CAEN
Caen, 8 août 1924.
Je voudrais absolument aller prier au tombeau de la Bienheureuse Thérèse de l’Enfant-Jésus. Mais il me semble que l’itinéraire à suivre à partir d’ici n’est pas mal compliqué.
— Il l’est un peu ; mais pourquoi n’iriez-vous pas par Caen, où se trouvent nos Pères ?
— Comment, nous sommes établis à Caen maintenant ? — Mais oui, depuis longtemps. Nos Pères stationnés là seront enchantés de vous voir, et pourront même vous faciliter votre pèlerinage à Lisieux.
— Excellente idée. Mais vous vous cachez tellement en France qu’on ne sait plus où trouver vos différents
gîtes.
— Que voulez-vous ? Nous n'avons pas ici la liberté
qui fleurit en Amérique.
— En effet, votre liberté française ne ressemble pas mal à celle des Catacombes.
— Ce n’est pas tout. Caen, vieille ville normande, est renommé pour la beauté de ses églises, dont la plupart sont de véritables monuments qui ne pourraient manquer d’intéresser un homme comme vous.
— Entendu, nous irons à Caen.
Ainsi devisions-nous ensemble, il y a déjà quelque temps, le P. Prioux et moi. Et voilà que non seulement je suis à Caen, mais je viens d’en visiter consciencieusement les principaux édifices publics. Ça été une véritable jouissance pour moi, car ici on peut revivre un passé qui ne date pas d’hier, ainsi qu’on ne tardera pas à s’en apercevoir.
Caen est le chef-lieu du Calvados, département renommé pour son eau-de-vie de cidre, dont on ne connaît pas grand’chose au Canada. La population de cette ville n’est pas beaucoup plus forte que celle de Régina, environ 47,000 ; mais elle est très condensée, resserrée, cantonnée en groupes compacts. Elle habite de vieilles bâtisses qui forment des quartiers sillonnés de mes assez tortueuses, avec des trottoirs qui ne peuvent souvent servir qu’à une personne à la fois, et, pour les aérer, coupés de places, de squares et de boulevards ornés de nombre de statues de caractère historique : Louis XIV, Duguesclin, JÎlie de Beaumont, Malherbe, Laplace, et d’autres.
La contrée qu'on traverse pour s’y rendre est, de tout
ce que j’ai encore vu en France, ce qui ressemble le plus à l’Amérique. Pendant longtemps, on suit la vallée de l’Orne, petite rivière au cours irrégulier et profond qui donne son nom à un département, et sur laquelle la ville qui nous occupe est bâtie. C’est d’abord un gros ruisseau qui coule langoureusement le long de ces longues collines que les Anglais appellent lidges. Ces hauteurs, qui forment dos d’âne, sont généralement rocailleuses, et contiennent par endroits du minerai de fer qui donne naissance à des mines et à des usines employant de nombreux ouvriers.
Mais me voici, tard dans la soirée et à la lueur d’innombrables ampoules électriques, arrivé en gare de Caen. Le bon P. G. Royer, O. M. I., supérieur, m’y attend charitablement et m’emmène chez lui, où je suis reçu avec les témoignages de la plus fraternelle considération. C’est en pareilles circonstances qu’on se sent heureux d’être religieux, et qu’on apprécie à sa juste valeur le ecce quant bonum et quant jucundum des Saints Livres !
Le lendemain, dans la matinée, un Père, Mayennais comme moi, qui a eu à souffrir des décrets d’expulsion, et, dans l’après-midi, un excellent Breton, se mettent généreusement à ma disposition pour me faire visiter tout ce qu’un homme de mes goûts et dans ma position peut apprécier.
A tout seigneur tout honneur : notre première visite est pour la principale église de la ville, celle de Saint- Étienne, ou l’Abbaye aux Hommes, superbe édifice qui est un vrai monument d’architecture romane. C’est un splendide vaisseau en pierre blanche, brunie et un peu
souillée par le temps, comme c’est le cas pour tous les bâtiments de son âge. Il mesure 108 mètres, soit environ 340 pieds, sur 23 (72 pieds). Deux tours de 80 mètres s’élancent dans le ciel, et montent la garde de chaque côté du frontispice. A l’intersection du transept avec la nef, une troisième de 125 mètres (à peu près 400 pieds) se dressait autrefois, mais finit par s’écrouler. Elle a été remplacée par une tour beaucoup moins haute, s’élevant assez peu élégamment sur une partie seulement de ce qui fut probablement la base de la première.
L’abside de ce temple vraiment royal est très grande, très longue et superbement éclairée par de nombreuses fenêtres, dont celles de la claire-voie jurent un peu avec les lignes du vaisseau principal. Les premières, en effet, sont de style ogival, tandis que les autres sont comme nous l’avons vu, de caractère roman. C’est un signe de l’évolution des temps ; cette modification accuse une construction ultérieure à celle de la nef. Quatre clochetons carrés, assez importants pour passer ailleurs pour de véritables clochers, surgissent, deux de chaque côté, des murs d’en bas de l’abside et de ceux de sa clairevoie respectivement.
Par ailleurs, ce monument est incomparable pour la pureté de ses lignes, qui, dans toute la nef et jusqu’à la pointe de ses flèches, sont du plus pur roman, l’édifice ayant été commencé par Guillaume le Conquérant, auquel la ville doit son principal essor. C’était en 1066. J’avais donc raison de dire que les plus beaux édifices de Caen ne datent pas d’hier.
Se rapportant à la fondation de ce dernier, ainsi que
d’un second temple appelé l'Abbaye aux Dames, ou église de la Sainte-Trinité, se rattache une particularité qui est comme un mémento de mœurs longtemps disparues. En effet, le fier guerrier que son épitaphe qualifie d’invictissimus, ou très invincible, Guillaume le Conquérant, ayant voulu contracter mariage avec la princesse Mathilde, qui était sa cousine germaine, le Pape d’alors y mit comme condition que chacun des futurs conjoints élèverait une église à la gloire de Dieu. C’était là, avouonsle, une componende bien digne de monarques chrétiens, et les deux temples appelés aujourd’hui l’Abbaye aux Hommes et l’Abbaye aux Dames sont là pour certifier que les deux époux firent royalement les choses.
Le premier contient le tombeau du Conquérant, qui mourut en 1087 ; ou plutôt une dalle de marbre dans le chœur porte une inscription latine qui recouvre un de ses fémurs, tout ce qu’on put retrouver de ses restes violés par les Calvinistes au cours des guerres de religion. Audessus de la crypte du second, on visite, en passant par les immenses cloîtres d’une abbaye aujourd’hui désaffectée, le tombeau de la reine Mathilde, couronné d’une épitaphe en caractères normands du Xle siècle.
D’aucuns considèrent l’église de la Sainte-Trinité (l’Abbaye aux Dames) comme encore supérieure à celle de Saint-Etienne, parce que la première est entièrement du plus pur roman. Elle n’a pourtant pas un aspect aussi imposant, et ses proportions sont moins vastes.
Par exemple, elle est beaucoup mieux située, sur un terrain plus élevé, et plus dégagée de tout voisinage encombrant que l’Abbaye aux Hommes, qui est sise
contre la partie la plus basse d’une petite place, et dont une foule de détails sont masqués par le lycée qui lui est à peu près contigu, sans compter les maisons du voisinage.
Une autre église de Caen qui remonte également au Xle siècle, du moins dans ses premières assises — car le gothique s’y superpose au roman — est l’église Saint- Pierre, qui a cela de particulier que, par suite du voisinage d’une rivière qui traverse la ville sous terre, passant au pied même de l’édifice sacré, son abside, véritable chef-d’œuvre de grâce et de délicatesse, est bâtie sur pilotis. C’est sous son portail que les criminels venaient jadis faire amende honorable avant de marcher à la mort.
Une quatrième église à visiter, celle de Saint-Sauveur, ne remonte qu’au XlVe siècle. La tour, encore plus récente, en est terminée par une pyramide, et les vitraux du temple sont remarquables.
Une cinquième, celle de Notre-Dame, est de style et d’effet tout différents. Beaucoup plus petite, elle est comparativement moderne, puisqu’elle ne fut commencée qu’en 1684. C’était dire que, malgré ses richesses, qui consistent surtout en un superbe autel de marbre blanc, avec baldaquin supporté par six colonnes, elle est du style plus ou moins bâtard de la Renaissance.
Je viens de parler de ses avantages au point de vue matériel. Pour un chrétien, et surtout pour un prêtre, son véritable trésor n’en consiste pas moins dans les restes du Bienheureux Eudes, dont le crâne et d’autres reliques insignes sont exposés à la vénération des fidèles dans un autel spécial. Aussi ai-je trouvé dans son en-
ceinte plus de fidèles en prières que dans tous les monuments antiques déjà énumérés. Rien encore de tel que la sainteté pour attirer le vrai chrétien !
J’ajouterai qu’un Oblat a des raisons toutes particulières de vénérer les reliques d’un saint comme le Bienheureux Eudes. Ce sont, en effet, ses enfants, les Eudistes, qui ont remplacé nos Pères chez les sauvages du golfe S. Laurent, où s’est depuis formé un vicariat apostolique, avec un évêque à sa tête, vicariat qui comprend dans son territoire la fameuse île Anticosti, immense, mais bien froid, domaine aujourd’hui aux mains des héritiers du chocolatier Menier.
Mais nous voilà subitement transportés bien loin de Caen. Mes mauvaises jambes ne m’ont pas permis de visiter ses autres églises, qui sont au nombre de quatre, à savoir Saint-Michel de Vaucelles, Saint-Julien, Saint- Ouen et Saint-Jean, dont la tour du portail est, dit-on, inclinée de deux mètres vingt-huit centimètres. Je n’ai, du reste, pas d’admiration à dépenser inutilement pour ces excentricités.
Une des particularités qui caractérisent la ville de Caen est les nombreuses preuves encore existantes de l’exubérance de vie chrétienne qui la pénétrait autrefois. C’est ainsi que, pour ne citer que quelques-uns, son lycée occupe les vastes bâtiments de ce qui était originairement l’Abbaye Saint-Etienne, peuplée par les Bénédictins de Saint-Maur. L’hôtel-de-ville et ses dépendances ne sont autre chose que l’ancien séminaire des Eudistes (1).
(1) Pareilles transformations ne sont malheureusement que trop fréquentes dans la France moderne.
Que dis-je ? Il y a à Caen pas moins de cinq édifices construits comme monuments à la gloire du Très-Haut ou de ses saints que les différents gouvernements civils ont désaffectés de leur destination première et affectés à des usages absolument profanes.
C’est d’abord l’église de Saint-Étienne le Vieux, intéressant monument d’architecture normande, qui fut enlevé au culte en 1793, et sert aujourd’hui de vulgaire magasin — les vendeurs qui se sont emparés du temple ! Celle de Saint-Nicolas, qui fut achevée en 1083, doit sa désaffection à la même époque néfaste. Elle n’en est pas moins du plus pur style normand. Il y a en outre celle de Saint-Gilles, qui date aussi du Xle siècle, et sert aujourd’hui à des fuis guère plus nobles, étant devenue la caserne Lefèvre, tandis que l’ancienne église de Saint- Sauveur du Marche a été convertie en halle aux grains.
Ce qui montre clairement que c’est l’Église, et non l’État, qui accapare, usurpe et s’approprie les propriétés, comme conséquence de sa tendance à empiéter sur les droits d’autrui. . .
Malgré son importance au triple point de vue religieux, académique et commercial, Caen n’est point ville épiscopale, l’évêque du diocèse résidant à Bayeux, petite ville du même département juste à l’ouest dont il est titulaire, avec un second siège à Lisieux, à l’extrémité opposée du même département. Son excellence au point de vue architectural n’en est que plus remarquable.
Avant de mettre un terme à cette leçon pratique d’archéologie chrétienne, faisons une courte visite à la maison où naquit Malherbe, la grande gloire littéraire de
Caen. Elle n’offre rien de remarquable, et ne paraît pas plus vieille que celles qui l’avoisinent. Elle se distingue seulement par une plaque sur laquelle on lit : “ Ici naquit Malherbe en 1555 ”. On sait que ce grand poète est celui qui commença à donner à notre poésie la forme qui lui est propre. On peut le considérer comme son père. Mais Malherbe n’est pas la seule gloire de la ville de Caen. Elle fut en outre la patrie du musicien Auber, auteur de la Muette de Portici et d’autres opéras ; du poète Bois-Robert, qui passe pour avoir suggéré l’idée de l’Académie française à son protecteur, le cardinal de Richelieu ; de Jean de Segrais, autre poète du XVIIe siècle ; d’un troisième poète, Malfilâtre, que ses talents n’empêchèrent pas de mourir de misère ; du musicien Choron, du sculpteur Mélingue, etc.
Ce qui revient à dire que cette vieille ville normande est aussi fameuse pour ses grands hommes que remarquable par l’excellence et le nombre de ses monuments architecturaux.
Rentré à la maison pas mal fatigué de mon petit pèlerinage pédestre, mais souverainement heureux de ce que j’ai vu et entendu, je reçois communication d’une brochurette du P. Royer, portant sur certains points inédits de l’enfance de la Bienheureuse Thérèse de l'Enfant-Jésus, qui m’intéressent beaucoup. Cette lecture prélude heureusement aux joies probables de demain.
Ce bon Père paraît avoir bien connu la famille de 1a bienheureuse, ce qui naturellement ne peut surprendre, et ses pages portent sur le temps ou celle-ci était en nourrice à la campagne.
Écrivant surtout pour des Canadiens, dont un si grand nombre sont des rejetons de la vieille Normandie, j’ai cru bien faire en entrant dans les détails qui précèdent, à propos d’une ville qui, après Rouen, représente le mieux cette importante province. Me permettra-t-on en terminant un mot de comparaison implicite, tout odieux que soient toujours pareils rapprochements? C’est un autre résultat de mes observations sur la rue. Qu’on le veuille ou non, le voici.
J’ai parfois entendu des Anglais parler de l’épuisement des forces, et partant de la dégénération physique, que certaines mères canadiennes-françaises, surtout celles des villes, doivent aux familles nombreuses qu’elles ont élevées. Ces familles sont malheureusement aujourd’hui loin d’être communes en Normandie. Les mères ne s’y épuisent certes pas à élever douze ou quinze enfants comme au Canada. Que dis-je ? Cinq ou six y sont considérés comme formant une belle famille, et, soit dit à la honte des Normands d’aujourd’hui, deux ou trois, sinon moins, sont plutôt la règle chez eux.
Eh ! bien, je ne puis m’empêcher d'affirmer que je n’ai vu nulle part au Canada français d’êtres plus rachitiques, plus étiolés et physiquement abâtardis que certains types, de femmes aussi bien que d’hommes, que j’ai rencontrés dans les rues de Caen.
Si ce ne devait être un hors d’œuvre, avec quelle satisfaction je publierais ici la photographie d’une de ces familles de douze, quatorze ou quinze vigoureux enfants,
comme il y en a tant au Canada (1) ! Et dire que ces familles sont généralement tout aussi bien partagées sous le rapport de la fortune que celles qui comptent moitié moins de membres ! Il n’y a pour elles qu’un temps de difficultés passagères : une fois devenu grandet, chacun des enfants contribue à amener l’aisance au foyer.
Honneur donc au père qui donne ces embryons de villages à la Patrie ! Deux fois honneur à la mère qui a le courage, le dévouement et la vertu d’en supporter les charges avec tous ces inconvénients que peut seul rendre supportable l’amour maternel !
Non, en vérité, même si nous n’envisageons que le point de vue physique, la race française n’a pas dégénéré en quittant son berceau pour les neiges transatlantiques !
S’il était nécessaire, je pourrais ajouter que le Canada, pays des familles nombreuses, est aussi celui des centenaires. De quatre-vingt-dix à quatre-vingt-quinze ans est un âge normal et très commun pour un grand’père ou une grand’ mère qui compte peut-être près de deux cents descendants.
Et maintenant trêve d’archéologie et de considérations anthropologistes. Oublions ces êtres dégénérés dont nous parlions plus haut, et partons pour Lisieux, où un bien autre spectacle nous attend.
(1) J’en connais une dans l’Ouest canadien dont les membres sont taillés en athlètes et la mère est en excellente condition, bien que pas moins de quatorze de ses enfants soient encore vivants. Et cette famille n’en est ni plus pauvre ni moins bien posée dans le pays, au contraire.