de nos jours, est à peu près synonyme de centre socialiste. Je ne tarde pas à m’apercevoir que cette place fait exception à la règle ; c’est une ville où la religion et l’éducation chrétienne fleurissent, comme l’attestent ses belles églises et la spacieuse bâtisse qui m’intrigue un moment, après mon arrivée au presbytère de Bon-Abri. C’est une école paroissiale ni plus ni moins, quelque chose de si vaste dans sa sévère simplicité que je n’en ai jamais vu qui en approche. La France a donc encore des enfants pour remplir pareils bâtiments ? Ne pas oublier que nous sommes ici en Bretagne et sur les confins du Maine, où la foi est encore vive, une foi qui, on le voit, se trahit par des œuvres.

Il est près de huit heures du soir. C’est dire qu’il me faut y coucher, pour la quitter de bonne heure le lendemain matin. Heureusement que cet accident n’a pu épuiser la patience et l’obligeance du bon P. Grenier, qui a eu la charité de m’envoyer chercher une seconde fois, et bientôt je revois, perçant et dominant la feuillée

du bocage de Pontmain, les flèches de sa basilique qui commémore le grand événement de 1871.

C’était au commencement de cette année terrible, alors que la France gémissait sous la botte du Prussien vainqueur. Les troupes ennemies avaient commencé à envahir le département de la Mayenne, et, d’après les cahiers de l’état-major allemand eux-mêmes, devaient entrer à Laval le soir du 17 janvier. Or, dans la nuit même qui suivit cette date, un ordre formel et aussi incompréhensible qu’inattendu, empêcha le général Schmidt d’attaquer cette place, d’ailleurs sans défense. 11 s’en était retiré, et, dès le lendemain, son armée avait rétrogradé de vingt kilomètres. Qu’était-il donc arrivé ?

Juste dans l’angle nord-ouest du département dont cette ville est le chef-lieu, un prodige avait rendu l’espoir à la France agonisante et rempli de joie des cœurs qui ne connaissaient plus que la crainte et l’effroi. C’était dans un pauvre bourg de campagne, et les premiers bénéficiaires en étaient, comme d’habitude, les humbles de la terre, de simples enfants innocents de tout raffinement mondain.

Devant relater le plus brièvement possible ce merveilleux événement si peu connu en Amérique, je crois ne pouvoir mieux faire que de copier le récit qu’on en lit aujourd’hui sur les murs mêmes du modeste bâtiment d’où ses péripéties furent suivies, avec l’attention du naufragé qui scrute les mouvements de la planche qui le sépare de l’abîme.

Voici donc, mot pour mot, la longue inscription peinte sur les parois des murs d’une grange, couverte en chaume,

du village de Pontmain, Mayenne, grange qui est aujourd’hui transformée en chapelle, et qui constitue l’une des attractions du pèlerinage actuel.

“ Le 17 janvier 1871, pendant la guerre franco-allemande, à 5 heures et demie du soir, Eugène et Joseph avec leur père, César Barbedette, travaillaient à piler des ajoncs dans cette auge. Pendant ce travail, Eugène ouvrit la petite porte de la grange, tout simplement pour voir le temps, lorsqu’il aperçut, au-dessus de la maison d’Augustin Guidecoq, buraliste, une belle Dame au milieu de trois étoiles. Cette Dame avait une robe bleue, parsemée d’étoiles, qui tombait du cou sur les pieds, aux manches larges et pendantes, un voile noir sur le front retombant sur les épaules, une couronne d’or avec un filet rouge au milieu, des chaussons bleus aux boucles d’or. La Dame souriait et inclinait les mains vers la terre.

“ Joseph l’aperçut aussi, mais le père ne la vit pas. La mère Barbedette, arrivée à la grange, ne découvrit rien non plus.

“ On fut chercher les Sœurs de l’école, qui vinrent avec trois petites pensionnaires. Deux d’entre elles, Françoise Richer et Jeanne-Marie Lebossé, déclarèrent apercevoir la Vision. Quelques enfants en bas âge dirent aussi être témoins du prodige.

“ On alla chercher le Curé de Pontmain, M. Guérin. Dès son arrivée, les voyants signalèrent des faits nouveaux. Une petite croix rouge parut sur la poitrine de la Dame, et un ovale bleu auquel étaient suspendues quatre bobèches avec bougies éteintes entoura celle que

La BASILIQUE de PONTMAIN

l’on nommait déjà la Très Sainte Vierge. Sœur Vitaline demanda à M. le Curé de parler à la Sainte Vierge.

— u Je ne la vois pas ”, répondit le bon vieillard, “ prions plutôt ”.

“ Quarante personnes se trouvaient réunies ; leur nombre arriva bientôt à soixante.

“ Pendant le chapelet, la Dame grandit, et les étoiles se multiplièrent sur sa robe. Un grand écriteau blanc se déroula sous les pieds de la Vision, et des lettres majuscules en or apparurent les unes après les autres. D’abord le mot mais. Après le Magnificat, on pouvait lire :

Mais priez mes enfants

“ A la fin des litanies, la phrase était complète :

Dieu vous exaucera en peu de temps

“ Un gros point d’or terminait la ligne. On chanta YInviolata, puis le Salve Regina, pendant que les enfants signalaient, au-dessous, une seconde phrase :

Mon Fils se laisse toucher

soulignée d’un trait d’or. M. ïe Curé demanda le cantique

Mère de l’Espérance Dont le nom est si doux, Protégez notre France, Priez, priez pour nous.

“ La T. Sainte Vierge éleva les mains à la hauteur de ses épaules, et agita les doigts comme si elle accompagnait le chant du cantique. On chanta alors :

Mon doux Jésus, enfin voici le temps De pardonner à nos cœurs pénitents.

Parce, Domine, parce populo tuo, etc.

“ La figure des enfants devint triste. Ils virent une croix rouge sur laquelle était un Christ plus rouge encore. Au sommet de la croix, sur un croisillon blanc, on lisait en lettres rouges : Jésus-Christ. Abaissant les mains, la T. Sainte Vierge saisit le Crucifix et l’inclina vers les enfants.

“ Une étoile partit d’au-dessous des pieds de la Dame, alluma les bougies du cercle bleu, puis se plaça au-dessus de la tête. Sœur Marie-Édouard chanta l’hymne Ave, Maris Stella. Pendant ce temps, le Crucifix disparut.

“ La Dame étendant les bras, reprit la pose de l’Immaculée-Conception. Sur chacune de ses épaules parut, comme plantée, une petite croix blanche. La Mère de Dieu souriait de nouveau aux voyants.

— “ Voilà qu’elle rit, s’écriaient-ils tout joyeux (1). Il était 8 heures et demie.

— “ Mes chers amis, dit le bon Curé, nous allons faire la prière.

“ Tous se mirent à genoux. Vers l’examen de conscience, un voile blanc partant des pieds de la Dame,

(1) La brochure qui parut peu après l’événement relate jusqu’aux moindres propos des enfants dans le patois du pays qui leur donne un air de charmante naïveté, en même temps qu’il est un gage additionnel d’authenticité.

monta lentement, la couvrit jusqu’à la ceinture, puis jusqu’au cou, Bientôt les enfants ne virent plus que la figure toujours souriante et la couronne. L’ovale et les bougies disparurent aussi. A la fin, M. le Curé, s’adressant aux enfants, leur dit :

— “ Voyez-vous encore ?

— “ Non, M, le Curé, tout a disparu, tout est fini. ”

La nouvelle d’un événement si insolite, que confirma

d’ailleurs d’une manière si frappante l’armistice qui survint de suite, se répandit dans le pays comme une traînée de poudre. Une enquête canonique très sérieuse fut bientôt instituée par l’autorité diocésaine, laquelle conclut sans la moindre difficulté à la réalité de l’apparition, qu’elle attribua formellement à la Mère de Dieu.

Il est moralement impossible de douter de l’authenticité des apparitions de Notre-Dame de Lourdes, et même celle de La Salette a en sa faveur des garanties de réalité qu’il serait présomptueux de traiter à la légère. Je me permettrai pourtant d’affirmer que, humainement parlant, celle de Pontmain est encore plus certaine, puisque, éparpillés dans la foule qui les séparait les uns des autres, les voyants, à cette dernière, n’en étaient pas moins unanimes dans leurs déclarations, qui se produisaient simultanément et avec une spontanéité capable de détruire le doute chez le plus grand sceptique (1).

(1) Pour les gens de foi, la carrière ultérieure des voyants servirait encore à affermir leur croyance en l’apparition. Les deux petites filles devinrent religieuses, et les garçons se firent prêtres. L’un de ces derniers est aujourd’hui curé tout à côté de la paroisse où j’ai été élevé, l'autre est Oblat comme moi.

En recon naissance de cette gracieuse intervention de notre céleste Médiatrice, une splendide basilique en granit, flanquée de deux tours de même matière jusqu’à la croix et ornée de vitraux et de verrières dont les dimensions, quelque peu démesurées, chantent la joie et l’espérance, s’est élevée en arrière de la maison au-dessus de laquelle la Vierge immaculée vint apporter un bonheur qui s’était enfui du pays (1).

Depuis, des pèlerinages sans nombre sont venus redire la reconnaissance de la France à sa divine Consolatrice, qui a bien voulu en retour récompenser assez souvent par des faveurs insignes la foi de ses visiteurs. J’ai été heureux d’assister à l’un d’eux, au pèlerinage diocésain qui, le 23 juillet dernier, réunit pas moins de quatre évêques, y compris le chef du diocèse, avec soixante-quinze ou quatre-vingts prêtres ou dignitaires ecclésiastiques, accompagnés de plus de deux mille personnes — en Amérique on dirait cinq mille.

Ce pèlerinage était le sixième qui se faisait en accomplissement d’un vœu de l’évêque de Laval, formulé au moment où l’ennemi séculaire de la France était revenu parfaire l’œuvre commencée en 1870. Il n’est que juste de faire remarquer que ceux qui y prirent part avaient d’autant plus de mérite que, la veille et le matin, la température avait été des plus défavorables : une véritable pluie battante avec un orage des mieux conditionnés.

Une des caractéristiques des pèlerinages à Notre- Dame de Pontmain consiste dans la procession qui se déroule dans les allées ombreuses du “ parc des Pères ”,

(1) Voir page 48.

tout près de la petite rivière appelée la Futaye. Avec quelle ardeur on chante alors les airs populaires des chrétiens de France et le cantique spécial :

O Notre-Dame de Pontmam,

Pour toi mon âme D’amour s’enflamme.

De notre France Douce espérance,

Entends la voix du pèlerin.

Ces chants, et d'autres, se croisent et s’entrecroisent au travers de l’espace. Ce n’est pas toujours harmonieux, mais c’est vibrant de foi et d’espérance.

Après s’être déployée sinueusement le long des allées qui convergent vers le grand Calvaire au Christ sanglant, la tête de la procession du 23 juillet revenait à la basilique juste comme les quatre évêques, avec un Père abbé de la Trappe et un monsignor (ancien camarade de classe de celui qui tient la plume en ce moment) en sortaient. Au retour, on se groupa devant sa façade, pour entendre une allocution de l’évêque diocésain et recevoir la bénédiction du Saint-Sacrement, donnée par l’évêque démissionnaire de Monaco.

Puis, comme la foule se dispersait avant de reprendre le chemin de ses foyers, ce fut un véritable concert aérien qui, plus encore que la procession, est, je crois, propre aux pèlerinages de Pontmain. Car il faut dire que les deux tours de sa basilique abritent un superbe carillon de trente-deux cloches, dont la plus grosse ne pèse pas moins de huit mille livres anglaises (1).

(1) C’est-à-dire 3,350 kilogrammes. Elle donne le la grave.

C’était vraiment merveille de les entendre chanter, quelquefois avec accompagnement, les airs de nos cantiques les plus connus, en particulier celui du Chant du Départ :

En vous quittant, Vierge Marie, Nous implorons votre secours.

Je m’associe à ce louable sentiment, et clos la présente.

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