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ANTIQUITÉS ET INVENTAIRES

Oisseau (Mayenne), 5 août 1924.

Yoilâ déjà sept semaines que je suis dans l’Ancien- Monde. Si mes précédentes lettres n’en faisaient foi, j’en aurais personnellement une excellente preuve dans ce que je viens de voir tout près de Pontmain, ma dernière étape avant d’arriver ici. On a coutume de s’extasier en Amérique devant une maison, une église vieille de cent cinquante ou deux cents ans. Quelle vénérable antiquité ! a-t-on l’air de penser, mu par un sentiment de patriotisme latent qu’on ne saurait que respecter. Un homme de bonne famille est toujours fier du nombre de générations auxquelles il a succédé.

Or, ayant voulu revoir Saint-Mars sur la Futaye, paroisse où j’avais exercé la saint ministère il y a vingt-

huit a<ns, voici ce que j’y ai trouvé, à côté de gens qui se sont montrés enchantés de renouer connaissance avec moi. Dans l’église proprement restaurée, se trouve, contre la paroi d’un des murs de la nef, une plaque en cuivre aujourd’hui tout noir, qui contient, en vers français d’un pittoresque achevé et gravés en lettïes gothiques comme au temps des manuscrits, l’épitaphe d’un des curés de cette paroisse.

C’était “ maistre Jean Gandon ”, nommé à ce bénéfice au cours de 1511 et décédé le 27 septembre 1552, alors que

“ De luy fut faict céans l’interraige pyteux ”,

ou l’enterrement marqué par la pitié, provoquant l’émotion.

Notons en passant que le parler du peuple a parfois conservé des formes du français qui ont disparu des livres* Interraige (pour enterrage ou enterrement) rappelle en effet les mots en -âge, comme ouvrage, que les bonnes gens de la campagne prononcent encore “ ouvraige ” dans l’Ouest de la France.

Pour en revenir à maistre Jean Gandon, son épitaphe met à son crédit un legs de vingt écus laissés à la fabrique locale, si j’ai bonne mémoire, et rappelle le fait que ce curé antique

“ Des pauvres gents toujours étoit l’amy ”,

ce qui explique naturellement son “ interraige pyteux ”. R. I. P.

Voilà donc, dans une humble église de campagne, le souvenir sensible d’un homme qui en prit charge peu après la découverte de l’Amérique et presque un siècle avant la fondation de Québec. Mais il y a plus. Accolée à la paroi du mur opposé, dans un cadre fermé à clef, qui dénote que son contenu est classé parmi les objets d’art dont le gouvernement français se réserve la propriété* et à la conservation desquels il veille, se trouve une croix processionnelle, la partie supérieure sans la hampe, qui date du Xlle siècle. Elle paraît en fer battu ; mais on assure qu’elle est du cuivre le plus pur, bien que noirci par le temps.

Que dis-je? Tout à côté de l’église, sur un terrain où vécut un ermite connu aujourd’hui sous le nom de saint Bernard de Tiron, à proximité de l’abbaye de la Futaye dont il ne reste plus de vestiges, se voit encore, plein de sève puisque couronné d’un épais feuillage et orné au printemps d’abondantes fleurs rouges, une aubépine qui date du sixième siècle (1) et dont l’existence actuelle semble tenir du miracle. Veut-on savoir la taille, la grosseur de ce pied d’épine? A hauteur d’homme, il a exactement deux mètres vingt centimètres, soit environ sept pieds anglais, de circonférence ! Et pourtant, ses éléments actuels n’ont probablement nulle part plus d’un pouce d’épaisseur î

Je m’explique. Non seulement le cœur, mais même à peu près tout le bois du tronc en est tombé de vétusté.

(1) Dans son Dictionnaire historique, l’abbé Angot la qualifie même d’épine “ géante remontant probablement à saint Julien (1er siècle de l’Église) ”.

Trois éclats, ou parties extérieures, dont un est presque indépendant, en restent seuls debout, reliés en haut par un cercle de fer autour duquel la végétation s’est déversée à tel point que l’écorce le recouvre par endroits, en conséquence d’une abondance de sève dont on ne peut voir la source (1).

Une épine, encore très vivace, qui a dans les quatorze cents ans d’âge, voilà certes ce qu’on peut appeler une antiquité, et le fait qu’à sa jeunesse se rapporte l’histoire d’un saint montre bien que nous sommes ici dans l’Ancien-Monde.

Hélas ! pourquoi faut-il que des signes non moins sensibles, mais d’un tout autre genre, attestent en outre le fait que je voyage en ce moment dans un pays où l’esprit de gens qui burinaient le mot “ liberté ” sur tous les murs publics, mais ne connaissaient que le servage pour les autres, se soit perpétué au point de se manifester, dans ces derniers temps, par d’odieux attentats contre cette même Églifce qui a fait tout ce qu’il y a de grand et de noble en France !

A Laubrières, par exemple, à Saint-Poix, à Ballots et dans d’autres places, l’œil chrétien est attristé de voir, aux portes des églises respectives, un trou de forme irrégulière et de taille à laisser passer le corps d’un homme, mal fermé par une planche ou deux qu’on y a clouée comme on applique une pièce à un vêtement usé, dans le dessein évident de boucher, sans faire disparaître, le souvenir de la violence à laquelle l’ouverture est évidemment due.

(T) Voir illustration page 96.

Intrigué à la vue de cette relique de ce qui ne peut avoir été que pur brigandage, on s’approche et on lit, par exemple :

INVENTAIRE 7 ET 14 MARS 3ème porte

Cette inscription se lit à la porte de la sacristie de Laubrières. Ailleurs, on s’est montré encore plus explicite, puisqu’on y parle d’attentat sacrilège, tandis qu’on m’a même parlé d’une église où une porte é ventrée est suspendue, comme une pièce à conviction au cours d’un procès.

Ici, à Oisseau, où j’ai passé presque toutes les années de ma petite enfance, on s’est montré plus réticent. Aucun écriteau ne rappelle les fameux inventaires de l’odieux régime Combes. On y a même refait à neuf la porte de l’église qui fut également forcée, crochetée et déchirée à coups de hache, après une lutte qui est demeurée légendaire. Le souvenir en est resté dans les coeurs plutôt que sur des planches qui durent être remplacées faute de ne pouvoir plus servir à quelque chose.

Oisseau est une importante paroisse rurale qui, en dépit d’un précédent démembrement, comptait encore 2,121 habitants avant la guerre. Sans être tout ce qu’il y a de mieux au point de vue chrétien, la foi y était encore assez vive alors pour s’affirmer de la manière suivante.

Dès qu’il parut certain que le néfaste inventaire, qu’on comprenait bien ne devoir être que l’avant-coureur d’une

spoliation sacrilège couronnant celle des communautés religieuses déjà expulsées, allait réellement se faire, les trois prêtres de la paroisse dirent leur messe à huis clos et de bon matin. Rien d’insolite ne se produisit pourtant dans la matinée. On aurait dit qu’on voulait laisser s’écouler la foule déjà attroupée aux abords de l’église, dans le but de pouvoir opérer devant le moins de témoins possibles. Vingt-cinq gendarmes n’en étaient pas moins arrivés pour en imposer à quiconque eût voulu protester autrement qu’en paroles.

L’œuvre des crocheteurs commença vers une heure de l’après-midi. Comme la grande porte d’entrée résistait à tous les efforts, on s’attaqua à une porte latérale, qu’on fut longtemps sans pouvoir forcer. La hache se mit alors de la partie ; mais les trous qu’elle faisait dans le bois étaient immédiatement bouchés à l’intérieur avec des agenouilloirs ou des bouts de planches qu’on y introduisait et solidifiait de suite.

Pendant ce temps, huit cents personnes à la mine menaçante et aux propos désobligeants pour les exécuteurs des hautes œuvres de Combes stationnaient aux alentours de l’édifice sacré.

— Misérable, disait un assistant à l’un des gendarmes de la localité, comment oses-tu violer la porte de l’église où ton enfant a été baptisé l’autre jour ?

A l’intérieur, quatre cents personnes récitaient le chapelet en commun, et chantaient des cantiques de protestation comme celui-ci :

Nous voulons Dieu, car les impies Contre nous se sont soulevés,

Et, dans l’excès de leur furie,

Ils le bravent, les insensés !

Grâce aux efforts des gens du dedans, la porte résista près de cinq heures, jusqu’à ce qu’un va-nu-pieds eût prêté aux crocheteurs une barre de fer qui ne lui appartenait point.

Lorsqu’ils pénétrèrent dans le lieu saint, le représentant du gouvernement et ses satellites étaient, paraît-il, pâles à faire peur, surtout lorsqu’ils se trouvèrent en face des hommes qui remplissaient le chœur, montrant le poing aux intrus ou les menaçant d’objets qu’ils brandissaient d’un air provocateur. Il fallut toute l’influence du clergé pour apaiser ces braves gens.

Avant que la foule ne se séparât, il y eut, en guise de réparation, bénédiction spéciale du Saint-Sacrement, puis allocution du curé, qui remercia son peuple de s’être montré si vaillant. Si je l’osais, je me permettrais même d’ajouter que les journaux allèrent jusqu’à mentionner plus tard le rôle que mes deux sœurs avaient joué dans ces tristes circonstances.

C’était en février 1906.

Plus discipliné qu’au Canada, moins habitué aux voies plus ou moins indépendantes qui sont le propre des pays neufs, et aussi plus blasé par l’expérience d’excès que le Canadien n’a heureusement jamais connus, l’homme de la campagne de France n’est pourtant pas, on le voit, à l’épreuve de tout mouvement d’indignation lorsqu’il voit sa religion en péril.

Et cette résistance s’était produite dans une foule de places. La Vendée ne pouvait rester en arrière. Aussi

lisait-on dans le Temps (journal protestant de Paris) du 25 janvier que, deux jours auparavant, le sous-inspecteur Pascal se retirait après un inventaire à l’une des églises des Sables d’Olonne, “ lorsqu’un groupe de femmes, qui le suivaient, se sont jetées sur lui, l’ont renversé et piétiné avec un acharnement inouï

Les mêmes protestations eurent lieu même à Paris. A la Madeleine, après celle du curé, un paroissien monta sur sa chaise et s’écria : “ Monsieur le Curé a dit ce qu’il devait dire ; quant à nous, voici notre conclusion : mettons ce monsieur à la porte Ce qui fut dit fut fait immédiatement.

A Saint-Augustin, à Saint-François-Xavier, à Notre- Dame de Plaisance, les receveurs durent se retirer devant l’opposition spontanée des fidèles. A Saint-Roch, il y eut de très violentes manifestations. Les policiers et les receveurs furent frappés et mis dehors, avant même que la protestation du curé eut lieu. Le 1er février, à Sainte-Clotilde, le 2 à Saint-Pierre du Gros-Caillou, toujours dans Paris, les incidents reprirent avec une volonté d'insistance telle que la police, désireuse d’y mettre fin, eut recours aux moyens les plus brutaux, comme s’il se fêt agi de réprimer une émeute à main armée.

Le résultat fut tout l’opposé de ce qu’attendait le gouvernement. Le branle était donné, et, devant l’agitation générale, Clémenceau devenu ministre mit un terme à ces odieux défis à la foi catholique qui nuirent énormément à la réputation de la France à l’étranger.

Alors, pourquoi ces mauvaises élections et le silence actuel de nos catholiques devant les menaces des nouveaux

sectaires, m’objectera un bon Canadien peu au courant des dessous et du caractère français (1) ? D’abord, les dernières élections se sont faites non sur une question religieuse, mais sur des points d’ordre économique et politique : l’augmentation de vingt pour cent des impôts déjà très élevés, et la faculté, pour le gouvernement, de prendre par simple décret administratif certaines mesures qui avaient jusque-là été du ressort exclusif de la Chambre. Poincaré a simplement eu le grand tort de trop présumer de ses forces, ou plutôt de sa popularité en dehors du Parlement.

Ensuite, on ne peut dire que la France reste muette en présence des visées de ses nouveaux gouvernants. L’agitation qui remue en ce moment l’Alsace et la Lorraine a trouvé un écho fidèle dans tout le pays, qui s’y associe pleinement — et on doit le savoir au Canada (2).

Enfin, comme me disait récemment un de nos curés de l’Ouest français, le paysan, qui constitue la grande masse de la nation, ne croit point à la persécution tant qu’on semble laisser son église et ses prêtres tranquilles. “ On crie à la persécution, dit-il, on tombe sur le dos du gouvernement à propos de quelques complications légales qui ne nous regardent point, et dont nous ne pouvons

(1) Les catholiques sont en majorité en France ; alors comment se fait-il que leur gouvernement n’est pas un gouvernement catholique? Ainsi raisonnent nos Canadiens, et il faut avouer que le bon sens est de leur côté. Il paraît que, depuis quelques mois, on s’organise sérieusement en France ; prions pour un succès réel en cas d’élections.

(2) Depuis que ces lignes furent écrites, cette agitation n'a fait que croître, et elle a fini par occasionner une organisation méthodique qui augure bien de l’avenir

voir la portée. Et pourtant ce même gouvernement ne touche point à nos églises et protège même l’exercice du culte. On continue à y faire les offices sans être dérangé ; nos curés peuvent librement baptiser nos enfants, marier nos jeunes gens et enterrer nos défunts. Et si notre clergé ne touche plus de salaires officiels, ne sommes-nous pas là pour y porter remède, comme on a bien soin de nous le rappeler ? Alors où est la persécution ?”

Je ne prétends pas que ce soit d’une logique irréfutable ; mais telle est, m’assure-t-on, la mentalité actuelle du peuple français, du moins celui des campagnes. Faudra-t-il quelques nouvelles violences pour lui faire toucher du doigt son erreur?

Une particularité qui confirme ce que je viens d’écrire est celle-ci : Chacun sait que certaines parties de la France, comme les départements qui environnent Paris, ont presque perdu la foi, du moins en ce qui est de sa pratique extérieure. Dans ces conditions-là, le Denier du Culte doit être une ressource illusoire, se dira-t-on. C’est précisément ce que je pensais moi-même. Or c’est, paraît-il, tout le contraire. Ce sont les provinces les moins religieuses de la France qui se montrent proportionnément les plus généreuses depuis la Séparation. On ne recourt guère au ministère du prêtre ; mais on ne voudrait pas pour tout au monde se défaire de sa personne.

On le veut pour les baptêmes, dont les carillons portent la joie au village, et pour la solennité des Premières Communions, dont le souvenir est inséparable de la vie française. On s’adresse à lui pour les mariages, à moins d’être inféodé à quelque secte religieuse ou civile qui fait

PORTE de L’ÉGLISE de LAUBRIÈRES Barricadée et partiellement forcée.

profession de laïcité outrée ; on le veut même aux sépultures, lorsque la loi ecclésiastique ne s’y oppose pas, et tout cela bien qu’on ignore la remarque si frappante du saint curé d’Ars : “ Enlevez le prêtre d’une paroisse, et avant longtemps les gens en deviendront comme des sauvages. ”

Dans tous les cas, on veut garder son curé, et pour cela on donne jusqu’à cent francs par famille, alors que cinq ou six paraissent plus que suffisants dans les pays de foi. Comment expliquer cela? Pareille générosité ne viendrait-elle point du fait qu’après tout on a peur de passer pour des sauvages ?. . .

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